‹ Mmme de SévignéChapitre 16 sur 29 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Ce n'est pas seulement de Paris aux Rochers que voyageait Mme de Sévigné. A trois reprises, sa brave calèche devait l'amener, par monts et par vaux, jusqu'à Grignan. Nous verrons plus tard le mélange d'orgueil maternel, d'épanouissement, d'inquiétude, d'appréhension que lui insph'aient le faste, le prestige, les prodigalités de Grignan : la marquise se rappelait trop bien la gloire de Vaux. En d'autres occasions, son équipage la transportait à Vichy ou à Bom"bon pom' y baigner ses rhumatismes. Mais, quand nous nous la figurons chez elle, nous la voyons soit aux Rochers, en Bretagne, soit à l'hôtel de Carnavalet, à Paris.

C'était pour loger les Grignan que la marquise se décida, au mois d'octobre 1677, à louer, solidau'ement avec son oncle et son gendre, le bel et vaste hôtel construit, cent ans plus tôt, par Jean Bullant et Jean Goujon, pom' une autre grande dame bretonne. Sa façade était ornée des plus fmes sculptures ; il avait reçu des agrandissements de Du Cerceau, avant d'être soumis à l'art de Libéral Bruant. Sa cour était belle — et le « bel air » qu'on y respirait ! — Le jardm, planté de « mille fleurs et mille petits arbres «, pouvait héberger un rossignol ou deux, et l'on entendait par-dessus le mur les saintes voix des « bonnes petites Filles-Bleues )>. Située au plus beau Cjuartier de Paris, voilà enfin une maison digne de loger celle que sa

mère appelle « la reine de la Méditerranée w. L"liôtel valait bien son loyer annuel de cinq à six mille livres — au moins \ingt-cinq à trente mille li\Tes de notre monnaie. Tant pis si la « Carnavalette )> présentait certaines incommodités ; si le rez-de chaussée était obscur ; si, à Tétage noble les pièces se commandaient ; si les salles étaient carrelées ; si les vastes cheminées architecturales étaient de ces « vieilles antiquailles « que nous admirons aujourd'hui, dépréciées alors, où on faisait flamber tout un tronc de hêtre ; on saurait « se passer des parquets et des petites cheminées à la mode ». Avec quelques tableaux, quelques glaces, la maison aurait tout de même grand aii'.

La mère et la fille se partageaient le premier étage, dans une intimité longtemps désirée et parfois trop étroite. Ces înurs ont connu des jours maussades où la fille parlait à peme, où la mère ne parlait que trop, où elle « pétillait )> (c'est son mot) devant l'injustice de certaines bouderies. Il y avait aussi des discussions sur les dépenses. Pour j\Ime de Sé\dgné, la seule chose nécessaire, dans ce genre, c'était de payer ses fournisseurs. Mais les Grignan étaient fastueux ; il leur fallait un train de prmce, non seulement en Provence, mais dans une installation provisoire comme leur campement à la Carnavalette. ^Ime de Sévigné s'effrayait de les voir s'endetter avec tant d'intrépidité. Voici une lettre, entre beaucoup d'autres, où elle leur prêche l'économie ; il faut dh'e que ^Ime de Grignan venait d'omer de glaces sa chambre à l'hôtel de Carnavalet, que sa mère avait meublée pour elle :

Pour votre chambre, ma bonne, je comprends qu'elle est fort bien avec tout cp que vous me mandez ; si la sagesse ne faisait point fermer les yeux sur tout ce qui convient à la niagni-

iicence des autres, on ne se laisserait pas tomber en pau\Teté. Je sais le plaisir d'orner une chambre. J'y aurais succombé, sans le scrupule que je me suis toujours fait d'avoir des choses qui ne sont pas nécessaires, quand on n'a pas les nécessahes. J'ai préféré de payer mes dettes, et je crois que la conscience oblige, non seulement à cette préférence, mais à la justice de n'en plus faire de nouvelles. Ainsi je blâme, maternellement et en bomie amitié, Tenvie qu'a M. de Grignan de vous donner un autre miroù". Contentez-vous, ma chère bonne, de celui que vous avez ; il con\ient à votre chambre qui est encore, de toutes façons, bien imparfaite ; il est à vous par bien des titres, et tout mon regret est de ne vous avoh donné que la glace ; j'aurais été bien aise, et il y a longtemps, de la faire ajuster comme vous avez fait. Jouissez donc, ma chère bonne, de votre dépense, sans en faire une plus gi'ande qui serait superflue, et contre les bonnes mœurs que nous professons. (13 juin 1685.)

n est difficile, pour une mère économe et régulière, de faire bon ménage avec une fille prodigue, elle-même très grande dame et mère de famille. Pendant deux années, Mme de Sévigné possédait vraiment sa fille chez elle. Elle entend s'ouvrir et se fermer la porte de sa chambre. Elle la rencontre, elle l'embrasse, elle prend ses heures, lui fait connaître les siennes... Souvent la comtesse, avant le lever des autres femmes, est venue prendre possession de la chambre de sa mère, et elle « la questionne )>, et elle « l'épilogue )), et elle « l'examine )), et elle « la gouverne », et elle « la secourt à la moindre apparence de vapeurs », La mère et la fille sont logées « l'une tout à côté de l'autre, pour ne pas dire l'une dans l'autre », puisque, pour aller chez la marquise, il fallait passer par la chambre de la comtesse. La fille payait pension à sa mère ; elles tenaient en commun leur ordinale. Et malgré tout l'amour, toute

ioO MADAME DE SEYIGNE. — CHAP. YII

l'adoration qu'elles avaient l'une pour l'autre, le manque de liberté leur pesait. Aussi, lorsque les Grignan revenaient à Paris, un peu plus tard, on s'arrangeait pour espacer les appartements. Désormais, la comtesse, au lieu de payer pension, « tiendra son petit ordinaire », ce qui n'empêchera ]\Ime de Sévigné de la rejoindre à table, mais « en y apportant son poulet (1) ». On dégagea la chambre de la marquise ; on agrandit le domaine de la comtesse ; et pourtant il y avait encore, parfois, matière à criailleries maternelles, à bouderies revêches ou rêveuses de la part de la fille. Elles étaient, en toutes choses, si différentes ! Et parfois, c'était charmant : « Nous sommes une nouveauté l'une pour l'autre ! » écrit IVIme de Sé^dgné. Mais, en d'autres occasions, ce n'était que déconcertant. Nous savons à quel point notre divine marquise était exubérante, — tout feu, tout flamme, tout sel, tout miel, — ce qu'elle avait dans le cœur se voyait dans les yeux, s'entendait sur les lè\Tes, sans artifice ni retard. Et parce que ce cœur était délicieux, elle n'était jamais fâcheuse, quand une autre, avec cette disposition périlleuse, l'aurait si facilement été. Mais parfois elle disait des sottises, que sa fille appelait « de jolies sottises », lorsqu'elles s'adressaient aux autres. Elle est la première à s'accuser de ces « sottes vivacités ». Et Mme de Grignan se blessait facilement, était timide, guindée, et, malgré son orgueil, avait peu de confiance en elle-même, se comptait « bonne à rien et inutile partout ». Elle avouait un tempérament « peu communicatif ». Et, quand elle parlait, c'était, parfois, pour laisser tomber, de sa jolie bouche, des reproches de pau\Te femme ner-

(1) Voir le joli article de M. Prosper Dorbec sur l'Hôtel Carnavalet, publié dans la Revue de Paris, 15 mars 1913.

veuse : « Vous ne m"amiez pas ! » « Si je ne vous aime pas, si je ne suis point aise de vous voii', si j'ainie Livrj mieux que vous, je vous avoue, ma belle, que je suis la plus trompée de toutes les personnes du monde », riposte la mère, avec sa belle humem* accoutumée. Elle savait, sans doute, — elle qui savait tant de choses — que « vous ne m'aimez pas ! » est souvent une façon de dire : « Je vous aime ! »

Et tout cela était bien peu sérieux, et n'empêchait pas que l'amom* rapprochait tendi'ement deux cœurs faits sur un si différent modèle. Chaque jour de leur intimité était un don de Dieu, si cher, si précieux :

Je les sentais ainsi, quand vous étiez à l'hôtel de Carnavalet. Je vous l'ai souvent dit : je ne rentrais jamais sans une joie sensible, je ménageais les heures, j'en étais avare : mais dans Fabsence, ce n'est plus cela, on ne s'en soucie point, on les pousse même quelquefois ; on espère, on avance dans un temps auquel on asphe. C'est un ouvrage de tapisserie que Ton veut achever. On est hbérale des jours ; on les jette à qui en veut. (10 jamier 1689.)

Même absente, pourtant, parfois ^Ime de Grignan agaçait cette mère idolâtre. Elle mettait sur ses lettres : « A Madame la marquise de Sévigné », ce qui nous paraît tout natiu'el. Mais cela paraissait ridicule à la « maman-mignonne » ; elle « pétillait » alors ; elle s'écriait : « Appelezmoi Pierrot ! » Et un jour que sa fille lui écrit, en parlant du baron de Chantai, k monsieur votre père». — « Il ne vous était donc de rien? riposte la marquise. Je vous croyais parents ! »

Même dans leurs plus secrètes pensées, il y avait cette désharmonie. ^Ime de Sé^dgné était perspicace ; la vie lui

avait enseigné F enchaînement des effets et des causes ; la femme de Sévigné, l'amie de Fouquet, la cousine de Bussy, la nièce de Retz, ne pouvait douter de la corruption de l'homme ; et tout cela l'inclinait aux doctrines de Port-Royal. Elle était, comme nous disons, une déterministe chrétienne, et sa prière de prédilection était : Fiat roluntas tua. Dans les ^àcissitudes mortelles, son seul espoir était dans l'incessante sm'veillance de Dieu.

H me faut l'Auteiu de 1" univers jjour raison de tout ce qui arrive ; quand c'est à Lui quïl faut m'en prenche, je ne m'en prends plus à personne, et je me soumets.

Elle ne voyait qu'une volonté unique dans l'univers ; elle admii'ait partout l'ordre de la Providence, — et non pas seulement dans l'infiniment grand, mais dans les plus infimes détails de la \ie quotidienne. C'est elle, c'est cette Providence auguste qui choisit telle mouche pour le poisson dans l'étang, et qui désigne au geai rieur tel moineau sous la fouillée ; c'est elle qui donne sa pâtée de souris innocentes au chat-huant qui niche dans les ruines ; c'est elle cpii, dans un groupe de dix à douze personnes, abat M. de Turenne d'un coup de canon, tiré au hasard. Mais non, il n'y a plus de hasard ! « Pour moi, qui vois en tout la Pro^âdence, je vois ce canon chargé de toute éternité. » Ce fatalisme chrétien, cette résignation intime est le fond même de l'âme de IVIme de Sévigné.

Sa fille n'était pas moins intérieure, mais plus mystique et moins pieuse. Elle n'aimait pas, comme sa mère, les sermons à la mode, les lectures édifiantes ; et pom'tant, elle s'adaptait trop facilement aux pratiques religieuses de son nouveau pays, presque comme si elle n'y ajoutait pas une grande importance. Cartésienne dans l'âme (et, si

elle ir avait pas connu Descartes, elle aurait choisi poiu' son directeur spirituel Platon plutôt que Pascal), elle combinait le culte d'une vérité provisoii'e, qui est celle de son temjDS, de son pays, de sa race, avec la vénération d'une vérité absolue, que l'homme ne connaît pas encore, mais vers laquelle il se dirige. L'une était l'utile vade-mecum de la vie jom-nalière ; c'était le pam quotidien, dont il faut se nourrh, mais qu'il ne faut jamais mettre au prix du festin éternel. Cette ambroisie sans nom, neuf fois phis douce que le miel, c'est un amour qui dépasse l'amour Imniam, incommensurable avec lui, comme entre l'arrêt et le mouvement il n'y a pas de commune mesure : ^Ime de Grignan nous a laissé un petit écrit sur l'amoui' pm' et les idées de Fénelon. Ce qu'elle demandait à la Providence, c'étaitl'élargissementducœur, c'était de rendre plus grande son âme ; et j'aime beaucoup la prière qu'elle a trouvée :

Mon Dieu, faites-moi la gTâce de n'aimer que les biens que le Temps amène et qu'il ne peut ôter.

Les biens sphituels étaient, à ses yeux, les seuls vrais biens. Et elle adorait en esprit et en vérité, sans grand souci des rites, ayant parfois des idées que sa mère condamnait comme dangereuses. Nous savons qu'elle ne croyait pas perdues les âmes des petits enfants morts sans baptême, mais, si elle transgressait parfois la doctrine stricte, c'était ingénument ; elle était bien catholique de sentiment. S'il lui arrivait de passer les bornes en toute candeur, son âme fière et franche ne pensait pas s'égarer ; mais c'était une ouaille que tentaient les pâturages défendus.

Si Mme de Sévigné s'inquiétait de sa fille (de ses idées lâches, de sa tolérance pour les jésuites, de ses communions

fréquentes), Mme de Grignan, en revanclie, sentait fort bien ce qu'il y avait dans sa mère de mondain et presque d'un peu trop païen. « Vous n'êtes qu'une païenne )>, disait en souriant un jour le grand Amauld à la marquise... Mme de Grignan ne pensait pas que sa mère allât « plus haut que le paradis ». ïï faut dire que cette altitude suffisait parfaitement à ]\Ime de Sé\àgné. Et pendant que la fille rêvait d'un abîme éternel où l'âme se plonge, ravie, la mère allait « en Bourdaloue » et relisait Nicole. Elle, du moins, ne perdait jamais le sentiment des contingences, le sens des réalités. Ses prières et ses actions tendaient vers un même but : rapprocher sa fille de Paris. « C'est votre pays et celui de M. de Grignan, et je \âvrais bien tristement, si je n'espérais de vous y revoir. » Active, autant que sa fille était nonchalante de sa nature ; généreuse et intéressée à la fois (tandis que Mme de Grignan était désintéressée par oubli et par paresse), la marquise trouvait parfois que sa comtesse s'accommodait trop bien de son éloignement ; elle éclatait alors en mille tendres reproches, en ces plaintes amoureuses dont les cœurs secs sont parfois embarrassés.

A un moment, il i)araît que M. de Grignan espérait obtenir du roi le gouvernement du Canada. Y aurait-il amené sa jeune femme, ses enfants? Les aurait-il laisses à la Carnavalette sous l'aile de Mme de Sévigné. Il n'avait })as à se décider, la place étant donnée ailleurs. Même son triomphe d'Orange (où, à la tête de sept cents gentilshommes, il emportait la ville pour le roi) n'a jamais rendu M. de Grignan persoyia grata à A^ersailles. Sa femme n'y était pas aimée. Distraite, froide, elle ne savait pas faue sa cour. Un soir, connue elle assistait au jeu du roi, elle fit

maladroitement tomber tontes les cartes par terre. Ses traits cr esprit, qui rompaient de loin en loin un silence rêveur, ii'ritaient parfois et ne flattaient jamais. En s"y appliquant, elle était parfois d'une politesse « qui me fait croire une paysanne en présence de vous », écrit sa mère ; mais elle n'avait rien de cet heureux abandon. Elle n'amusait pas, et il faut savoir amuser les princes. Son humeur n'était pas à toute épreuve ; fort aimable « quand elle le veut bien », elle s'avoue coupable « d'effervescences d'humeur ». Si IVIme de La Fayette, elle-même sensible et intellectuelle, la met « au-dessus de tout pour l'esprit et pour l'agrément », la Reine de la Méditerranée est trop philosophe, et encore trop enfant gâtée, pom* plaire en haut lieu, n faut la voir dans son cabinet, dans son salon, à ses heures ; elle perd tout son attrait lorsqu'à Versailles elle doit faire antichambre.

Et pourtant jamais sa mère ne perd Fespoiï'. A chaque place vacante auprès de la reine, auprès d'une des dauphines, ses yeux brillent, ses projets refleurissent. Et, de nouveau, elle se dépense pour ses enfants — ambassadrice de Grignan à la cour du roi. Elle tient sa fille au courant de tout ce qui se dit, de tout ce qui se passe, sans que cela serve à grand'chose. Sa fille, son fils, finalement ellemême, sont destinés à vieillir en province. Ne nous plaignons pas de cet heureux mécompte, puisque c'est à lui que nous devons les Lettres de Mme de Sêvigné.

■CJ \ J ^ KJ V

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