‹ Mme (Madame) de StaëlChapitre 33 sur 70 · CONFLIT AVEC BONAPARTE · texte numérisé non relu

CONFLIT AVEC BONAPARTE

gleterre rendait toutes ses conquêtes! » « Je retardai mon retour à Paris pour ne pas être témoin de la grande fête de la paix... » Enfin tous les signes d’une illusion qui la domine désormais et qu’elle ne perdrà qu'en 1815, après l’épreuve de deux invasions étrangères et la déception de deux restaurations royales : c’est que l’Europe ne demande qu’à donner la paix à la France dans la frontière du Rhin; que-ia France ne demande qu’à jouir de la liberté politique dans une constitution imitée de l'Angleterre; qu’il n’y a donc qu’un obstacle au règne de la justice et au bonheur du monde : la personne de Bonaparte. Mme de Staël n'ira pas jusqu’à approuver les attentats contre la vie du premier consul, elle les flétrira toujours; mais elle. souhaitera la chute de Bonaparte, même au prix de la défaite des armées françaises.

En voilà plus qu’il ne fallait pour jeter hors de lui un homme tel que le premier consul. « Elle monte les têtes dans un sens qui ne me convient pas », disaitil. Necker publia un livre : Dernières vues de politique et de finances. I] « se sentait le désir d'écrire contre la tyrannie d’un seul, après avoir si longtemps combattu celle de la multitude ». Il traça d'avance « tout l’échafaudage » de la monarchie impériale. Cet écrit irrita- Bonaparte autant que l'avait flatté la fameuse brochure de Fontanes : Parallèle entre César, Cromwell, Monk et Bonaparte. Il accusa Mme de Staël d’induire son père en erreur sur l'opinion de Paris, et il s'emporta.

HP" EE NM RUES à 4

NDS

LAS tp

Il faut faire ici la part des circonstances, qui ke. étaient encore toutes révolutionnaires, et du earac- £ tère de l’homme, qui était plus que despotique. Mais il convient aussi de faire la part du pouvoir absolu : et de ses conditions. Les grands meneurs d'hommes n'ont jamais été patients aux cCabales féminines. Mme de Guéméné et Mme de Chevreuse en ont su quelque chose au temps du Cardinal. On se demande comment Louis XIV, avec son auguste politesse, eût traité la grande dame qui se fût avisée de

d’esprits forts mêlés à des réformés insoumis. Leur habit n’a point gardé les religieuses de Port-Royal de la brutalité des exempts. Cette réserve faite, il reste bien de la disproportion et du mauvais goût 2 dans les colères et les proscriptions de Bonaparte. __ Tant de décrets, de police, de gendarmes, de dépêches et de gros mots pour un salon où l’on cause. <

Quoi! vous vous arrêtez aux songes d’une femme! :

On ne peut s'empêcher de sourire à considérer de loin ces fureurs de lion exaspéré par les chansons de l'oiseau moqueur : l'oiseau s’envole de branche en branche, s'enfuit et chante toujours; le fauve secoue sa crinière, roule les yeux, écume, laboure S l'irène et s'évertue vainement. Napoléon grandit

Mme de Staël en l’élevant à la dignité de puissance à combattre; il se diminue par l'excès des coups Fe qu'il porte dans le vide pour l’écraser. S'il y a de

CONFLIT AVEC BONAPARTÉE. 96

l’exaltation théâtrale dans le désespoir d’exil de Mme de Staël, si elle se pose trop complaisamment en victime de tragédie, en Andromaque persécutée, elle est cependant, au fond, dans son rôle : elle souffre sincèrement, et l’on a pitié d'elle. Napoléon manque de majesté, il sort de son personnage. Ses mesures sont odieuses, ses imprécations ridicules. Mme de Staël, dans cette lutte qui durera dix ans, garde le dernier mot, et ce mot est celui d’une femme d’esprit : « Quelle.cruelle illustration vous me donnez, écrivait-elle à Bonaparte en 1803; j'aurai une ligne dans votre histoire. »

L’exil eut ses préliminaires durant le printemps de 1802 : ce fut la mise en interdit du salon et la mise en quarantaine des amis : « Ce qui rendait ma position plus cruelle, c’est que la bonne compagnie de France croyait voir dans Bonaparte. celui qui la préservait de l’anarchie ou du jacobinisme.... Elle blâma fortement l'esprit d'opposition que je montrai contre lui... » « La bonne compagnie se retirait de vous en même temps que la faveur du gouvernement, situation insupportable pour une femme, et dont personne ne peut connaître les pointes aiguës sans l'avoir éprouvée. » « Il me fallait plus de force encore pour supporter la persécution de la société que pour m’exposer à celle du pouvoir. J'ai toujours conservé le souvenir d’un de ces supplices de salon que les aristocrates français savent si bien infliger à ceux qui ne partagent pas leurs opinions. »

Elle n'exagère pas quand elle parle des pointes

Arr

, aiguës et des supplices de salon. Les « anciens cour- tisans n'avaient à faire à Bonaparte qu’une seule concession, celle de changer de maître »; ils la fai- 2 saient avec d'autant plus de zèle qu'ils se sentaient moins sincères et plus intéressés. Mme de Staël les contrariait dans leurs évolutions et compromettait les effets de leurs palinodies. Mais ce serait . mal les connaître que d'imaginer qu'ils l’attaquaient dans ses écrits ou dans ses convictions. C’eût été prendre au sérieux son caractère de muse et de femme supérieure. Les hommes de qualité, surtout les femmes du monde n’entendaient nullement consacrer sa suprématie, même en la raillant. Ils . frappaient à leur portée. Ils attaquaient Mme de Staël par ses côtés vulnérables, les petits côtés, les misères de sa vie, ses imprudences, ses défauts de tact, ses sentiments étalés bruyamment, sa soif de succès, sa danse, son turban, sa cour de beaux 5

je

esprits, le cortège de ses sigisbées et la prodiga-

lité supposée de ses faveurs. Pour anéantir l’écri- < vain, ils outrageaient la femme.

Sur ces entrefaites M. de Staël mourut. Il s'était séparé régulièrement de sa femme en 1798 : il se flattait toujours de recouvrer son ambassade, et la

- disgrâce de l’ambassadrice était un obstacle. Mais il n'obtint rien. Il était malheureux; il souhaita x

de revoir ses enfants. Mme de Staël décida de se rendre à Coppet avec lui. Il succomba en chemin, au mois de mai 4802. Mme de Staël était libre. Sa passion pour Benjamin Constant n'était un secret

pour personne; on annonça partout qu'ils allaient s'épouser. L'amour dans le mariage, qui avait rempli les rêves de sa jeunesse, continuait de remplir ses écrits : « Quoi! écrit-elle dans le livre des Passions, c'est dans la réalité des choses humaines qu'il existe un tel bonheur, et toute la terre en est privée... Cette réunion est possible et l'obtenir pour soi ne l'est pas! »

Mais si elle aimait Benjamin avec une fièvre jalouse, si elle ne supportait point l'idée d'exister sans lui, surtout de le voir appartenir à une autre, elle hésitait fort à lier indissolublement sa vie à la sienne. Elle le voulait dans sa dépendance; elle n'entendait point se le donner pour maître. Il n'avait rien .« du protecteur sublime, du guide fort et doux » qui était sa chimère. Elle jugeait que Benjamin troublerait la vie qu’elle s’était faite, sans lui apporter le bonheur intime qu’elle n'avait pas connu. Elle tenait à sa qualité d'ambassadrice, à son titre de baronne, à ce nom qu’elle avait rendu célèbre. Benjamin, de son côté, se trouvait plus las qu’on ne peut dire de ce rôle de « sigisbée perpétuel » d’une femme aussi recherchée. Il trônait chez elle; mais il y jouait. un personnage assez équivoque. Depuis longtemps il supportait impatiemment « l'influence surnaturelle » qu’elle exerçait sur lui; il s’irritait de ses fuites honteuses, de la perpétuelle capitulation de ses retours. En blasé qu'il était, il aspirait à des amours bourgeoises, à l’adoration légitime d'une femme docile, simple de cœur, bornée d'esprit,

Aësent Soneu. — Me do Staël. 1

Ter

Ro

mais sôufisé. [l se figura qu'en sollicitañt là main de Mme de Staël il provoquefait un refus qui lui oüvrirait la retraite. Il sollicita, mais säns insistance ; elle refusa, mais sans se faire prier; ni l'un ni l'autre ne sotihaitait cette union. Cependant ils s’en voulürent, elle dé n'avoir jjas été forcée à con= sèntir, lui de n'avoir pas été pris au mot. Ils res- tèrent ainsi péniblemert dans l’entre-deux de l'amour et du mariage; ils en souffraient et ils ne pouvaient s'en arracher,

Il-restait à Mme dé Staël uñe ressource, la con- * solation de ceüx qui Sort néseécrivains, conter au püblic ses injustices et ses disgrâces. Elle composa son roman de Delphine, le plus personnel de ses ouvrages, éelui « où eélle à tout dit », selon Mme Necker de Saussure, et où elle a dépeint « la réalité de sa jeunesse ». « Le talent dans une femme peut=il avoir un autre but que d’être un peu plus aimée? » disait-elle alors à une amie. Se faire mieux ‘imer et se défendre; montrer au monde qu'il est inique et qu'elle n'est pas dupe de ses faux jugements; par-dessus tout apporter à toutes les femmes qui souffrent des mêmes mäux, le livre annoncé dans lé traité des Passions, prédit dans le traité de là Litiératüre, ce romän de la vie et dé l'avenir, le livre « qui dévoilera véritablement le malheur; le livre qui fera connaître ce que l’on a toujours craint de représenter, les faiblesses, les misères qui se A traînent après lés grands révers; les ennuis dont le désespoir ne guérit pas; le dégoût que n’amortit

point l'âprété dé la souffrance; les pétitesses x côte des plus noblés douleurs; et tous ces contrastes ét . toites cés incofiséquéñces, qüi ne s'accordent que pour fairé du ial, ét déchirént à li fois un même cœur par tous les geüres de peines. » Voilà l'objét de Delphine; l'esprit en est résumé, en deux lignes, päf lépigraphe : « Un homme dôit savoir braver l'opinion, une féfñme doit s'ÿ soumiettre ».

| C'était se condamner, én appañéñcé, mais par üñe de ces confessions éclatantes qui sont une véritable äpolôgie. L’héfoïne, c’est ellé-même, rajeunie, embellié, plus gracieüse, plus touchante, épurée en quelque sorte, dégagée de la politique et de la littéräture. Delphine n'à qu'une aventure, où le cœur seul est en jeü. Qüänt au héros, Léonce, c'est encore et toujours une copie voilée de Guibert. Mie de Staël ne se fhet poirit en frais pour invénter un Werther où uñ Suint-Preux. Les passions nouvelles qu'a déchaînées la Révolution et que nourrit la guerre, ne l'inspirent point. Le jäcobin ämou- b | | reux, lé guerrier romanesque, l'éxilé, lé conspirateur, tous lés types du rotnan du lendemain sem- + blerit étrangers À Son imagination. Elle peint ce qui l'a frappée; mais, en idéalisant son person-+ nage, elle ne le rénd pas plus sympathique. Elle l'orne de toutes les séductions et lüi prête tous

- les préjugés de l’homme du monde; mais 1l parle - avec plus de passion qu’il f’en éprouve; il promét un bonheur qu'il ne saürait donner. Il est häutain, 4 | jaloux, susceptible; sceptique; hofmis sur le point - 5 *

d'honneur, où il Fstinee et sur l’article de Vopi- + nion, c’est-à-dire des commérages, où il est pusil- ; à * Janime. Il adore Delphine, qui est noble, riche, ver- à F tueuse, et il épouse une autre femme parce que sa

+ mère en a disposé ainsi. [Il met Delphine au-dessus x de toutes les femmes et il croit à toutes les calom- nies que le monde débite sur elle. Elle se justifie,

il l’absout, il se repent, mais il refuse de l’épouser au moyen d'un divorce, parce que le divorce est de mauvais ton. Il lui offre un accommodement qui, pense-t-il, conciliera tout, le monde, l’amour et les

bienséances : il enlèvera Delphine et il ira vivre

avec elle à l'étranger. Ce Léonce est vrai, mais il - est insupportable. « Il manque d’amour », dit un ami de Delphine. « Tout le mal vient de là. » C’est

sa condamnation. PE

Delphine se montre imprudente avec indiscrétion, et le hasard se fait trop calamiteux pour elle. Cependant les épisodes du roman, malgré leur monotonie, < demeurent intéressants. Ils sont observés, mais ils £ le sont d’un salon seulement. Aucun souci du cadre,

. du costume, de la couleur. Le roman se déroule entre 1790 et 1792 : à part l'arrestation de Léonce, Fi # accusé à tort de porter les armes contre la France he: et fusillé, rien ne trahit la Révolution en ce livre, sauf quelques belles phrases sur la liberté, le Re | patriotisme et les devoirs d’un bon Français. Les Le personnages secondaires ont de la-vie. On s’est plu à y démêler les images de plusieurs des amis = de Mme de Staël. Elle a embrouillé à pass Es

- images, et c’est curiosité perdue d’en chercher les

modèles. Il faut excepter toutefois Mme de Vernon, le repoussoir de Delphine, qui pratique la religion sans y croire et obéit aux préjugés en les méprisant: On a reconnu Talleyrand dans ce caractère très poli-

tique. Le fait est qu'il y a plusieurs des traits de

l’ancien évêque, celui-ci entre autres{c'est toute la vengeance tirée par Mme de Staël de la défection de son ami) : « L’ingratitude, dit Mme de Vernon, c'est un grand mot dont on abuse beaucoup; on se sert, parce que l’on s’aime, et quand l’on ne s’aime plus, l’on est quitte; on ne fait rien dans la vie que par

calcul ou par goût: je ne vois pas ce que la reconnais-

sance peut avoir à faire dans l’un et dans l’autre. »

Delphine est un roman par lettres, « genre, dit l’auteur, qui suppose plus de sentiments que de faits ». Dans l’ordre des sentiments, Mme de Staël abuse du désespoir. On sent qu’elle s’est complue à ces effusions, qu’elle s’y est reprise, et très souvent,

ajoutant toujours, sans effacer jamais. Ce qu’on a de

ses propres lettres sur le même chapitre est plus serré, plus en relief : la passion y emporte la plume; qui n’a pas le temps de disserter. Mme de Staël affaiblit son inspiration en la délayant; maïs l’inspiration est réelle. Pour le pathétique et pour la flamme, plusieurs lettres de Delphine méritent d’être rapprochées de celles de Mlle de Lespinasse. Mme de Staël ne connut ces lettres qu’en 1809 : elle n’a pu les imiter. Mais le souffle. est le même, et quand les lettres de Mlle de Lespinasse parurent, tout

QE a Eh TE

LE ia RE Ra PT NS ET EUR

Page 1