‹ Mme (Madame) de StaëlChapitre 3 sur 70 · LES LETTRES SUR ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LES LETTRES SUR ROUSSEAU

à Saint-Preux sont déplacés : une femme coupable peut aimer la vertu, mais il ne lui est pas permis de la prêcher. » Les Lettres sur Jean-Jacques furent imprimées en 1788 et publiées en 1789. Germaine Necker était alors mariée, et c’est sous le nom de femme qu'elle devait illustrer que parut son premier ouvrage.

Si jamais mariage de raison parut déraisonnable, c'est celui que les Necker disposèrent pour leur fille. Rarement une affaire négociée avec tant et de si complexes ménagements des choses du monde conduisit pour celles du cœur à des suites plus funestes. .

Mme Necker désirait un grand mariage. Elle pensa au jeune Pitt qui vint sur le continent en 1783. À moins d’épouser Mirabeau, beaucoup plus âgé qu’elle et très décrié, ou Bonaparte, plus jeune de trois ans et encore inconnu, Germaine Necker n’aurait pu s'engager dans une destinée plus extraordinaire. Mais elle considérait déjà tout ce qui n’était point Paris comme un exil. Elle refusa et il s’ensuivit quelques orages dans la famille. « Ile maudite! écrit-elle dans son journal, source présente de mes craintes, source à venir de mes remords: » Il fallut se rabatire sur un ministre étranger accrédité près du Roi, car il n’y avait que dans le corps diplomatique que l’on pût trouver un homme de qualité professant en France la religion réformée.

C'était le cas d’un Suédois, le baron de Staël- Holstein : il était de l’âge de Mirabeau, il avait,

par conséquent dinar ans de ile que Germaine. Necker. Il était de bonne naissance et de bon ton, joueur, prodigue et peu fortuné, insinuant, d'un esprit plus judicieux qu'étendu, avec un certain | penchant à ce mysticisme que les gens du Nord accommodent aisément avec le souci pratique des - intérêts; diplomate par-dessus tout, aspirant à un beau mariage qui lui permettrait de payer ses dettes et de faire figure d'ambassadeur. La vieille comtesse de Boufflers, qui s'intéressait à lui, lui procura Ja bonne grâce de Necker et entreprit de gagner le roi de Suède à la combinaison. Les pourparlers ne -durèrent pas moins de cinq ans. Enfin, Gustave III, ayant obtenu de la France la cession del’ile Saint-Bar- n thélemy, consentit à transformer sa légation de Paris en ambassade, moyennant que la dot de Mlle de Necker en ferait les frais. Necker exigeait des garan- 4 ties : l'ambassade perpétuelle, le titre de comte pour 4 Staël. Gustave [IT promit la perpétuité de l'ambassade et retint le brevet de comte. Necker consentit. - Quant à Germaine, elle dut se tenir fort honorée d'avoir fait l'objet d'une si belle transaction diplomatique. On la traita en princesse, c'est-à-dire qu'on ne lui demanda point son avis. Elle devint ainsi, le 14 janvier 1786, baronne de Staël. « Tout le monde, écrit la grande Catherine qui s'occupait de tout, assure que la fille de M. Necker fait un très mauvais parti et qu'on la marie mal. » md Tout avait contribué à développer en Germaine l'idéal de l'amour dans le mariage, et son mariage,

B, Ce fut re FE en et des SRE de sa vie.

« C'est du mariage, dit Delphine, que doivent dériver toutes les affections d'une femme; et, si le , mariage est malheureux , quelle confusion n'en reste-t-il pas dans les idées, dans les devoirs, dans les qualités même! Ces qualités vous auraient rendue plus digne de l’objet de votre choix; mais elles peu- “vent dépraver le cœur qu’on a privé de toutes les jouissances ! qui peut être certain alors de Sa conduite? vous, madame, parce que vous ne croyez plus à à l'amour; mais moi, que son charme subjugue encore, quel est l'insensé qui veut de moi, qui veut d'une âme enthousiaste, alors qu'il ne l’a pas captivée? » — « Le sort d'une femme est fini quand elle n’a pas épousé celui qu ’elle aime ; la société n'a laissé dans la destinée des femmes qu’un espoir; quand le lot est tiré et qu’on a perdu, tout est dit. »

Mme de Staël avait éprouvé sa vie et la jugeait quand elle écrivait ces lignes; elle n'avait que vingtdeux ans et son mariage était encore tout récent lorsqu'elle insérait dans une de ses Lettres sur Jean-Jacques Rousseau ce passage significatif « on est vertueux quand on aime ce qu on doit aimer; nvolontairement on fait ce que le devoir ordonne ;.. Le abandon de soi-même, ce mépris pour tout ce que la vanité fait rechercher, prépare l’âme à la

“vertu. »

Elle n’était point heureuse selon son cœur, mais

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ce serait la mal connaître que de se la figurer, en ces années de 1786 à 1789, mélancolique et exaltée à la manière des héroïnes de romans. Elle commença par s’étourdir du monde et du propre éclat de sa jeunesse. Elle fut reçue à Versailles; elle eut, rue du Bac, à l'ambassade de Suède, un salon qui effaça celui de Mme Necker; elle écrivit à Gustave III des lettres spirituelles sur la société de Paris et fit à ce prince, très fat de ses « lumières », la cour qui devait, semble-t-il, le plus le flatter. Elle devint les délices de cette société charmante dont un de ses adorateurs, le jeune abbé de Périgord, disait plus tard : « Qui n’a pas vécu dans ces années ne sait pas ce que c’est que le plaisir de vivre ». Ce monde se croyait rajeuni; il n’était qu’enivré de soi-même. Il finissait comme un souper où les flambeaux s’éteignent devant les fenêtres ouvertes, dans le rafraîchissement d’une belle aurore d’été. Germaine de Staël en garda une impression ineffaçable : « On n’a jamais vu ni tant d'esprit, ni tant de vie nulle part ». Toute l'âme s’écoulait en espérances, et toutes les espérances s’évaporaient en discours. Il suffisait de bien parler pour avoir du génie, et jamais on ne parla avec une plus sincère illusion d’enthousiasme. « On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi. » Règne des salons, règne de la conversation, règne des femmes : Germaine de Staël est reine; reine à Paris, de la France qui vient, comme Marie-Antoinette est reine, à Versailles, de la France qui s’en va. Son éloquence se révèle, et ses amis

DEEE de Presal Vars

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