LES DÉBUTS DANS LE MONDE
éprouvent le premier enchantement de cette improvisation merveilleuse qui faisait dire à Sismondi, quand la voix de Germaine se fut éteinte : « La vie est pour moi comme un bal dont la musique a cessé ».
Elle fit des envieux, et, à peine célèbre, le monde commença de la calomnier. La malignité de ses rivaux en esprit s’ajoutait à la haine des adversaires politiques de son. père. Fille de Necker, muse des réformateurs de l'État, elle soulevait contre elle tout ce qui, dans la cour et dans Paris, tenait aux vieux abus et se piquait de monarchie pure. Joignez-y les imprudences de son langage qu’elle ne calculait jamais, étant incapable de retenir une parole brillante ou un mot piquant; les inconséquences de sa conduite, son mépris de l'étiquette; des préférences trop déclarées, des éloignements et des dédains plus affichés encore. Elle n’en mesurait pas la portée, ne mettant pas plus de méchanceté dans ses saillies que de haine dans ses antipathies spontanées, poursuivant sans transition, dans la société, dans la politique, bientôt dans la Révolution, son rôle d’enfant prodige et d'enfant gâtée, jouant avec le feu, jouant avec les monstres sans imaginer que ses traits pussent blesser et qu’elle pût, en retour, être mordue de la flamme ou déchirée de la griffe.
« Elle effrayait les femmes », a dit plus tard Mme de Rémusat qui ne l’aimait pas; « elle blessait une foule d'hommes auxquels elle se croyait supérieure ». Parmi ceux-là, Rivarol qui en fut jaloux et l’abîma; Sénac de Meilhan qui publia ce portrait perfide,
sous le nom d'Hortense : « L'ivresse des talents s’est emparée d'elle et elle s'est fait une habitude de l'enthousiasme... Ses manières ont un frâcas qui étourdit; sa conversation semble un assaut; c'est € plutôt une femme rare qu'une femme aimable; mais
celui qui serait aimé d'elle trouverait dans Hortense une femme unique, un trésor de penséés et de sentis 3 | ments... » Lé monde avait été impitoyable à Maries Antoinette; il fut cruel à Mme de Staël. Elle en souffrit, « Je ne connais, a-t-ellé écrit, qu'une sévée rité redoutable pour lès âmes sensibles, c'est celle des gens du monde. » « Lutter contre l'opinion au À
milieu de la société, dit Délphine, est le plus grand supplicé dont je puisse me faire idée. »
Et la voilà, dans cette société malicieüse et hs tile, exposée à toutes les surprises et à tous les sophismes des passions. Rien ne l'en défend. Un. vague déisine, poussière d'une religion ruinée par
les sarcasmés des philosophes; une morale romänesque inclinée à toute la casuistique du sentiment; un mariage froid et sans attrait : frêles défenses (2 contre l’assaut d'un monde corrompu et exalté,
monde d’épicuriens à imägination enthousiaste, qui vivent de libertinagé et s’échauffent sur la vertu, discourent sur le droit naturel et le traduisent en intrigues, déclament comme les héros de Jean-Jac-
ques, agissent comme ceux de Crébillon fils et prétendent opérer la rénovation de |’ État par une polie tique tirée des Liaisons dangereuses. CE
Parmi les jeunes chefs de cette génération qui
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LS éé dnaalènt Pendenvous dans son salon, Mme dé | Staël en distinguait trois qui lui tenaient de pius près que les autres à l'esprit ou au cœur. « Les trois
hommes que j'aimais lé plus, a-t-elle dit plus tard, F
c'étaient Narbonne, Talleyrand et Mathieu de Montmorency. » Ce dernier doit être placé dès l’abord et gardé à part : il ne paraît jamais avoir joué que le rôle de confident et de consolateur, mais confident intime, consolateur d'élite, uni d'enthousiasme à soh amie, en communauté d'illusions avéc elle, lé seul qui ne troubla jamais sa vie, qui n'y exerça qu’une influence bienfaisante et qui, sans charmer
autant que lés autres Son esprit, eut peut-être uné intelligence plus complète de son génie. Mathieu, nonobstant quelques inconséquences, était au fond
homme de bien et sincèrement épris de vertu. Les deux autres étaient de parfaits roués. Talleyrand, encore qualifié d'abbé de Périgord, mais déjà très
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sécularisé d'esprit et de mœurs, non le Talleyrand
classique des chancelléries et des congrès, ridé, vieilli, fatigué de toutes choses säins être rassasié de rien, mais un Talleyrand de la trentième année, très jeune d'aspect, très en goût, très élégant de tenue, plus fripon encore qué sceptique, une sorte de Gondi plus imprégné de Laclos que de Saint- Evremond, et qui s’est appelé Chérübin quand il était au Séminaire. Narbonne, grand seigneur, grand charmeur, le port et la réputation, d’un = homme d’État, inépuisable en idées et en projets,
de j'aimais depuis l’âge de dix-neuf et vingt ans,
chaleureux et épigrammatique, le plus éblouissant des causeurs, supérieur peut-être à Rivarol parce qu’il cause en gentilhomme qui prodigue son esprit et non en virtuose de profession; homme du monde, homme de cour, imposant aux hommes, irrésistible aux femmes, avec ce double prestige, d’une légende romanesque sur son passé et de triomphantes prophéties pour son avenir. Guibert venait de mourir à propos, en habile, qu’il avait toujours été, ménager de sa réputation de grand homme et d'homme heureux. Mme de Staël écrivit un Æloge « du héros » dans le ton funèbre et emphatique d'un de ses maitres, Thomas : « C’est un chêne courbé par les vents, c’est la nature abandonnant le plus beau de ses ouvrages! » Elle le vit ressusciter, rajeuni et idéalisé encore, s’il est possible, sous les traits de Narbonne. Elle fut éblouie.
La Révolution tourna tout à coup vers les affaires les plus belles facultés de Mme de Staël et sembla lui offrir une nouvelle destinée, celle de femme politique. Elle en prit le personnage, elle n’en possédait pas le caractère. Inspiratrice d’un grand parti qui se crut maître de la France, les constitutionnels, elle resta grande maîtresse de maison et femme très passionnée de son bonheur au milieu de l’ébranle-
ment général des choses. Elle ne pouvait mener la politique que de son salon : elle put se figurer, un
moment, qu'elle en ferait l’État même. Ce ne fut jamais qu’un boudoir politique, un boudoir rayonnant et retentissant, mais un boudoir. La Révolution
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