CHAPITRE V
LA VIE A COPPET — LE LIVRE DE L'ALLEMAGNE LA CENSURE ET LA POLICE — M, DE ROÇCA — LA FUITY 1806-1812
- C'est l’époque consacrée de Coppet, et pour être des années d’exil ce ne furent des années ni d'isolement ni de deuil. Nombre de personnages de marque faisaient le voyage pour admirer Corinne, l'écouter et la plaindre. Nul ne traversait la Suisse sans s'arrêter à Coppet ou à Ouchy, où elle habitait tour à tour, On y vit paraître le prince Auguste de Prusse et la duchesse de Courlande; on y voyait séjourner Mme Récamier et sa cour de soupirants; les intimes : Prosper de Barante, Mathieu de Montmorency, Elzéar de Sabran, le baron de Voght; un Russe, M. de Balk, dont Mme de Staël admirait F « l'imagination orientale et les ailes évangéliques », : qu'elle aimait « d’une amitié si tendre qu'elle la - croyait surnaturelle » ; Zacharias Werner, « apôtre et professeur d'amour »; Monti, qui exerçait, à l'italienne, le méme apostolat; Sismondi, Bonstetten; le
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jeune Guizot, qui ne fit que passer et dont on remarqua la belle voix lorsqu'il récita par cœur les philippiques de Chateaubriand : « C'est en vain que Néron prospère; Tacite est déjà né dans l'Empirel» Schlegel enfin, le factotum intellectuel du château, et Benjamin Constant, le ténor capricieux de cette rare C4 compagnie d'artistes de l'esprit. 3 Et
Mme de Staël s’efforçait de les tenir en harmonie et de faire remplir à chacun sa partie dans le con- 4
cert. La tâche était malaisée: ils rivalisaient sur tous é les articles, et la faveur de Corinne en était le plus délicat. Benjamin détestait Schlegel : il en fait, dans F
Schlegel méprisait Benjamin et regardait de travers 4
ses notes, un grotesque et un cuistre d'Allemagne.
Sismondi qui le considérait, à son tour, comme un fou. Mme de Staël se montrait pleine de sollicitude pour eux; elle les flattait, s'employait à les faire 5h briller, adoucissait leurs blessures d’amour-propre. Mais il fallait, bon gré mal se qu'ils la divertissent, qu’ils fussent toujours prêts à donner la réplique, . toujours en cliquetis et disposés, à toute heure, r à se répandre en étincelles. Elle était bonne, mais avec exigence : impérieuse et absorbante, à la Bonaparte, dans ses attachements et dans ses goûts; accaparant jusqu’à l’infortune : « l’'ambassadrice qui engloutit tout », dit une contemporaine. On com- 5 mençait à causer le matin au déjeuner, à onze heures; on reprenait au diner, puis au jardin ou à la promenade en voiture; puis entre le dîner et souper, entre chien et loup; puis au souper, enfin
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onze heures, et on continuait fort avant dans la nuit. Sismondi, fasciné d’ailleurs, sortait « abasourdi de ces passes d'armes continuelles ».
Comme à Weimar, bien qu'avec une plus étroite scène, le théâtre occupait la place principale dans cette petite cour. Mme de Staël s’y complaisait. « C’est un personnage de tragédie, a dit d’elle un de ses adorateurs; elle a besoin de recevoir et de donner des couronnes. » Elle avait le jeu inégal, tout d'inspiration, mais singulièrement poignant et pathétique. « L’harmonie des vers, dit-elle, le charme des attitudes, prêtent à la passion ce qui lui manque dans la réalité, la dignité, la grâce. » En paraissant dans ses personnages favoris, Mérope, Andromaque, Zaïre, Alzire, Hermione, Phèdre, elle semblait se montrer « auguste et malheureuse », et dire, en même temps, avec Corinne: « Voyez comme je suis capable d'aimer! » Elle coposa une Agar et une Suramite qu'elle joua avec sa fille, et qui tirèrent des larmes à toute la galerie. Les amis figuraient en cothurne et déclamaient la tragédie. Benjamin Constant se piquait d’être le premier sujet de cet illustre théâtre, et de toutes les affaires de sa vie c’est peut-être celle qu'il a prise le plus longtemps au sérieux.
Sa liaison avec Mme de Staël devenait de plus en plus orageuse, et il en priissait de plus en plus énervé. En 1804 pendant le voyage d'Allemagne, en 1805 pendant le voyage d'Italie, il s'était promis de rompre. Cependant il revenait toujours. A peine
ALsert Sonez. — Mme de Staël. 9
revenu, il était obsédé de l’idée de fuir. Mme de Staël touchait à la crise aiguë du cœur. Benjamin essuyait ses « monotones lamentations, non pas sur des malheurs réels, mais sur les lois générales de la nature et de la vieillesse ». Elle se débattait contre l’âge; il la persiflait. Il renvoyait cette femme, que l'abandon de l'amour terrifiait, à son traité des Passions, qu'elle n'avait jamais pris que comme un jeu de rhétorique : « Que peuvent les autres contre vos désirs qui se croisent? lui disait-il, vous ne voulez pas souffrir, et vous étendez vos ailes au dehors; vous allez braver les vents, vous heurter contre les arbres, vous briser contre les rochers. Je n’y peux rien, hélas! Tant que vous ne ploierez pas vos voiles,.… il n’y a rien à espérer. » Il n’y pouvait rien! C’est qu'il n’aimait plus. Il s’emportait sous ce reproche : « De l'amour après dix ans de liaison ! et quand J'ai Juré deux cents fois qu'il n’y en avait plus! » C'étaient « des scènes effroyables ». Elle écrivait à Benjamin « des lettres comme on n’en écrirait pas à un assassin de grande route ». Il parle d'elle dans ses notes intimes en des termes qui effacent de bien loin les diatribes de caserne dé Napoléon.
Benjamin tire du mépris où il tient « son absurde conduite » un ragoût de vanité : il s’écorche luimême et se peint, disséqué et desséché dans Adolphe. Entre temps, dans ses fugues à Paris, il s'occupe à « relever une fille perdue », ou, comme il dit, une fille « du demi-monde », qui admirait Jean-
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