‹ Mmme de SévignéChapitre 13 sur 29 · MÈRE ET FILLE · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILLE

chère enfant, l'uniqne passion de mon cœur, le plaisir et la doulenr de ma vie. Aimez-moi tonjonrs, c'est la seule chose qui me peut donner de la consolation.

A LA MEME

A Paris, mercredi 11 février 1671.

Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le cœur ; il y en a une qui ne re\ient point : sans que je les aime toutes, et que je n'aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n'avoir rien perdu ; je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues : elles sont, premièrement, très bien écrites ; et, de plus, si tendres et si naturelles, qu'il est impossible de ne les pas croire; la défiance même en serait convaincue : elles ont ce caractère de vérité qui se maintient toujours, qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et la menterie demeurent accablées sous les paroles sans pouvoir persuader ; plus leurs sentiments s'efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont vrais et le paraissent ; vos paroles ne servent, tout au plus, qu'à vous expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m'ont paru ; jugez quel effet elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez juger par là de ce que m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois des sentiments contraires. Si mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en dire davantage : je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet ordinaire ; mais je ne veux pas que vous disiez que j'étais un rideau qui vous cachait : tant pis si je vous cachais ! vous êtes encore plus aimable quand on a tiré le rideau ; il faut que vous soyez à découvert pom- être, dans votre perfection ; nous l'avons dit mille fois. Pour moi, il me

Madame de SâviGWÉ. 5

Id4 = MADAME DE SÉVIGNÉ. — CHAP. V

semble que je suis toute nue, qu'on m"a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable; je n'ose plus voir le monde, et, quoi (ju'on ait fait pom- m'y remettre, j'ai passé tous ces jours-ei comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens ; j'ai cherché ceux qui sont de ce petit nombre, et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa femme ; ils vous aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignans me vim-ent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté son lit : nous ne voulûmes point examiner s'il n'eût pas été meilleur pom- lui de troubler votre repos que d'en être cause ; nous n'eûmes pas la force de pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce que le lit était bon. Il nous semble que vous êtes à Moulins aujourd'hui ; vous y recevrez une de mes lettres. Je ne vous ai point écrit à Briare : c'était ce cruel mercredi qu'il fallait écrire ; c'était le propre jour de votre départ : j'étais si affligée et si accablée, que j'étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant. Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon ; a>jez soin de me mander si vous les avez reçues. Quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des lettres qui commencent par J'ai reçu la vôtre, etc. La pensée que vous avez de vous éloigner toujours, et de voir que ce caiTosse va toujours en delà, est une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et enfin, comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi ^ alors, ne pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à m' éloigner aussi de mon côté, et j'en ferai tant, que je me trouverai à trois cents : ce sera une belle distance, et ce sera aussi une chose digne de mon amitié, que d'entreprendre de traverser la France pour vous aller trouver. Je suis touchée du retour de vos cœurs entre le coadjuteur et vous : vous savez combien j'ai toujours trouvé c[ue cela était nécessaire au bonheur de votre vie; conservez bien ce trésor. Vous êtes vous-même charmée de sa bonté, faites-lui voir que vous n'êtes pas ingrate. Je finirai tantôt ma lettre. Peut-être qu'à Lyon vous serez si étourdie de tous les

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