‹ Mmme de SévignéChapitre 14 sur 29 · MERE ET FILLE === M · texte numérisé non relu

MERE ET FILLE === M

honneurs qu'on vous y fera, que vous n'aurez pas le tenijjs de lire tout ceci ; ayez au moins celui de me mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous portez, et votre aimable visage que j'aime tant, et si vous vous embarcjuez sur ce diable de Rhône. Je crois que vous aurez M. de Marseille (1) à Lyon.

Mercredi au soii".

Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent : elle m'a été donnée par un fort honnête lionmie que j*ai questionné tant que j'ai pu ; mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste, ma fille, que ce fût vou^ la première qui me fissiez rire, après m'avoir tant fait pleuiei-. Ce que vous me mandez de M. Busche est original ; cela s'appelle des traits dans le style de l'éloquence ; j'en ai donc ri, je vous l'avoue, et j'en serais honteuse si depuis huit jours j'avais fait autre chose cpie pleurer. Hélas ! je le rencontrai dans la rue, ce M. Busche, qui amenait vos chevaux. Je l'arrêtai, et, tout en pleurs, je lui demandai son nom ; il me le cht ; je lui dis en sanglotant : « Monsieur Busche, je vous recommande ma fille, ne la versez point; et, quand vous l'aurez menée heureusement à Lyon, venez me voir pour me dire de ses nouvelles ; je vous donnerai de quoi boire. » Je le ferai assurément : ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup le respect que j'avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien, vous n'avez point dormi ; le chocolat vous remettra. Mais vous n'avez point de chocolatière ; j'y ai pensé mille fois ; comment ferezvous? Hélas ! mon enfant, vous ne vous trompez point quand vous croyez que je suis occupée de vous encore plus que vous ne l'êtes de moi, quoique vous me le paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher ceux qui en veulent bien parler ; si vous m'écoutez, vous entendez bien que j'en

. (1) ]\I. de Forbm de Janson, depuis cardmal.

parle. C'est assez vous dire que j"ai fait une visite à Tabbé Guéton pour parler des chemins et de la route de Lyon. Je n'ai encore vu aucun de ceux qui veulent me divertir ; en paroles couvertes, c'est quïls veulent m"enipêcher de penser à vous, et cela m'offense. Adieu, ma très aimable ; continuez à m'écrire et à m' aimer : pour moi, je suis tout entière à vous ; j'ai des soins extrêmes de votre enfant. Je n'ai point de lettres de M. de Grionan, et je ne laisse pas de lui écrire.

A LA MEME

^ Vendredi, 13 février 1671, cliez M. de Coulanges.

M. de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon. Je vous conjure, ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au Pont-Saint-Esprit. Ayez pitié de moi ; conservez-vous, si vous voulez que je vive. Vous m"avez si bien persuadée que vous m'aimez, qu'il me semble que, dans la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien comme vous conduirez votre barque. Hélas ! qu'elle m'est chère et précieuse, cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement ! J'ai ouï dire qu'il y avait eu un dimanche gras, mais ce n'est ({ue par ouï dire, et je ne l'ai point vu. J'ai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir quatre personnes ensemble. J'étais au coin du feu de Mme de La Fayette.

Le bal du mardi gras pensa être renvoyé ; jamais il ne fut une telle tristesse ; je crois que c'était votre absence qui en était cause. Bon Dieu ! que de comphments j'ai à vous faire ! que d'amitiés ! que de soins de savoir de vos nouvelles ! que de louanges l'on vous donne ! Je n'aurais jamais fait, si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée, adorée ; mais, quand vous aurez mis tout cela ensemble, soyez assurée, ma fille, que ce n'est" rien en comparaison de ce que je suis pour vous. Je ne vous quitte pas un moment ; je pense à^

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vous sans relâche, et de quelle façon ! J'ai embrassé votre fille, et elle m"a baisée, très bien baisée de votre part. Savez-vous bien que je Taime, cette petite, quand je songe de C|ui elle viem.

A LA MEME

A Paris, mercredi 18 février 1671.

Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux ; pom" les miens, vous savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle, cpie, de la manière dont vous m'écrivez, il faut bien que je pleure en lisant vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'état où je suis, joignez, ma bonne, à la tendi'esse et à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne le petite circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès de mes sentiments. Méchante ! pourquoi me cachez-vous c[uelquefois de si précieux trésors? Vous avez peur C[ue je ne meure de joie ; mais ne craignez-vous pas aussi cpie je ne meure du déplaisir de croire voir le contraire? Je prends d'HacqueviUe à témoin de l'état où il m'a vue autrefois ; mais quittons ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Mme de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi : je vous conjm'e d'en garder le fond ; mais plus de larmes, je vous en prie : elles ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez raisonnable ; je me soutiens au besoin, et quelc[uefois je suis quatre ou cinq heures tout comme une autre ; mais peu de chose me remet à mon premier état : un souvenir, un Heu, une parole, une pensée un peu trop aiTêtée, vos lettres surtout, les miennes même en les écrivant, quelcpi'un qui me parle de vous, voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. J'ai vn Raymond chez la comtesse du Lude ; elle me chanta un nouveau récit du ballet ; mais, si vous voulez qu'on

dl8 = MADAME DE S E VIGN K . — CH AP . V ==

1p cliaiitp. ('liant ('z-](\ Jo vois Mine de Yillars : je me plais avec elle, parce qu'elle entre dans mes sentiments ; elle vous dit mille amitiés. Mme de La Fayette comprend fort bien aussi les tendresses que j'ai pour vous ; elle est touchée de Tamitié que vous me témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par lassitude, mais rarement. J"ai va cette pau^Te Mme Amelot ; elle pleure bien, je nry connais. Faites quelque mention de certaines gens dans vos lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron et des Bourdaloue ; ils se surpassent à remi. Voilà bien de mes nouvelles ; j'ai fort envie de savoir des vôtres et comment vous vous serez trouvée à Lyon ; pour vous dire le vrai, je ne pense à nulle autre chose. Je sais votre route, et où vous avez couché tous les jours : vous étiez dimanche à Lyon ; vous auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous m'avez donné envie de m'informer de la mascarade du mardi gi'as : j'ai su qu'un grand homme, plus grand de trois doigts qu'un autre, avait fait fah*e un habit admirable ; il ne voulut point le mettre, et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne connaît point du tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à rassemblée (1). Du reste, il faut que je dise, comme Voiture : « Personne n'est encore mort de votre al)sence, hormis moi. » Ce n'est pas que le carnaval n'ait été d'une tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur ; ])()ui- moi, j'ai cru que c'était à cause de vous, mais ce n'est point assez pour une absence comme la vôtre. J'envoie poui" cette fois cette lettre en Provence ; j'embrasse M. de Grignan, et je meurs d'envie de savoir de vos nouvelles. Dès que j'ai reçu une lettre, j'en voudrais tout à l'heure une autre : je ne respire (pie d'en recevoir.

Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency et de la beauté de Mes de Valençai. Vous écrivez extrêmement bien, personne n'écrit mieux : ne quittez jamais le naturel, votre tour s'y est formé, et cela compose un style parfait. J'ai

(1) Il s'agit ici du roi et de Mme de Montespan.

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