‹ Mmme de SévignéChapitre 15 sur 29 · MÈRE ET FILLE · texte numérisé non relu

MÈRE ET FILLE

fait vos conipliineiits à Mme de La Fayette et à M. de La Rochefoucauld et à Langiade ; tout cela vous aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons m'ont paru jolies ; j'en ai reconnu les styles. Ah ! mon enfant, que je voudrais bien vous voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop demander que le reste ! Eh bien, par exemple, voilà de ces pensées à quoi je ne résiste pas. Je sens qu'il m'ennuie de ne vous plus avoir ; cette séparation me fait une douleur au cœm- et à l'âme, que je sens conmie un mal du corps. Je ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m'avez écrites sur le chemin : ces soins sont trop aimables, et font bien lem' effet aussi ; rien n'est perdu avec moi. Vous m'avez écrit de partout : j'ai admiré votre bonté ; cela ne se fait point sans beaucoup d'amitié ; autrement, on serait plus aise de se reposer et de se coucher. L'impatience que j"ai d'avoii" encore de vos nouvelles et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre ; je suis en peine de votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce furieux Rhône en comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vou7 avez fait tant de civihtés. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue comme d'une de vos anciennes amies ! Hélas ! de quoi ne me souviens-je point? Les moindres choses me sont chères ; j'ai mille dragons (1). Quelle différence ! je ne revenais jamais ici sans impatience et sans plaisir : présentement j'ai beau chercher, je ne trouve plus ; et conmient peut-on vivre quand on sait que, quoi qu'on fasse, on ne trouvera plus une si chère enfant? Je vous ferai bien von- si je la souhaite par le chemin que je ferai pour l'aller chercher. J'ai reçu une lettre de M. de Grignan ; il n'y en a point pour vous. Il me mande qu'il reviendra cet hiver ; vous (puttera-t-il? ou le siiivrez-vous? Fail es-moi réponse.

Monsieur le daupliin était malade, il se p(»i1e mieux. <Jn ^k^vA à Wisailles jusqu'à hindi. Mme de La Valhère est toute rétablie

(Ij Expii'Sbioii l'ainilièic eiilit' lu mùrc l'L la Hlk', pour tliri' dos cliacjrins, des inquiétudes.

à la cour. Le roi la reçut avec des larmes de joie ; elle a eu plusieui's conversations tendi*es : tout cela est difficile à comprendre ; il faut se taire. Les nouvelles de cette année ne tiennent pas d'un ordinaire à l'autre. J'ai une infinité de compliments à vous faire. Je vois tous les jours votre petite ; je veux qu'elle soit di'oite, voilà mon soin : cela serait plaisant d'être votre fille et de M. de Grignan, et qu'elle ne fût pas bien faite ; je suis habile, j'ai même des précautions inutiles. J'ai vu hier Mme du Puy-du- Fou, qui vous salue ; j'ai vu aussi Mme de Janson et Mme Le Blanc. Tout ce qui a rapport à vous de cent heues loin m'est plus agi'éable qu'autre chose. Mon Dieu ! le Rhône ! vous y êtes présentement. Quelle idée pour moi, et quelle inquiétude jusqu'à ce que je vous en sache dehors !

CHAPITKE VI

x\près le départ de sa fille, ISlme de Sé\igné s'ennuyait mortellement à Paris. Ses occupations, ses plaisirs et même la société de ses amis avaient perdu ce qui en faisait la saveur et le charme. Elle ne rêvait plus que d'un « aimable désert ». Et, tout coimne après son premier veuvage (si j'ose dii'e), elle aspirait à la tranquillité des Rochers. Son fils l'y accompagnait avec l'abbé de Coulanges. Lui, excellent homme, a dû fortement approuver ce voyage, la campagne étant l'endroit des économies et des retranchements ; c'était donc le séjour rêvé pour un ménage qui venait de marier sa fille, puis d'acheter, fort cher, pour son fils, une charge de guidon (autant dire d'enseigne) aux gendarmes-Dauphin.

Cette dot (cy : cent mille écus), cette charge (^ingt-cinq mille écus) avaient ébranlé, naturellement, la fortune de la mai^quise. Aux Rochers (disait-elle), « on dormait pour la dépense )>. On n'avait plus de frais de représentation, et même, si le séjour s'annonçait assez long, on louait l'hôtel à Paris ; en Bretagne, on n'achetait rien ; on portait ses YÏeux habits, son bonnet de paille et sa bonne casaque de drap ; on usait les meubles de ses pères sans penser à les habiller à la mode ; on brûlait les bûches de ses bois ; on vivait de l'abondance accumulée des greniers, des rede-

vances et de toute la richesse des basses-cours, des pacages, des étables. On y mangeait du beurre et du poissou comme nulle part ailleurs : c'était à y faire maigre toute l'année. Et on avait la satisfaction d'entamer toutes ces moissons qui se perdaient sur place, ou bien s'y entassaient inutilement, à cause de la cherté des transports, pendant Tabsence de la dame du manoir.

Et, en même temps, on y soignait ses intérêts. Si l'on retrouve de temps en temps quelques nouvelles lettres de notre diAine marquise, ce sont presque toujours des billets assez secs, dictés sans doute par l'abbé de Coulanges, à ses gérants, à ses fermiers, à ses locatah'es de toutes sortes, où elle exige des comptes, demande des arrérages, conclut de nouveaux baux, reconnaît des redevances, ou bien surveille des réparations nécessaires à ses propriétés.

C'était donc un lieu de prédilection pour l'abbé de Coulanges qui aimait tant les l)eaux yeux de sa cassette. Mme de Sévigné avait appris à son école les plaish's de l'économie. Elle détestait l'avarice, — « c'était sa bête )>, — mais elle aimait fort l'épargne, qui donne autant de piment et de saveur à la vie ([iie la dépense, avec plus d'avenir. Elle comprenait donc k^^ satisfactions de son oncle. Mais si elle allait à la campagne dans ces vues d'ordre et pour régler sagement ses affaires, elle y restait, elle y vivait heureuse, parce qu'elle y avait été élevée et que tous, ses gofits Ty |)ortaient. 11 y avait en elle (qui nous le dit cent fois) (nn'liiiic chose de rustaud. Elle savait parfois préférer " les {-omplrs (11111 IVrniicr aux contes de La Fontaine » ; elle aimait mieux s;i poularde et son omelette des Rochers <pie les festins de la ville, et ne trouvait rien de savoureux comme les beurrées de bon pain bis, semées de Unes herbes.

LES KOClfERS 423

où l'on marqno toutes sos dents. Elle adorait à s'occuper de ses plantations, « à se mettre juscprà mi-jambes dans la rosée, pour prendre des alignements >\ et à placer en terre ses jeunes chênes, « dont je tiens moi-même les arbres ([uand il ne pleut pas à, verse )>. Elle savait très bien quand et comment il faut faner. Elle dirigeait en personne ses équipes d'ou\Tiers forestiers. Elle aimait à faii'e, devant elle, abattre tel arbre cpii gênait le point de vue. Elle fréquentait ses bois non seulement lorsque, Fêté, le cliè- ^TefenUle embaume, mais elle aimait se perdre dans les bois gris et roux, tachetés comme une pelure de loup, où les bûcherons s'acharnent à leur besogne cruelle, lorscjue l'hiver étincelle de gi\Te, ou rend délicats, mystérieux, les rayons du soleil dans les clairières embrumées. Personne comme elle ne savait la nuance des heures et des saisons.

Elle aimait la nature. Elle avait, en plus, les goûts actifs de nos contemporains. Elle se plaisait aux longues promenades à pied à travers bois ; elle parcourait la France dans son carrosse, comme nous en auto, pendant des semaines entières. Je la trouve bien moderne. Ces lents voyages de Mme de Sévigné, qui étonnaient ma jeunesse, paraissent tout naturels aujourd'hui. Dans sa calèche à six chevaux, elle était presque aussi bien que nous dans nos limousines ou nos landaulets ; comme nous, elle dessinait sa route de façon à ne point manquer un beau point de vue ni une maison amie. Elle choisissait ses heures, partant, au milieu de l'été, dès les deux hem-es du matin pour éviter la chaleur ; elle voyageait en assez nombreuse compagnie, avec son tutenr, son fils, son secrétaii'e, ses femmes de chambre ; et quand la route était plate ou laide, on lui faisait la lectm'e : quelc[ue pièce de Corneille, quelque essai de Nicole.

Elle demandait à sa bibliothèque des auteurs fortifiants, car, malgré tout, la course était une fatigue. Eu 1671, elle mit neuf jours pour aller de Paris aux Kochers. Arrivée à bon port, elle écrivait à sa fille :

Je ne vous irai voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pa^ compatibles. Et si l'on était toujom's dans le sentiment que l'on a quand on anive, on ne sortirait jamais du Heu où l'on est, mais la Providence fait qu'on oublie. C'est la même qui sert aux femmes qui sont accouchées. Dieu permet cet oubh afin que le monde ne finisse pas, et que l'on fasse des voyages en Provence.

Faisons notre profit des lettres qu'elle écrivait des Kochers à sa fille — ces lettres o- sauvages )>, dit-elle, — (Hélas ! ma fille, que mes lettres sont sauvages !), qui sont précisément la perle de son œuvre. Je dis son œuvre, car, pour nous, c'est un chef-d'œu^Te que ce recueil de lettres écrites au jour le jour par une mère à son enfant, et livré en masse au public par hasard et malgTé le sentiment des héritiers. Mais la beauté des lettres à Mme de Grignan, c'est qu'elles ne sont point une œu^TC d'art. Ce ne sont pas des descriptions comme les Promenades de Jean-Jacques, ce ne sont pas des anecdotes, comme certaines des lettres que notre marquise écrivait au petit de Coulanges ; ce ne sont que des notes jetées en courant et destinées à se perdre, comme celles (peut-être à peine moins belles) de Mme de Grignan à sa mère. Elles parlent légèrement, et comme en passant, de tous les détails d'un paysage, d'une société, d'une famille ; mais comme elles sont écrites à une personne parfaitement au courant, elles ne décrivent rien : elles indiquent, elles évoquent, elles rappellent... Ce qu'elle raconte, c'est l'humble routine des jours, les manies

des voisins, les tracas d'une existence fort retii'ée. Rien n'arrive, sauf qu'elle a rendu immortel tout ce qu'elle a touché. Et nous l'écoutons, — nous la regardons aussi. Car, à mesure c^u'elle parle, elle de\ient plus belle. Et comme, de tous ces menus détails rusticpies se dégage peu à peu le sentiment de la nature, il se trouve que, des ennuis et des plaisirs quotidiens, il s'élève une âme agrandie, épurée, une religion intime, sans superstition ni faste. Car i\lme de Sévigné était de ces êtres d'élite pom* qui (selon la parole de Joubert) la vieillesse apporte avec elle une lampe.

Aux Rochers, dimanche 31 mai 1671.

Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres Rochers : peut-on revoir ces aUées, ces devises, ce petit cabinet, ces Hvi'es, cette chambre, sans mourh de tristesse? H y a des souvemi's agréables ; mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu'on a peine à les supporter ; ceux que j'ai de vous sont de ce nombre. Xe comprenezvous point bien l'effet que cela peut faire dans un cœm- comme le mien?

Dimanche 7 jmn.

Votre frère est un trésor de folie C[ui tient bien sa place ici. Kous avons quelquefois encore de bonnes conversations dont il pourrait faire son profit, mais son esprit est un peu fricassé dans de la crème fouettée ; il est aimable à c?la près. Et Titahen, ToubUez-vous? J"en hs toujours un peu pour entretenir noblesse. Vous dites donc que M. de Grignan m'embrasse. Vous perdez le respect, mon pauvi-e Grignan ; viens donc un peu jouer dans mon mail, je t'en conjure (1) ; il y fait si beau ; j'ai tant envie

(1 j Ce tutoiement, dont la marquise se sert un instant par plaisanterie, pour condescendre au manque de respect imaginaire de M. de Grignan, est unique, ou à peu près, dans sa correspondance.

de vous voir jouer, vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups. Vous êtes bien cruel de me refuser une promenade d'une heure seulement. Et vous, ma petite, venez ; nous causerons. Ah ! mon Dieu, j'ai bien envie de pleurer.

Aux Rochers, mercredi 24 juin.

Je vous avoue que le malentendu qui me retint vos lettres me donna une violente inciuiétude. J'en ai bien importuné le ])auvi'e d'Hacqueville et vous-même, ma fille : je m'en repens, et voudrais bien ne l'avoir pas fait ; mais je suis naturelle, et quand mon cœur est en presse, je ne puis m"empêcher de me plaindie à ceux que j'aime bien : il faut pardonner ces sortes de faiblesses ; comme disait un joiu* ^Mme de La Fayette, a-t-on gagé d'être parfaite? Non, assurément ; et si j'avais fait cette gageure, j'y aurais bien perdu mon argent.

28 jimi.

Vos lectures sont bonnes ; Pétrarque vous doit divertir avec le commentaire que vous avez ; celui que nous avait fait Mlle de Scudéri sur certains sonnets les rendait agréables à lii-e. Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée pendant nos lectures, et conmie je vous interrompais souvent pour vous faire entendi'e des périodes où je trouvais de rharmonie : mais si vous en demem-ez à la moitié, je vous gronde ; vous ferez tort à la majesté du sujet ; il faut vous dire, comme ce prélat disait à la reine mère, ceci est histoire : vous savez le conte. Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour les romans que vous n'aimez pas. Nous lisons Le Tasse avec plaisir ; je m'y trouve habile, par l'habileté des maîtres que j"ai eus. Mon fils fait lire Cléopâtre (1) à La Mousse, et, malgi'é moi, je l'écoute et j'y

(1) Roman de La Calprenède, en vingt-trois tomes, dont la publication successive tint le pubhc en haleme pendant plus de douze ans, vers le milieu du dix-septième siècle.

trouve encore quelques amusements. Mon fils s'en va en Lorraine ; son absence nous donnera beaucoup d'ennui. Vous savez conmie je suis sur le chagrin de voir partir une compagnie agi'éable ; vous savez aussi mes transports de joie quand je vois partir une chienne de carrossée qui m'a contrainte et ennuyée ; c'est ce qui nous faisait décider nettement qu'une mauvaise compagnie est plus souhaital)le qu"une bonne. Je me souviens de toutes ces folies que nous avons dites ici, et de tout ce que vous y faisiez, et de tout ce que vous y disiez : ce souvenir ne me quitte jamais ; et puis tout d'un coup je pense oii vous êtes ; mon imagination ne me présente qu'un gxand espace fort éloigné ; votre château m'arrête maintenant les yeux ; les murailles de votre mail me déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante, tout le jeune plant que vous avez vu est délicieux : c'est une jeunesse que je prends plaisir d'élever jusqu'aux nues ; et très souvent, sans considérer les conséquences, ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu'iLs font ombrage, ou qu'ils incommodent mes jeunes enfants : mon fils regarde cette conduite ; mais je ne lui en laisse pas faire l'application. Pilois (1) est toujours mon favori et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevaher au parlement de Rennes.

5 juillet,

Mon fils partit hier, très fâché de nous quitter : il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble que je ne tâche de lui inspirer ou de lui confirmer : il entre avec douceur et approbation dans tout ce qu'on lui dit ; mais vous connaissez la faiblesse humaine ; ainsi je mets tout entre les mains de la Pro^àdence et me réserve seulement la consolation de n'avoir rien cà me reprocher sur son sujet. Comme il a de l'esprit et qu'il est divertissant, il est impossible que son absence ne nous donne de l'ennui... H (nous)

(1) Le jardinier des Rochers.

a lu des chapitres de Rabelais à moiuir de rire ; en récompense, il a pris beaucoup de plaisir à causer avec moi, et, si je l'en crois, il n'oubliera rien de tous mes discours. Je le connais bien, et, souvent, au travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments ; s'il peut avoir congé cet automne, il retiendra ici.

Ce 19 juiUet.

Vous me dites trop de bien de mes lettres, ma bonne. H y a longtemps que je dis que vous êtes vraie (1) ; cette louange me plaît ; elle est nouvelle et distinguée de toutes les autres ; mais quelquefois aussi elle pourrait faire du mal. Je sens au milieu de mon cœur tout le bien que cette opinion me fait présentement. Ah ! qu'il y a peu de personnes vraies! Eêvez un peu sur ce mot ; vous l'aimerez. Je lui trouve, de la façon que je Fentends, une force au delà de sa signification ordinaire.

La divine Plessis (2) est justement et à point toute fausse; je lui fais trop d'honneur de daigner seulement en dire du mal; elle joue toutes sortes de choses : elle joue la dévote, la capable, la peureuse, la petite poitrine, la meilleure fille du monde ; mais surtout elle me contrefait, de sorte qu'elle me fait toujom-s le même plaisir que si je me voyais dans un miroir qui me fît ridicule, ou que je parlasse à un écho qui me fît entendre des sottises : j'admire où je prends celles que je vous écris.

Et puis, nous arrivons droit sur cette lettre de « la Prairie )), si gaie, si vivante, si charmante, célèbre dès la pre-

(1) Ce mot, signifiant conforme à la vérité, n'avait pas encore la signification : sincère.

(2) C'était une de ses voisines de campagne ; jeune fille peu inteUigente, qui n'aimait guère ^Ime de Grignan, mais dévouée, un peu sottement et béatement, à Mme de Sévigné.

mière heure, à peine reçue par M. de Coulanges, à qui ollo fut adressée pour expliquer le renvoi d'un valet.

La Lettre de la Prairie.

Aux Rochers, le 22 juDlet 1671.

Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous auriez bientôt l'honneur de voir Picard; et, comme il est frère du laquais de Mme de Coulanges, je suis bien aise de vous reudre compte de mon procédé. Vous savez que ^Ime la duchesse de Chaulnes (1) est à Vitré ; elle y attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les Etats de Bretagne : vous croyez que j 'extravague ; elle attend donc son mari avec tous les États, et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard : elle meurt donc d'ennui ; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l'emporte d'une grande hauteur sur Mies de Kerbone et de Kerqueoison. Voici un grand cncuit, mais pourtant nous amverons au but. Comme je suis donc sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller ; voici une autre petite proposition incidente : vous savez qu'on fait les foins ; je n.'avais pas d'ou^Tiers ; j'envoie dans cette prairie que les poètes ont célébrée, prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer ici ; et, en leur place, j'envoie tous mes gens faner. Savez-vous ce cpie c'est que faner? Il faut que je vous Fexphque : faner est la plus jolie chose du monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie ;

(1) Son mari était gouverneur de la Bretagne.

dès qivon en sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement ; le seul Picard me vint dire qu"il nirait pas, qu'il n'était pas entré à mon ser\ice pour* cela, et quïl aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi ! la colère m'a monté à la tête ; je songeai que c'était la centième sottise qu'il m'avait faite ; qu'il n'avait ni cœur, ni affection ; en un mot, la mesure était comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le voyez, ne le recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point et songez que c'est le garçon du monde qui aime le moins à faner et qui est le plus indigne qu'on le traite bien. Voilà l'iiistoire en peu de mots ; pour moi, j'aime les relatioils où l'on ne dit que ce qui est nécessaire, oii l'on ne s'écarte point ni à droite, ni à gauche ; où l'on ne reprend point les choses de si loin ; enfin, je crois que c'est ici, sans vanité, le modèle des narrati ons agréables.

Nous venons de voir Mme de Sévigné un peu vive, un peu sévère, envers un serviteur grincheux ; en tournant la page, nous la trouvons en plein péché d'indulgence coupable pour les défauts d'autrui (il est vrai que la personne qu'elle aurait dû réprouver en rétrospect, c'était Mme de Grignan), et nous rainions de se montrer ainsi en négligé, avec toutes ses imperfections naturelles, et de ne point se piquer de se faire voir dans un beau jour. Elle raconte à sa fille comme elle a été surprise par la visite de la duchesse de Chaulnes, que Mme de Sévigné ne connaissait pas encore, et cpii allait devenir une de ses meilleures amies. C'était une grande femme hommasse, « un soldat aux gardes, dit Saint-Simon, et même un peu suisse habillé en femme », mais avec tout le maintien et les façons, et la réalité d'une \Taie grande dame; veuve,

déjà du maiq:ns de Saint-Maigrin, elle venait d"épouser à Rome le gouverneur de la Bretagne. A peine arrivée à Vitré, elle allait donc cherclier ^Inie de Sévigné aux Rochers ; elle se faisait accompagner du marquis de Pomenars, — étrange Don Juan breton toujours sous le coup de cpielque procès criminel, — faux-monnayem*, pour le moins, poursuivi aussi pom' crime de rapt, mais si charmant et si enjoué qu'on le recevait chez le gouverneur, tandis que, dans les marchés, on le brûlait en effigie; elle s'adjoignait aussi la petite Mlle de Murinais, jeune fille que ]\Ime de Sévigné préférait infinhnent à son incommode voisine, la Plessis, quoiqu'elle avait dans l'esprit quelque chose de brusque et de sec, mais le fond de Thumeur restait amiable.

Aux Ruchers, 26 juillet.

Je veux vous apprendre quliier, comme j"étais toute t^eule dans ma chambre avec un hvre précieusement à la main, je vois ouvrir ma porte par une grande fennne de très bonne mine ; cette femme s'étouffait de rire et cachait derrière eUe un honnne qui riait encore plus fort qu'elle ; cet honnne était suivi d'une fennne fort bien faite qui riait aussi ; moi, je me mis à rire sans les reconnaître et sans savoir ce qui les faisait rhe. Quoique j'attendisse aujourd'hui Mme de Chaulnes; qui doit passer deux jours ici, j'avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fût elle ; c'était eUe pourtant, qui m'amenait Pomenars, (jui, en arrivant à Vitré, lui avait mis dans la tête de me venir surprendre. La Murinette beauté était de la partie, et la gaieté de Pomenars était si extrême qu'il aurait réjoui la ti'istesse ]nême : ils jouèrent d'abord au volant ; Mme de Chaulnes y joue connue vous ; et puis une légère collation, et puis nos belles promenades, et partoiit il a été question de vous... On a parlé...

132 MADAME DE SEVIGNE. — CIIAP. VI

du dialogue bohème,. et puis enfin de ^llle du Plessis, et des sottises qu'elle disait, et qu'un jour vous en ayant dit une, et sou vilain \isage se trouvant auprès du vôtre, vous n*a\iez pas marchandé et lui aviez donné un soufflet pour la faire reculer ; et que moi, pour adoucir les affaires, j "avais dit :

« Mais voyez comme ces petites filles se jouent rudement ! »

Et que j'avais dit à sa mère :

« Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin qu'elles se battaient : Mlle du Plessis agaçait ma fille, ma fille la battait ; c'était la plus plaisante chose du monde. » Et qu'avec ce tour j'avais ravi Mme du Plessis de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette camaraderie de vous et de Mlle du Plessis les, a fait rire à mourir.

Il falltiit rendre cette visite de la gouvernante de Bretagne ; et Mme de Sévigné s'en fut à Vitré, où elle reçut tonte la province à sa tour de Sévigné, alla à la comédie et soupa à la corn". Mais quelle ne fut pas sa joie de rentrer à la campagne :

19 août.

Si vous me demandez comment je me trouve des Rochers après tout ce bruit, je vous dirai que, j'y suis transportée de joie ; j'y serai pour le moins huit jours, quelque façon qu'on me fasse pour me faire retourner : j'ai un besoin de repos qui ne se peut dire ; j'ai besoin de dormir, j'ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins ; j'ai besoin de me rafraîchir, j'ai besoin de me taii-e. Tout le monde m'attaquait, et mon poumon était usé. Enfin, ma chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé (de Coulanges), ma Mousse (Fabbé de la Mousse), ma chienne, mon mail, Pilois (le jardinier), mes maçons ; tout cela m'est uniquement bon, en l'état où je suis : quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y a des gens qui

ont de l'esprit dans cette inmiensité de Bretons, et il y en a qni sont dignes de me parler, de vous.

25 août.

îie craignez pas pour moi l'ennui que me peut donner la solitude ; hors les maux qui viennent de mon cœur, contre lesquels je n'ai point de force, je ne suis à plaindre sur rien : mon humeur est heureuse, elle s'accommode et s'amuse de tout ; je me trouve mieux d'être ici toute seule que du fracas de Vitré. Il y a huit jours cpie je suis ici, dans une paix qui m'a guérie d'un rhume épouvantable ; j'ai bu de l'eau, je n'ai point parlé, je n'ai point soupe, et quoique je n'aie point raccourci mes promenades, je suis guérie. ^Ime de Chaulnes, Mlle de Murinais, Mme Fouché et une fille de Nantes fort bien faite, vim-ent ici jeudi ; Mme de Chaulnes entra en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules, et qu'enfin elle se mourait. Là-dessus eUe se jette sur mon lit, on se met autom- d'elle, et en un moment la voilà endormie de pure fatigue ; nous causons toujours ; elle se réveille enfin, trouvant plaisant et adorant l'aimable hberté des Rochers. Nous allâmes nous promener ; nous nous assîmes dans le fond de ces bois ; pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome et par quelle aventure elle avait épousé M. de Chaulnes, car je cherche toujours à ne me point ennuyer; pendant que nous en étions là, voilà nua pluie traîtresse, comme une fois à Liviy, qui, sans se faire craindi'e, se met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler de l'eau de partout sur nos habits ; les feuilles furent percées dans un moment et nos habits percés dans un autre moment : nous voilà toutes à courir ; on crie, on tombe, on ghsse ; enfin on arrive, on fait grand feu ; on change de chemise, de jupe, je fom'nis à tout ; on se fait essuyer ses souliers ; on pâme de rire : voilà comme fut traitée la gouvernante de Bretagne dans son propre gouvernement; après cela on fit une jolie collation, et

))uis eotto pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute (lu rôle ennuyeux qu'elle allait , reprendre, que de l'aÔront (lu'elle avait reçu ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure et d"aller demain lui aidei- à soutenir le reste des États, qui finiront dans huit jours. Je lui promis Fun et l'autre ; je m'acquitte aujourd'hui de l'un, et demain je m'acquitterai de l'autre, ne trouvant pas que je puisse me dispenser de cette complaisance.

Vitré était fort gai en 1671. Au théâtre, on jouait Andromaque, Tartuffe et le Médecin malgré lui : c'était des pièces tontes neuves et fort bien jouées par des comédiens de campagne. « J'aime nos Bretons, s'écrie la marquise, ils sentent un peu le vin, mais votre fleur d'orange ne cache pas de si bons cœurs ! » Elle dit cela parce qu'elle ne connaît pas encore le Midi, car telle était la douceur de son esprit et la bonté de son cœur qu'il lui fut à peu près impossible de ne pas aimer ce qui lui devint familier. iVussi va-t-elle adjoindre la Provence à la Bourgogne, à Paris et à la Bretagne, comme quatrième petite patrie. Mais, en attendant, elle vit aux Rochers, entourée de ces excellents Bretons qui sont en train de lui construire une chapelle.

-l'ai dix ou douze ouviicrs en l";iii' ([ui élèvent la charpente do ma clia])elle, (pii courent sur les solives, qui ne tiennent à rien, (jui sont à tout nu)ment sur le point de se rompre le cou, qui nu' font mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel effet de la Providence (pii fait la cupidité ; et l'on remercie Dieu (juil y ait 'des hommes qui, pour douze sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne feraient pas pour cent mille écus. (( () îiop heureux ceux qui plantent les choux! Quand ils ont un pied à terre, l'autre n'en est pas loin. » Je tiens ceci d'un bon auteur (1). Nous avons aussi des planteurs qui font des allées

(1) C'est Rabelais, dans Panurge.

nouvelles, et dont je tiens nioi-niênie les arbres, quand il ne pleut pas à verse.

Ce 15 novembre.

Ymia voulez savoir* si nous avons encore des feuilles vertes ; oui, beaucoup ; elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte ; cela fait une étoffe admirable.

C'est dans les derniers jours du mois qu'elle apprend, toujours aux Rochers, l'heureux accouchement de sa fille, mère d'un fils, qu'on nommait Louis-Provence. C'est ce jeun^ Grignan qui devenait plus tard un des meilleurs camarades du jeune duc de Saint-Simon.

Dimanche 29 novembre.

11 m'est impossible, très impossible de vous dire, ma chère fille, la joie que j'ai reçue en ouvr-ant ce bienheureux paquet qui m'a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me suis doutée que vous étiez accouchée ; mais de ne point voir de ces aimables dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire. Il y en avait pourtant une de vous du 15, mais je la regardais sans la voir parce que celle de M. de Grignan me troublait la tête ; enfin je Tai ouverte avec un tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie? Demandez au coadjuteur ; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que Ton fait? Le cœur se serre et Ton pleure sans pouvoir s"en empêcher; c'est ce q\w jai fait, nia très })elle, avec l)eau('oii]) de plaisir; ce sont (\r>^ larmes duiic (l(iu('«>iir ((u"(»]i ne peut comparer à rien, |»as inêiin' aux joies les plus brillantes. Connue vous êtes pliilosoplie? vous savez les raisons de tous ces effets ; pour moi, je les sens et je m'en vais faire dire autant de messes, pour remercier Dieu

de cette gTâce, que j'en faisais dire pour la lui demander... La jolie chose d'accoucher d'un garçon et de l'avoir fait nommer par la Provence !

2 décembre.

J'ai reçu des compliments sans compte et sans nombre, et du côté de Paris, par mille lettres, et de celui de la Bretagne ; on a bu à la santé du petit bambin à plus d'une lieue à la ronde ; j"ai donné de quoi boire, j'ai donné à souper à mes gens, ni plus ni moins que la veille des Rois. Mais rien ne m'a été plus agréable que le compliment de Pilois, qui \int le matin, avec sa pelle sur le dos, et me dit : « Madame, je viens me réjouir, pas moins, parce qu'on m'a dit que Mme la comtesse était accouchée d'un petit gars. » Cela vaut mieux que toutes les plirases du monde.

C'est que Mme de Sévigné aime la belle simplicité ; et parfois elle craint que sa fille ne la désapprenne dans ce beau château de conte de fées qui domine les plaines de la Provence, où les nuages sont à ses pieds. Constamment elle lui glisse son discret a\âs contre l'abus des cérémonies :

Il faut ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut, et faire entrer les gens dans nos plaisirs et dans nos fantaisies.

Et puis :

Je suis ravie que vous soyez encore un peu folle ; je mourais de peur que vous ne fussiez toujours Mme la gouvernante.

Toutes ses besognes faites, l'hiver venu, Mme de Sévigné rentre à Paris, et elle ne revient aux Rochers qu'en 1675, vers la fin de septembre :

J'ai trouvé ces bois dune beauté et d'une tristesse extraordinaires ; tous les arbies que vous avez' vus petits sont devenus

grands et droits, et beaux en perfection ; ils sont élagués et font une ombre agTéable ; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteiu- ; il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail ; songez que je les ai tous plantés et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon de ses enfants, pas plus grands que cela. C'est ici une solitude faite exprès pom' y bien rêver ; vous en feriez bien votre profit, et je n'en use pas mal ; si les pensées n'y sont pas tout à fait noires, elles y sont tout au moins gris brun ; j'y pense à vous à tout moment ; je vous regrette, je vous souhaite votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vous Cjue tout cela fasse, entre chien et loup?... Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendi'ai pas.

C'est le soii' surtout que la marquise aime goûter la solitude de ses belles futaies.

J'y fais honneur à la lune, que j'aime comme vous savez ; la Plessis s'en va ; le bon abbé craint le serein, moi je ne l'ai jamais senti. Je demeure avec Beaulieu et mes laquais jusqu'à huit heures ; \Taiment ces allées sont d'une beauté, d'une tranquiUité, d'une paix, d'un silence à quoi je ne puis m'accou tumer... Je me trouve fort à mon aise toute seule.

L'ennui de la campagne, c'est qu'on n'y peut pas être toujours seule et qu'il y est plus difficile -qu'en ville de s'y protéger contre les indiscrets. ^Ime de Sé\dgné pensait avoir trouvé un bon moyen.

Ce 16 octobre 1675.

"Vous ai-je parlé d'une lunette adnm*able, qui faisait notre amusement dans le bateau? C'est un chef-d'œuvre ; elle est encore plus parfaite que celle que l'abbé vous a laissée à Grignan ; cette lunette rapproche fort bien les objets de trois heues ; que

ne les rapproelie-t-elle de deux cents? Vous pouvez penser l'usage que nous en faisions sur ces bords de Loire ; mais voici celui que j'en fais ici : vous savez que par l'autre bout elle éloigne, et je la tourne sur Me du Plessis, et je la retrouve tout d"un coup à deux lieues de moi ; je fis l'autre jour cette sottise sur elle et sur mes voisins ; cela fut plaisant, mais persoime ne m'entendit : s"il y avait eu quelqu'un que j"eusse pu regarder seulement, cette folie m'aurait bien réjouie. Quand on se trouve bien oppressée de méchante compagnie, il n'y a qu'à faire venir sa lunette et la tourner du côté qui éloigne.

20 octobre.

Ces bois sont toujours beaux, le vert en est cent fois plus beau ({ue celui de Livry ; je ne sais si c'est la qualité des arbres ou la fraîcheur des pluies, mais il n'y a pas de comparaison : tout est encore aujourd'hui du même vert du mois de mai ; les feuilles qui tombent sont feuilles mortes, mais celles qui tiennent sont encore vertes : vous n'avez jamais observé cette beauté.

25 octobre.

Vous avez peur, nui lilie. (|ue les loups me mangent ; c'est de])uis (|ue nous savons qu'ils n'aiment pas les cotrets. Il est vrai qu'ils feraient uii assez bon re])as de ma personne ; mais j'ai tellement mon infanterie autour de moi que je ne les crains point. BeauUeu (1) vous prie de croire que dans ses assiduités auprès de moi, entouré des 2)etits laquais de 7na mère, il a dessein de vous faire sa cour...

\/d ])rincesse (de Tareule) m'a donné le plus beau petit chien (hi nioiule : c'est un épagneul ; c'est toute la beauté, tout Tagrémenl, toutes ks j)etites façons, honnis (|n'il ne m'aime po'int. Il n"in)|Mirt(' : je nie inn(|nerai de c(mi\ (pii se s(uit nH>qnés de hi

[{) Le j)rinci|)ai vuiet de clianibR' de Mme de Su vigne.

paitvif^ Marphif^r (1)? cela ost joli h voir l)iill('r et fhassor (levant soi dans une allée !...

Je me porte toujours très bien, tous mes gens vous obéissent admii=âblement ; ils ont des soins ridicules de moi ; ils viennem me trouver le soir, armés de toutes pièces, et c"est contre un éciileuil qu'ils veulent tirer Fépée,

Et ainsi la marcjuise passe son temps, « toujours dehors, faite comme un loup-garou », trouvant peut-être une société plus amusante dans son petit chien que dans la Plessis et Fabbé, qui ne comprenait pas toujours sa fantaisie.

13 novembre 1675.

Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien ; voici l'aventm'e. J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui demeure au bout de ce parc. ^Mme de Tarente me dit : Quoi ! vous savez appeler un chien? je veux vous en envoyer un, lopins joli du monde. Je la remerciai, et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus enoager dans cette sottise : cela se passe, on n"y pense plus ; deux jours après je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de chien, toute pleine de lubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d"une beauté extraordinaire, des oreilles, des soies, une haleine «douce, petit comme Sylphidp, blondin comme un blondin ; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée ; je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le re})orter, la fenmie de chambre qui l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie (2) qu'aime le petit cliien ; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beanlieu; il ne mange que du pain ; je ne m'y attache point, mais il commence à m'àimer ; je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne point mander à

(1) La chienne de Mme de Sévigné, qu'elle avait laissée à Paris.

(2) Une des femmes de chambre de ]\rme de Sévigné, la plus jeime.

140 MADAME DE SEVIGNE. — CHAP. Yï

MarpMse, car je crains ses reproches : au reste, une propreté extraordinaire ; il s'appelle Fidèle: c'est un nom c[ue les amants de la princesse n'ont jamais mérité de porter.

L'été de la Saint-Martin continue, et mes promenades sont fort longues : comme je ne sais point l'usage d'un gTand fauteuil, je repose mm corjwrea salma tout le long de ces allées ; j'y passe des jours toute seule avec un lac^uais, et je ne re\iens point que la nuit ne soit bien déclarée, et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air. Je crains l'entre chien et loup quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans ces bois que toute seule dans une chambre ; c'est ce qui s'appelle se mettre dans Veau de peur de la pluie; mais je m'accommode mieux de cette gi'ande tristesse que de l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille, il n'y en a point dans les vieilles^ allées, ce sont des galeries ; ne craignez que la pluie extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui ne me fasse mal aux yeux : c'est pour conserver ma vue que je vais à ce que vous appelez le serein ; ne soyez en aucune peine de ma santé, je suis dans la très parfaite.

Mme de Sévigné ne redoutait point la solitude. Elle savait la meubler de promenades et d'occupations ; mais elle s'accoutumait plus difficilement à la société provinciale : Mlle de Plessis et Mlle de Croqueoison, et toutes ces « chiennes de carrossées « qu'elle voyait de loin déboucher dans ses allées, et qui ne lui donnaient pas toujours le temps de fuir et de se cacher. Voici comment elle raconte à sa fille la visite d'un certain M. de Meneuf.

17 novembre 1675.

Un président m'est venu voir avec qui j'ai une affaire que je vais essayer de finir pour avancer mon retour autant que je le puis. Ce président avait avec lui un fils de sa femme, qui a \ingt

ans, et que je trouvai, sans exception, la plus agréable et la plus jolie figure que j'aie jamais vue : j'allais dire que je l'avais vu à cinq ou six ans, et que j'admirais, comme M. de Montbazon, qu'on pût croître en si peu de temps ; sur cela, il sort ime voix terrible de ce joli visage, qui- nous plante au nez d'un air ridicule c{ue mauvaise herhe croît toujours. Voilà c^ui fut fait ; je lui trouvai des cornes ! S'il m'eût donné un coup de massue sur la tête, il ne m'aurait pas plus affligée : je jurai de ne plus me fier aux physionomies :

Non, non, je te promets, Xou, je ne m'y fierai jamais.

Combien plus agréables les après-midi passées à embellir le pare, où la mai-quise, enveloppée dans quelque bonne vieille casaque, sous son vieux chapeau de paille, diiigeait ses ouvriers et prenait part à leurs labeurs, — ■ ayant ellemême mal au dos quand ils ahauaient d'une trop grande fatigue.

Je m'amuse à faire abattre de grands arbres; le tracas que cela fait représente au naturel ces tapisseries où l'on peint les ou\Tages de l'hiver : des arbres qu'on abat, des gens qui scient d'autres qui font des bûches, d'autres qui chargent une charrette, et moi au nùheu : voilà le tableau.

Un joiu' qu'elle parcom'ait ses allées, la mai"quise voyait arriver son fils, qui, depuis trois semaines, avait quitté l'armée sans que sa mère sût où lui envoyer de ses nouvelles.

4 décembre 1675.

Comme je venais de me promener avant-hier, je trouvai au bout du mail le Frater qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines

sous terre, à chanter matmes, qu'il ne croyait pas nie pouvoir aborder d'une autre façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne savais jamais oii trouver de la colère ; je suis fort aise de le voir ; vous savez comme il est divertissant ; il m'embrassa mille fois ; il me donna les plus méchantes raisons du monde, que, je pris pour bonnes ; nous causons fort, nous hsons, nous nous promenons, et nous achèverons ainsi l'année, c'est-à-dire le reste.

Et maintenant, les lettres s'emmêlent de celles du « petit frère », toujours gai, toujours agréable, qui conte à sa sœur comuient sa mère fait les jours maigres, la marée Ji'arrivant guère :

Mou lils, dit-elle, je })reuds une beurrée, et je chante ! ce ({u'il y a de bon ou de luauvais, c'est que cela est au pied de la lettre.

Puis il lui écrit connnent on a dit enfin la première messe dans la chapelle. 11 lui dit aussi que, Mlle de Plessis étant malade, on l'a remplacée par une petite personne, fort jolie, u dont les yeux ne nous faisaient point souvenir des yeux de la divme ».

Pour vous nu)ntrer la vieillesse et la capacité de la petite })ersonue i\u\ est avec nous, c'est qu'elle nous vient d'assurer (|ue le .lendemain de la veille de Pâques était un mardi ; et puis elle s'est reprise et a dit : c'est un lundi ; mais comme elle a vu que cela ne réussissait pas, elle s'est écriée : Ah ! mon Dieu ! que je suis sotte ! c'est un vendredi ; voilà où nous en sommes. Si vous avez la bonté de nous mander quel jour vous croyez que c'est, vous nous tireriez d'une grande peine.

La vie aux Kochers était plus gaie lorsque le jeune Sévigné s'y trouvait, et le 29 décembre, la marquise écrit à sa fille :

Nous lisons beaucoup, et du sérieux, et des folies, et du fable, et de l'histoire. Nous nous faisons tant d'affaires que nous

LES ROCIÏEUS 143

n'avons pas le temps de nous tourner. On nous plaint à Paris ; on croit que nous sommes au coin de notre feu à mourir d"ennui et a ne pas voii' le jour ; ces bois n"ont rien d'affreux ; ce n'est pas d'être ici ou de n"être pas à Paris qu'il faut me plaindre... La longueur de vos réponses m'effraie et fait bien comprendre l'horrible distance qui est entre nous. Ah! ma fille, que je la sens et cprelle fait bien toute la tristesse de ma vie ! Sans cela, ne serais-je pas trop heureuse, avec un joli garçon comme celui que j"ai? Il vous dira lui-même s'il ne souffre pas d'être éloigné de vous ; mais je l'attends, il n'est point encore arrivé ; c'est une fragile créature. Encore s'il se mariait pendant son voyage ! mais je suis assurée qu'on le retient pour rien du tout ; s'il se divertit, il est bien.

Enfin Sévigné arrive de Rennes ponr sonhaiter la bonne année à sa « maman-mignonne » ; il apporte nne sorte de chanson qui la fait rii'e ; il parle d'un beau projet de mariage, mais il n'est pas cuii : la belle n'a que quinze ans. Elle n'est donc pas beaucoup plus âgée que la petite personne qui remplit si joliment la place de la divine Plessis, et qui amuse fort et la mère et le fils.

Que dites-vous de l'habile personne dont nous vous parhons la dernière fois, et qui ne put du tout deviner quel jour c'est cpie le lendemain de la veille de Pâques? C'est un joh petit bouchon qui nous réjouit fort :

Cela n'aura v'ngt ans Que dans s!x ans d'ici.

Je voudrais cpie vous l'eussiez vue tous les matins manger une beurrée longue comme d'ici à Pâques, et Faprès-dînée croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa naïveté et sa jolie petite figure nous délassent de la guinderie et de l'esprit fichi (pointu) de Mlle du Plessis.

144 MADAME DE SEVIGNE. — CHAP. YI

Cette petite personne allait devenir bien utile et bien nécessaire aux Rochers dans de pénibles cii'cons tances. ]\Ime de Sévigné s'était trop promenée au clair de la lune pendant ces belles nuits d'hiver où les bois sont pleins de formes fantastiques. Vers la mi-jamder, elle dut s'aliter, prise d'une fiè\Te rhumatismale avec fluxion, douleur et gonflement des mains, persistant pendant plusieurs mois. Mme de Sé^^gné ne peut plus écrire de lettres ! Son fils, la petite personne, lui servent de secrétau'es, mais ce n'est plus la même chose, et l'égoïste Corbinelli se refuse à cette correspondance, affirmant que, sous la dictée, l'esprit de la marquise se résout en vapeur. Et, en effet, ces lettres dictées sont moins ^^ves, moins souples, moins brillantes ; mais nous les aimons, car elles font voir à souhait la fermeté de son esprit, la bonté de son cœur. Mme de Sévigné était une malade exquise, toujours prête à diminuer l'importance de son mal, prompte à croire au mieux, pleine de reconnaissance et de tendres éloges pour ceux qui la soignent avec dévouement. Charles de Sévigné se montre un admirable garde-malade, attentif, enjoué, patient et bon. Il soigne sa mère, il rassure sa sœur, et enfin, après une dizaine de jours bien cruels, il peut écrire :

Nous sentons quasi plus vivement le plaisir de voir ma mère les deux bras empaquetés dans vingt serviettes et ne se pouvant soutenir sm- ses jarrets, que nous ne sentions celui de la voir se promener et chanter du matin au soir dans nos allées.

Dix jours plus tard, elle commence à se promener dans sa chambre, mais toutes les articulations restent raides et enflées. Et cet état continue assez longtemps. Le 22 mars, elle est encore assez malade pour que la petite personne

lui serve de secrétaire, mais la santé s'annonce avec le printemps :

Mpn usage n'est pas changé ; mon esprit et mon humeur ne le sont guère ; je suis maigre, et j'en suis bien aise ; je marche et je prends l'an avec plaisir ; et si Ton me veille encore, c'est parce que je ne puis me tourner toute seule dans mon lit ; mais je ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que c'est une incommodité et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut souffrir ce qu'il plaît à Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en être sortie, car vous savez quelle bête c'est qu'un rhumatisme... Au reste, si vous m'aviez vu faire la malade et la délicate dans ma robe de chambre, dans ma gTande chaise avec des oreillers, et coiffée de nuit, de bonne foi vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se coiffait en toupet, qui mettait son buse entre sa chair et sa chemise, et qui ne s'asseyait que sui la pointe des sièges phants.

Enfin, au mois d'aviil 1677, elle rentre à Paris pour repartir le mois suivant aux eaux de Vichy, qui lui enlèvent les restes de son rhumatisme, et la rendent fraîche et dispose aux charmants devoirs de sa correspondance.

Mais, pendant longtemps, elle se méfiera du serein, elle essayera de se rendre forte contre « la tentation de la lune )). Ce n'est que trois ans plus tard, étant de nouveau aux Rochers, qu'elle se permettra ce plaisii' d'une promenade à la nuit.

L'autre jour on vint me dire : « Madame, il fait chaud dans le mail, il n'y a pas un brin de vent, la lune y fait des effets les plus plaisants du monde. » Je ne pus résister à la tentation ; je mets mon infanterie sur pied; je mets tous les bonnets, coiffes et casaques qui n'étaient point nécessaires ; je vais dans ce mail, dont l'air est comme celui de ma chambre, je trouve

Madame de Sévigné. . 6

mille coquecigrups, des moines ])lancs et noirs, plusienrs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes noii's, d'autres ensevelis tout droits contre les arbres, de petits hommes cachés qui ne montraient c^ue la tête, des prêtres cpii n'osaient approcher. Apès avoir ri de toutes ces figures, et nous être persuadés que voilà ce qui s'appelle des esprits et que notre imagination en est le théâtre, nous nous en revînmes sans nous arrêter, et sans avoir senti la moindre humi dite. Ma chère enfant, je vous demande pardon, je me crus obligée, à l'exemple des anciens, comme disait ce fou que nous trouvâmes dans le jardin de Li\Ty, de donner cette marque de respect à la lune ; je vous assure que je m'en porte fort bien.

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