‹ Mme [i.e. Madame] de Ste-Agnès; comédie vaudeville en un acteChapitre 4 sur 7 · ENSEMBLE · texte numérisé non relu

ENSEMBLE

Oui , commençons par la morale , Et puis après , tout au plaisir.

SAINTE-AGNÈS

La voici... Je vais commander le déjeûner... tu viendras me rejoindre. ( // sort par le fond. )

MAD. DE SAINTE-AGÎ^ÈS, D'HÉRISSEL.

MAD. DE SAIWTE-AGNÈS , Sortant de son appartement. A la

cantonnade.

Vous direz que je n'y suis pas... Je ne recevrai personne que M. le Recteur et ma marchande de modes, (ii7/e aperçoit d'Hérissel.) Ah ! mon Dieu ! un militaire ! D'He'rissel... un ami de votre mari.

Je le connais beaucoup , de réputation.

d'hérissel.

Tant pis , car ma réputation n'est pas mon beau côte'... franchement, je vaux mieux qu'elle... et votre mari a dû vous dire...

MAD. de SAINTE-AGNÈS.

Oui , monsieur , il m'a souvent parlé de vos anciennes liaisons... et cela prouve combien, dans sa jeunesse, on doit mettre de sollicitude et de discernement dans le choix des premiers principes que l'on adopte... car l'on récolte plus tard selon qu'on a semé'.

( Il )

d'uérissel.

Il me semble que , pour votre mari , la re'colle n'a pas ete si mauvaise... une recette ge'ne'rale, quarante mille livres de rente... la réputation tl'un homme de talent et d'un honnête homme...

MAD. DE SAINTE -AGNÈSv

Ce n'est point de cela, monsieur, que j'ai voulu parler...

DIIÉRISSEL.

J'en parle, moi... parce que, certainement, c'est quelque chose dans la vie qu'une bonne maison , une bonne table , une jolie femme dont les grâces et la tournure...

Monsieur , je n'ai pas l'habitude d'entendre de tels discours; et si vous continuez sur ce ton... je me relire. d'iiérissel.

Eh ! non , madame , vous pouvez rester.... votre pcnse'e va plus loin et plus vite que la.mienne.... car, le diable m'emporte...

MAD. de sainte AGNÈS.

Encore, monsieur...

d'hérissel, se reprenant

Eh bien , non ; qu'il n'emporte personne, et restons tous les deux... car j'ai à vous parler d'une affaire importante, que j'aborderai sans pre'ambule.^.. Vous croyez que votre nièce veut aller au couvent...

Si je le crois!.. Oui, monsieur... et je l'aime trop pour ne pas me réjouir avec elle d'une re'solution qui assure a jamais son bonheur, et qui l'honore à tous les yeux. d'iiérissel.

Je ne disputerai point Ih-dessus, parce que je n'y entends rien ; quoique, dans mes ide'es , une épouse et une bonne mère de famille aient bien aussi leur côte' honorable.

Il n'y a rien qui le soit plus , monsieur , que de fuir le monde et ses dangers.

d'hèrissel.

Oh! si vous parlez de dangers , c'est diffe'rent.... je m'y connais ; et. nous pensons, nous autres militaires , qu'il y a ])lus de mérite à les braver qu'a les fuir ; a rester sur le champ de bataille , qu'a s'en retirer... et ces idées-là... à ce qu'il paraît , sont aussi celles de ma jeune pupille... Je dois donc vous prévenir , madame , que vous vous trompez sur ses intentions.

Non , monsieur... non , on ne se trompe pas sur une résolution aussi efficace. Tous nos amis y comptent; et quanti une volonté est aussi prononcée que celle-là, on n'est plus maître de lu changer.

d'iiérissel.

C'est crpcn(];int ce qui .irrivera.... car ce matin.. . votre pièce me la dit positivement.

Comment! elle oserait...

P'hérissel.

Au contraire... c'est qu'elle n'ose pas ; et c'est pour cela. que je me suis charge de vous l'annoncer.

C'est-à-dire que vous l'avez vue... que vous avez causé avec elle... et cela m'explique son changement d'ide'e. Il suffit du contact du monde... et de ses maximes perverses pour de'tourner de la bonne voie les âmes les plus pures... et je ne m'e' tonne plus alors de cette absence de tout principe , de cette immoralité' ge'ne'rale , dont nous ge'missons tous les jours.

d'hérissel.

C'est bien de la bonté' h vous ; et de la commise'ration en pure perte... car notre siècle que l'on vous peint si de'prave', est-il pire que ceux qui l'ont pre'céde'? Y voit-on, comme autrefois, le lien conjugal y)ub]iquemenl outrage'?... le scandale en honneur, et en habit hrode'P.... Y voit-on, en un mot, les mœurs de la Régence?... Non; le vice a cessé d'être de bon ton... on pratique l'amitié, les vertus domestiques... on ne rougit plus d'aimer sa femme ; et même de se montrer avec elle. '

Air de la Rôle et les Bottes.

Nous n'avons plus le luxe des maîtresses , Nons n'avons plus le règne des boudoirs ; On n'affiche plus ses faiblesses , Et l'on respecte ses devoirs...

Ou , si parfois le vice les outrage ,

Il se cache... il craint d'être vu ; Et malgré lui /c'est un dernier hommage Qu'il rend encore à la vertu.

Par malheur , dans cet éloge du siècle , vous n'arez oublié qne le point principal... le point le plus essentiel de tous.... la...d...

d'hérissel.

Eh ! madame , jamais on n'en eût de pins véritable , de plus éclairée... non celle qui fait les hypocrites, mais celle qui fait les honnêtes gens... non celle qui veut la rigueur et l'intolérance , mais celle qui prêche l'union , la concorde, et l'amour du prochain... Celle-lh, madame, chacun la chérit et l'honore... chacun l'aime, car elle sait se rendre aimable... elle est facile , indulgente.

Et c'est justement cette indulgence que je trouve coupable.... c'est elle qui perdrait tout.... On ne transige point avec le vice, et nous devons être sans pitié... même pour nous.

( i3) d'hérissel.

Oui , madame.... mais pour les autres !.... si vons êtes infaillible , ils ne le sont pas... que votre vertu clescendc un peu à leur portée... qu'elle fasse concession à la fragilité' humaine; car nous sommes faibles , sujets à l'erreur... et si l'indulgence est belle , c'est chez ceux qui , comme vous , madame, n'en ont pas besoin... J'ose donc croire que vous n'en voudrez j>as à Totre nièce de la confiance quelle a eue en moi; et que vous lui pardonnerez.

MAD. DE SAINTE-AGNÈS, avec indignation.

Mon.sieur.... ( Avec froideur et dignité. ) Je verrai.... j'examinerai avec des gens bien intentionnés , ce que je dois décider de ma nièce... Maisje croirais me manquer à moi-même, si je m'exposais plus long-tems à entendre de tels propos. ( Elle fait la révérence , et veut sortir. ) Air : V amour qu^ Edmond a »« mo taire. Non pas , madame , je vous laisse , A déjeuner plus d'un ami m'attend ; De leur grailé , pour tempérer l'ivresse ,

Je vais à ce repas bruyant, Faire parler la raison qui m'enflamme.

MAD. SE £AINI£-A.GNÎ;S.

Vous! la raison...

D'HÉRISSEt.

Ab ! j'en puis dépenser ; Je suis en fonds. . car, près de voub , madame , En écoutant , je viens d'en amasser.

Oui, près de vous, en écoulant, madame, Pour quelque lems je viens d'en amasser. // sort par le fond.

MAD. DE SAINTE-AGNÈS , seule.

Quelle immoralité'!... quel oubli de tous les principes !... Il est vrai que les militaires... mais aussi , comme nous le disions l'autre jour avec M. le Recteur... pourquoi y a-t-il des militaires?

ANATOLE, MAD. DE SAINTE- AGNÈS

ANATOLE

Non, non, je ne peux pas aller avec toi maisje te reerrai plus tard.

C'est vous, M, Anatole... avec qui parliez-vouslà?

ANATOLE

Avec un de m€s cousins que je viens d'embrasser , M. d'He'rissel.

Comment ! il serait possible ?.... un pareil homme serait votre parent ?

ANATOLE

Oui^ madame.

MAD. DE SAlNTE-AGISfes.

Vous qui êtes si sage, si re'serve'!... qui avez de si bonnes mœurs!.... au surplus, ce n'est pas voti-e faute.... ce qui est tlu moins en votre pouvcir, c'est dç ne pas le fre'quenter , et j'espère bien...

ANATOLE

Ab ! soyez tranquille... et la preuve, c'est qu'il voulait m'emmener a un de'jeûner de garçons que lui donne votre mari., j'ai bien mieux aime' venir causer avec vous... je dois tléjci tant h vos conseils !

En vous, les donnant , je crois faire une bonne œuvre.

ANATOLE

Obîoui, madame.

La jeunesse d'à pijesent est si dépravée, et l'âge mûr est si pervers...

' AKATOLK.

Les pauvres gens!.„. il n'y a donc plus d'espoir pour eux?

Heureusement,., et pour ceux qui marcbent daijs la bonne voie , c'est une ide'e bien consolante.

Oli ! sans doute... mais c'est justement cela qui m'efFraîe.

Quand on n'a rien à se reprocber...

ANATOLE

Mais c'est qu'au contraire... tous les jours, et h tous les niomens , je me fais des reprocbes.

Vous, M. Anatole... et sur quoi?

Air de Céline, Achevez , ouvrez-moi votre ame.

ANATOLE

J'ai peur.

MAD. DE SAIWTE-AGHÈS.

Vous semblez interdit.

ANATOLE

De vous scandaliser, madame :

Car peut-être dans ce récit, 11 est certaines circonstances...

Continuez , malgré cela :

Je saurai de vos confidences N'entendre que ce qu'il faudra.

ANATOLE

Eh bien ! vousrépe'tez sans cesse qu'il faut fuir l'amour.... etjai déjà aime quelqu'un... une première inclination...

Comment! monsieur...

ANATOLE

11 faut bien commencer par une.,, c'était Iiènc, votre...

( «5) nièce... elle e'tait si douce, si aimable.... j'e'tais décide' a me déclarer, lorsque vous m'avez appris qu'elle fuyait le monde et le mariage... j'ai vu alors qu'il fallait y renoncer , et j'ai fait tout ce qu'il fallait pour l'oublier.

C'e'tait bien,

ANATOLE

Eh! non madame; ce fut bien pire; car k dix-huit ans, orl ne peut pas vivre sans aimer.... et maigre' moi , oa m'est arrive' encore.

MAD. DE SAlNTE-AGI^ÈS.

Comment , monsieur , une passion ?

ANATOLE

Ah! si vous la connaissiez!

AiH : j4insi que vous ,je veux , maiemoisetlt. Vous approuveriez ma tendresse.

L'aurais-je vue ?

ANATOLE

Oh ! uon , jamais.

L'esprit , la raisoa , la sag:esse , L'cnabellissenl de mille attraits.

Sa vertu me semble admirable ,

Je lui voue un culte assidu

Et si je vous semble coupable , C'est par amour pour la vertu.

L'intention est bonne; et puisque vous êtes le maître de VOUS choisir une compagne... le mariage est un e'tat qu'oiv peut rendre exemplaire.

ANATOLE

He'las! madame... celle que j'aime ne peut être ma femme.

i Pourquoi donc ?

ANATOLE

Elle n'est plus libre.

Bonté divine!... ah! c'est une chose affreuse!

ANATOLE

Je le sais... mais le moyen de faire autrement ?

U faut lutter contre cette passion coupable... vous éloigner du monde.

Air : J'en guette un petit de mon âge. L'isolement rend les hommes plus pures.

ANATOLE

A moa amour tout cela ne fait rien.

Faites alors quelques bonnes lectures.

ANATOLE

Pour l'oublier c'est un mauvais moyen.

De ces auteurs la morale est fort belle , Mais ennuyeuse... et, malgré mes efforts,

Lorsque je les lis , je m'endors , Et quand je dors , je lève d'elle.

Aussi j'ai renoncL' a résister ça me donnait trop de

peine... je m'abandonne à mon amour , sans but , sans calcul... comme un homme en de'lire... et si vos conseils ne viennent pas m' aider, c'est fait de moi, je suis perdu à jamais.

C'est affreux! monsieur.... c'est indigne l... ( A part. ) On ne peut pourtant pas l'abandonner ainsi au de'sespoir. (Haut) Je veux bien , par charité', vous aider de mes conseils.... mais c'est à condition que vous ne me cacherez rien.

ANATOLE

Eh! oui, madame.

MAD. DE SAINTE-AGNfes.

La personne dont vous lue parliez connaît - elle votre amour ?

ANATOLE

Non, madame : plutôt mourir que de lui en parler.... je n'ai d'elle qu'un seul gage, un gage qui ne me quitte point, un bracelet... qui lui appartenait.

MAD. DE SAlNTE-ÀGNÈS.

Et qu'elle vous a donne'?

ANATOLE

Non, madame, que j'ai pris sans lui dire , et j'en ai fait faire un tout pareil , que je remettrai à la place dès qiie je le pourrai.

Et vous osez avouer remettez-moi ce bracelet sur-lechamp.

ANATOLE

Oh! non, madame, je n'oserais jamais... ce serait la compromettre.

Taisez-vous, voici ma nièce.

^cètic

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