LA SUPRÊME LOI, C'EST LA JUSTICE
Quand, à l'époque la plus sanglante de la Révolution, on a voulu autoriser tous les crimes, on a nommé le gouvernement CumiH de Salut publie; c'était mettre en lumière cette maxime reçue : (pie le salut du peuple est la suprême loi. La suprême loi, c'est la justice. Quand il serait prouvé qu'on servirait les intérêts terrestres d'un peuple par une bassesse ou par une injustice, on sciait également vil ou criminel en la commettant; car
M) M. Àncillon, dont j'aurai l'occasion de parler dans la suite de i et ouvrage, s'est servi de cette expression dans un livre qu'on ne saurai! se lasser de méditer. (Note de fauteur.)
(2) le chapitre est dirigé manifestement contre l'esprit de la politique impériale; il est un de ceux qui ont l'ait supprimer L'ouvrage.
l'intégrité des principes de la morale importe plus que les intérêts des peuples. L'individu et la société sont responsables, avanl tout, de L'héritage céleste qui doit être transmis aux vénérations successives de la race humaine. Il faut (pie la fierté, la générosité, l'équité, tous les sentiments magnanimes enfin, soient sauvés, à nos dépens d'abord, et même aux dépens des autres, puisque les autres doivent, comme nous, s'immoler à ces sentiments.
L'injustice sacrifie toujours une portion quelconque de la société à l'autre. Jusqu'à quel calcul arithmétique ce sacrifice est-il commandé? La majorité peut-elle disposer de la minorité, si Tune l'emporte à peine de quelques voix sur l'autre? Les membres d'une même famille, une compagnie de négociants, les nobles, les ecclésiastiques, quelque nombreux qu'ils soient, n'ont pas le droit de dire que tout doit céder à leur intérêt : mais quand une réunion quelconque, fût-elle aussi peu considérable que celle des Romains clans leur origine; quand cette réunion, dis-je, s'appelle une nation, tout lui serait permis pour se l'aire du bien! Le mot de nation serait alors synonyme de celui de légion, que s'attribue le démon dans l'Evangile; néanmoins, il n'y a pas plus de motif pour sacrifier le devoir à une nation qu'à toute autre collection d'hommes.
Ce n'est pas le nombre des individus cpii constitue leur impor- ' tance en morale. Lorsqu'un innocent meurt sur l'échafaud, des générations entières s'occupent de son malheur, tandis que des milliers d'hommes périssent dans une bataille sans qu'on s'informe de leur sort. D'où vient cette prodigieuse différence que mettent tous les hommes entre l'injustice commise envers un seul et la mort de plusieurs? c'est à cause de l'importance que tous attachent à la loi morale ; elle est mille fois plus que la vie physique dans l'univers et dans l'âme de chacun de nous, qui est aussi un univers.
Si l'on ne fait de la morale qu'un calcul de prudence et de sagesse, une économie île ménage, il y a presque de l'énergie à n'en pas vouloir. Une sorte de ridicule s'attache aux hommes d'Etal qui conservent encore ce qu'on appelle d^ maximes romanesques, la fidélité dans les engagements, le respect pour les droits individuels, etc. On pardonne ces scrupules aux particuliers, qui sont bien tes maîtres d'être dupes, à leurs propres dépens; mais quand il s'agil de ceux qui disposenl du destin i\v^ peuples, il y aurait des circonstances où l'on pourrait les blâmer d'être justes et leur faire un tort de la loyauté: car si la
morale privée est fondée sur l'intérêt personnel, à plus forte raison la morale publique doit-elle l'être sur l'intérêt national, et cette morale, suivant l'occasion, pourrait faire un devoir des plus grands forfaits, tant il est facile de conduire à l'absurde celui qui s'écarte des simples bases de la vérité. Rousseau a dit qu'il n'était pas permis à une nation d'acheter la révolution la -plus désirable parlemng d'un innocent; ces simples paroles renferment ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans la destinée de l'homme.
La leçon qu'il importe le plus de donner aux hommes dans ce monde, et surtout dans la carrière publique, c'est de ne transiger avec aucune considération quand il s'agit du devoir.
Dès (1) qu'on se met h négocier avec les circonstances, tout est perdu, car il n'est personne qui n'ait des circonstances. Les uns ont une femme, des enfants, ou des neveux, pour lesquels il faut de la fortune ; d'autres un besoin d'activité, d'occupation ; ([lie sais-je? une quantité de vertus, qui toutes conduisent à la nécessité d'avoir une place, à laquelle soient attachés de l'argent et du pouvoir. IST'est-on pas las de ces subterfuges dont la Révolution n'a cessé d'offrir l'exemple? L'on ne rencontrait que des gens qui se plaignaient d'avoir été forcés de cpiitter le repos qu'ils préféraient à tout, la vie domestique, dans laquelle ils étaient impatients de rentrer, et l'on apprenait que ces gens-là avaient employé les jours et les nuits à supplier qu'on les contraignît de se dévouer à la chose publique, qui se passait parfaitement d'eux.
... L'espèce humaine demande à grands cris qu'on sacrifie tout à son intérêt, et finit par compromettre cet intérêt, à force de vouloir y tout immoler : mais il serait temps de lui dire que son bonheur même, dont on s'est tant servi comme prétexte, n'est sacré (pie dans ses rapports avec la morale; car sans elle qu'importeraient tous à chacun? Quand une fois l'on s'esl diî qu'il faut sacrifier la morale à l'intérêt national, on est bien près de resserrer de jour en jour le sens du mot nation cl d'en taire d'abord ses partisans, puis ses amis, puis sa famille, (pii n'est qu'un terme déeeut pour se déguiser soi-même. (IIIe partie, cliap. \iii.)
(1) Ce passage excita la plus grande mineur ;"i la censure, lin eût
dit (pie ces observations pouvaient empêcher d'obtenir et surtout de demander des places. (Note de V auteur.)