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LA FIDELITE DAX.S LE MARIAGE

On a raison d'exclure les femmes d^ affaires politiques et civiles : rien n'est plus opposé à leur vocation naturelle que tout' ce qui leur donnerait des rapports de rivalité avec les hommes, et la gloire elle-même ne saurait être pour une femme qu'un deuil éclatant du bonheur. Mais si la destinée des femmes doit consister dans un acte continuel de dévouement à l'amour conjugal, la récompense de ce dévouement, c'est la scrupuleuse fidélité de celui qui en est l'objet.

La religion ne fait aucune différence entre les devoirs des deux époux, mais le monde en établit une grande : et de cette différence naît la ruse dans les femmes, et le ressentiment dans les hommes. Quel est le cœur qui peut se donner tout entier, sans vouloir un autre cœur aussi tout entier? Qui donc accepte de bonne foi l'amitié pour prix de l'amour? qui promet sincèrement la constance à qui ne veut pas être fidèle? Sans doute la religion peut l'exiger, car elle seule a le secret de cette contrée mystérieuse où les sacrifices sont des jouissances ; mais qu'il est injuste, l'échange que l'homme se propose de faire subir à sa compagne !

« Je vous aimerai, dit-il, avec passion deux ou trois ans, et puis, au bout de ce temps, je vous parlerai raison. » Et ce qu'ils appellent raison, c'est le désenchantement de la vie. « Je montrerai dans ma maison de la froideur et de l'ennui ; je tâcherai de plaire ailleurs : mais vous cpii avez d'ordinaire plus d'imagination et de sensibilité que moi, vous qui n'avez ni carrière ni distraction, tandis que le monde m'en offre de toute espèce : vous qui n'existez (pie pour moi, tandis (pic j'ai mille autres pensées, vous serez satisfaite de l'affection subordonnée, glacée, partagée, qu'il me convient de vous accorder, et vous dédaignerez tous les hommages qui exprimeraient des sentiments plus exaltés ci plus tendres. »

Quel injuste traité! tous les sentiments humains s'y refusent. 11 existe nu contraste singulier entre les formes de respect envers les femmes, que l'esprit chevaleresque a introduites en Europe, et la tyrannique liberté (pie les hommes se sont adjugée. Ce contraste produit tous les malheurs du sentiment, les attachements illégitimes, la perfidie, L'abandon et le désespoir. Les nations germaniques ont été moins atteintes (pie les autres

par ces funestes effets, mais elles doivent craindre à cet égard l'influence qu'exerce à la longue la civilisation moderne. E vaut mieux renfermer les femmes comme des esclaves, ne point exciter leur esprit ni leur imagination, que de les lancer au milieu du monde et de développer toutes leurs facultés, pour leur refuser ensuite le bonheur que ces facultés leur rendent nécessaire.

Il y a dans un mariage malheureux une force de douleur qui dépasse toutes les autres peines de ce monde (1). L'âme entière d'une femme repose sur rattachement conjugal : lutter seul contre le sort, s'avancer vers le cercueil sans qu'un ami vous soutienne, sans qu'un ami vous regrette, c'est un isolement dont les déserts de l'Arabie ne donnent qu'une faible idée ; et quand tout le trésor de vos jeunes années a été donné en vain, quand vous n'espérez plus pour la fin de la vie le reflet de ces premiers l'ayons, quand le crépuscule n'a plus rien qui rappelle l'aurore, et qu'il est pâle et décoloré comme un spectre livide, avant-coureur de la nuit, votre cœur se révolte, il vous semble qu'on vous a privée des dons de Dieu sur la terre : et si vous aimez encore celui qui vous traite en esclave, puisqu'il ne vous appartient pas et qu'il dispose de vous, le désespoir s'empa/e de toutes les facultés, et la conscience elle-même se trouble à forée de malheur.

Les femmes pourraient adresser à l'époux qui traite légèrement leur destinée ces deux vers d'une fable :

Oui, c'est un jeu pour vous, Mais c'est la mort pour nous.

Et tant qu'il ne se fera pas dans les idées une révolution quelconque, (pii change l'opinion des hommes sur la constance que leur impose le lien du mariage, il y aura toujours guerre entre les deux sexes, guerre secrète, éternelle, rusée, perfide, et dont, la moralité de tous les deux souffrira. ( I i I" pari ie, chap. xix.)

l'association des hommes qui pensent

Enfin, il reste encore une chose vraiment belle et morale, dont l'ignorance et la frivolité ne peuvent jouir, c'est l'association de tous les hommes qui pensent, d'un bout de l'Europe à l'autre. Souvent ils n'ont entré eux aucune relation: ils sont

(1) Mme de Staël a livré dans cette page admirable le secret de sa vie et de s;i douleur.

dispersés souvent à de grandes distances l'un de l'autre; mais quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu'ils se reconnaissent. Ce n'est pas telle religion, telle opinion, tel genre d'étude, c'est le culte de la vérité qui les réunit. Tantôt, comme les mineurs, ils creusent jusqu'au fond de la terre, pour pénétrer, au sein de l'éternelle nuit, les mystères du monde ténébreux: tantôt ils s'élèvent au sommet du Chimborazo, pour découvrir au point le plus élevé du globe quelques phénomènes inconnus: tantôt ils étudient les langues de l'Orient, pour y chercher l'histoire primitive de l'homme : tantôt ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion et la poésie (1): enfin, ils sont vraiment le peuple de Dieu, ces hommes qui ne désespèrent pas encore de la race humaine et veulent lui conserver l'empire de la pensée. (IIIe partie, chap. xxi.)

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