Acte I*^^'', scène ii
ne déplaît point. Je me promenai fort ; je fns le lendemain dîner à Pomponne ; qnel moyen de vons redire ce qui fut dit en cinq liem-es? Je ne m'y ennuyai point. M. de Pomponne sera ici dans quatre jom*s ; ce serait un grand chagi'in pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler pour vos affaires de Provence : tout de bon, il ne m'écouterait pas ; vous voyez que je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M. d"Uzès ; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes ; je n'ai jamais vu un homme ni d'un meillem- esprit, ni d'un meilleur conseil ; j'attends pour vous parler de ce qu'il am-a fait à Saint-Germain.
Vous me priez de vous écrire de grandes lettres ; je pense que vous devez en être contente ; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité ; ce sont toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous conjure de vous conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point d'une extrémité à l'autre. De boime foi, prenez du temps pour vous rétablir, et ne tentez point Dieu par vos dialogues et par votre voisinage.
A Madame de Chignan.
A Paris, vendredi au soir 15 janvier 1672.
Je vous ai écrit ce matin, ma fille, par le coumer qui vous porte toutes les douceurs et tous les agi'éments du monde pour vos affaires de Provence ; mais je veux vous écrire encore ce soir, afin c^u'il ne soit pas cht que la poste arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de bon, ma belle, je crois que vous les aimez ; vous me le dites : pourquoi voudriez-vous me tromper en vous trompant vous.-même? Mais si par hasard cela n'était pas, vous seriez à plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes lettres : les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre belle âme : c'est Langiade qui dit, la lelïe âme, pour badiner ; mais, de bonne foi, vous l'avez fort
belle ; ce irest peut-être pas de ces âmes du premier ordre, comme chose (1), ce Komain qui, pour tenir sa parole, retoiu'iia chez les Carthao^inois, où il fut pis que mart^Tisé : mais, au-dessous, vous pouvez vous vanter d'être du premier rang ; je vous trouve si parfaite et dans une si gTande réputation ciue je ne sais que vous dire, sinon vous admirer et vous prier de souténii" toujours votre raison par votre courage, et votre courage par votre raison. / La pièce de Racine m'a paru })elle, nous y avons été ; ma belle- fille (2) m" a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue : elle surpasse la Desœillets de cent mille piques ; et moi, cpron croit assez bonne pour le théâtre (3), je ne suis pas digne d"allunier les chandelles quand elle paraît. Elle est laide de près, et je ne m" étonne pas que mon fils ait été suffoqué par sa présence ; mais quand elle dit des vers, elle est adorable. Bajazet est beau : j'y trouve quelque embarras sur la fin ; mais il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Ândromaqne, et pour les belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que votre idée était audessus de... Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie, et croyez Cjue jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez M. de La Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de sa défunte veine (4). Je voudrais cependant que vous fussiez venue avec moi après dîner, vous ne vous seriez point ennuyée ; vous auriez peut-être pleuré une petite larme,
(1) M. de Sauvebœuf, rendant compte à M. le prmce d'une négociation pom- laquelle il était allé en Espagne, lui disait : Chose, chose, le roi d'Espagne, m'a dit, etc.
(2) Mme de Sévigné désigne par ces mots la Champmesié, que son fils avait aimée.
(3) Mme de Sévigné avait sans doute joué la comédie en société. Elle parle à M. de Pomponne du théâti-e de Fresnes, dans la lettre du 1" août 1667.
(4) Cette pièce ne pouvait être que Pulchérie représentée eu 1672.
puisque j'en ai pleuré plus de ^ing■t ; vous auriez adiuiré votre helle-sœur: vous aiu'iez vu les anges {les demoiselles de Gmnceij) devant vous, et la Bordeaux (1) qui était habillée en petite mignonne. M. le duc était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez dans son manteau, parce que le comte de Créance veut le faire pendre, quelque résistance quïl y fasse ; tout le bel air était sur le théâtre : le marquis de Villeroi avait un habit de bal ; le comte de Guiche ceinturé coimne son esprit ; tout le reste en bandits. J'ai w\ deux fois ce comte chez M. de La Rochefoucauld ; il me parut avoir bien de Fesprit, et il était moins sm'natm-el qu'à l'ordinaù-e.
Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu"il a reçu le plan de Grignan, dont il est très content : il s'y promène déjà par avance ; il voudrait bien en avoir le profil ; pour moi, j'attends à le bien posséder que je sois dedans. J'ai mille comphments à vous faire de tous ceux qui ont entendu les agi'éables paroles du roi pom- M. de Grignan. ]\ljne de Verneuil me vient la première, elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant. Que vous dirai-je de mon amitié, et de tout Fintérêt que je prends à vous à vingt heues à la ronde, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites choses? J'embrasse VcuhniraUe Grignan, le j)rude)it coadjuteur et le jyrésoniptueux Adhémar : n'est-ce pas là comme je le nommais l'autre jour?
A Madame de Grignan.
A Taris lundi 4 décembre 1763.
Me voilà toute soulagée de n'avoir plus Orange (2) sur le cœur ; c'était une auirmentation par-dessus ce (pie j'ai accoutumé de
(1) Dont la fille fut mariée au comte de Fontame-Martel, premier écuyer de Mlle de Montpensier.
(2j La principauté d'Orange, ancienne seigneurie enclavée dans le
penser, qui mïmportiinait. Il n'est plus question maintenant de la guerre du sjmdicat :je voudrais qu'elle fût déjà finie. Je crois qu'après avoir gagné votre petite bataille d'Orange, vous n'aurez pas tardé à commencer l'autre. Vous ne sauriez croire la curiosité qu'on avait pour être informé du succès de ce beau siège ; on en parlait dans le rang des nouvelles. J'embrasse le vainqueur d'Orange, et je ne lui ferai pas d'autre compliment que de l'assurer ici que j'ai une véritable joie que cette petite aventure ait pris un tour aussi heureux ; je désire le même succès à tous ses desseins et l'embrasse de tout mon cœur. C'est une chose agTéable que l'attachement et l'amour de toute la noblesse })our lui : il y a très peu de gens qui pussent faire voir une si belle suite pour une si légère semonce. M. de La Garde vient de partir pour savoir un peu ce qu'on dit de cette prise d'Orange : il est chargé de toutes nos instructions, et, sur le tout, de son bon esprit et de son affection pour vous. D'Hacquevillo me mande qu'il conseille à M. de Grignan d'écrire au roi : il serair à souhaiter que, par effet de magie, ceite lettre fût déjà entre les mains de M. de Pomponne ou de M. de La Garde, car je ne crois pas qu'elle puisse venir à propos. L'affaire du syndic s'est fortifiée dans ma tête par l'absence du siège d'Orange.
Nous soupâmes encore hier avec Mme Scarron et l'abbé Têtu chez Mme de Coulanges ; nous causâmes fort ; vous n'êtes jamais oubliée- Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener Mme Scarron à minuit.au fin fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne ; une belle et grande maison (1) où l'on n'entre point ;
Comtat Venaissin, n'appartint à la, France qu'à parth de 1713. Elle fut alors cédée à Louis XIV par le traité d'Utrecht. En 1673, elle appartint encore à la maison de Nassau, succédant à celle de Baux, comme elle aux anciens Adhémar. Les princes de Nassau étant alors hostiles à la France, M. de Grignan prit la citadelle d'Orange pour le roi. Ce fut, nous dit Mme de Sévigné, une occasion d'mfinies dépenses. (1) C'est dans cette maison qu'étaient élevés les enfants du roi et de Mme de Montespan, dont ]\Ime Scarron était gouvernante.
il y a un gi-and jardin, de beaux et grands appartements : elle a un carrosse, des gens et des chevaux ; elle est habillée modestement ^et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité ; elle est aimable, belle, bonne et néghgée : on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement, à lafavem' des lanternes et dans la sûreté des voleurs. Mme d'Heudicourt (1) est allée rendre ses devoirs : il y avait longtemps qu'elle n'avait paru en ce pays-là.
On disait l'autre jour à Monsiem' le dauphin qu'il y avait un homme à Paris qui avait fait pour chef-d'œuvre un petit chariot traîné par des puces. Monsieur le dauphin dit à M. le prince de Conti : Mon cousin, qui est-ce qui a fait les harnais? Quelque araignée du voisinage, dit le prince. Cela n'est-il pas joh? Ces pauvres filles {de la reine) sont toujours dispersées : on parle de faire des dames du palais, du lit, de la table, pour servir au heu des filles. Tout cela se réduira à quatre du palais, qui seront, à ce qu'on croit, la princesse d'Harcourt, Mme de Soubise, Mme de Bouillon, Mme de Kochefort, et rien n'est encore assuré. Adieu ma irès aimable.
A Madame de Grignan.
A Paris, vendredi 2 août 1675.
Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous am'ez de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon est inconsolable : il apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvigny, qui voulut être le premier à lui faire son comphment ; il arrêta son cari'osse comme il revenait de Pontoise à Versailles : le cardinal ne comprit rien à ce discours ; comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il
(1) Bonne de Pons, marquise d'Heudicourt.
170 = MADAME DE SE VIG NE. — Cil A P. V 1 1 ==
s " enfuit ; le cardinal fit courir après et sut ainsi cette terrible mort ; il s'évanouit ; on le ramena à Pontoise, où il ? été deux jours sans manger, dans des plem's et dans des cris continuels. Mme de Guénégaud et Cavoie l'ont été voir ; ils ne sont pas moins affligés que lui. Je \àens de lui écrire un billet qui m'a paru bon : je lui dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le touche, et par l'admiration que vous aviez pour le héros. K'oubhez pas de lui écrire ; il me pai'aît que vous écrivez très bien sur toutes sortes de sujets : pour celui-ci, il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans Paris de cette gi'ande mort. Nous attendons avec transissement le courrier d'Allemagne ; Montecuculli (1), qui s"en allait, sera bien revenu sur ses pas, et prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient des cris qui s'entendaient de deux heucs ; nulle considération ne les pouvait retenir ; ils criaient qu'on les menât au combat ; qu'ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, de leur défenseur ; qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien sa mort ; qu'on les laissât faire ; qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat. Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler au roi ; il a toujours été baigné de larmes, en racontant ce que je vous dis et les détails de la mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers du corps ; vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut ! Cependant le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il serra la main par convulsion ; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce Boisguyot (c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne l'eût porté sans bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était à près d'une demi-heue de là ; jugez de son désespoir, c'est lui qui perd tout, et qui demeure chai'gé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de M. le prince, qui a vingt-deux jours de mai'che. Pour moi, je pense mille fois le jour au chevalier de
(1) Généralissime des armées de l'Empire.
Grignan, et je ne mïmagine pas quïl puisse soutenir cette perte sans pprdi'e la raison : tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont fort à plaindi'e.
Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux maréchaux : Si Gadag-ne avait eu patience, il serait du nombre ; mais il s'est retiré, il s'est impatienté, c'est bien fait. On dit que le comte d'Estrées cherche à vendre sa charge ; il est du nombre des désespérés de n'avoir point le bâton. Devinez ce que fait Coulanges ; il copie mot h mot, et sans s'incommoder, toutes les nouvelles que je vous écris. Je vous ai mandé comme le grand-maître est duc ; il n'ose se plaindi'e ; il sera maréchal de France à la première voiture ; et la manière dont le roi lui a pai'lé passe ^ de bien loin l'honneur quïl a reçu. Sa Majesté lui dit de donner à Pomponne son nom et ses qualités ; il répondit : Sire, je lui donnerai le brevet de mon grand-père : il n'aura qu'à le faire copier. H faut lui faire un compUment. M. de Grignan en a beaucoup à faire, et peut-être des ennemis ; car ils prétendent du monseigneur, et c'est une injustice c^u'on ne peut leur faire comprendre.
Je reviens à M. de Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de Ketz, lui dit : « Monsieur, je ne suis point im diseur; mais je vous prie de croire sérieusement que, sans ces affaii'es-ci, oii peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous ; et je vous donne ma parole que, sij'en reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple, quelque temps entre la vie et la mort. » Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne l'a dit que depuis deux jours. Xotre cai'dinal sera sensiblement touché de cette perte. H me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en entendre parler : nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne peut trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan : je vous souhaiterais quelqu'im à tous deux avec qui vous puissiez parler de M. de Turenne : les Villars vous adorent ; Villars est revenu ; mais Saint-Géran et sa tête sont demeurés : sa femme espérait qu'on aurait quelque pitié de lui et qu'on le ramènerait. Je crois que La Gai'de vous mande le
clessein qu'il a de vous aller voir ; j"ai bien envie de lui dire adieu pour ce voyage ; le niien, comme vous savez, est un peu différé : il faut voir Teffet que fera dans notre pays la marche de six mille hommes commandés par deux Provençaux. H est bien dur à M. de Lavardin d'avoir acheté une charge quatre cent mille francs, pour obéir à M. de Forbin, car encore I\L de Chaulnes conserve l'ombre du commandement. ^Ime de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes boussoles : ne soyez point en peine de moi, ma très chère, ni de ma santé ; je me purgerai après le plein de la lune, et quand on aura des nouvelles d'x\llemagne. Adieu, ma chère enfant ; je vous aime si passionnément, que je ne pense pas qu'on puisse aller plus loin ; si quelqu'un souhaitait mon amitié, il devrait être content que je Taimasse autant que j'aime votre portrait.
Au comte de Biissy.
A Paris, 6 août 1675.
Je ne vous parle plus du départ de ma fille, quoique j'y pense toujours et que je ne puisse jamais bien m'accoutumer à vivre sans elle : mais ce chagrin ne doit être que pour moi. Vous me demandez où je suis, comment je me porte et à quoi je m'amuse. Je suis à Paris, je me porte bien, et je nf amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux l'étendre.
Je serais en Bretagne, où j'ai mille affaires, sans les mouvements de cette province, qui la rendent peu sûre. Il y va six mille hommes commandés par M. de Forbin. La question est de savoir l'effet de cette punition. Je l'attends ; et si le repentir prend à ces mutins, et qu'ils rentrent dans leur devoir, je reprendrai le fil de mon voyage, et j'y passerai une partie de l'hiver.
J'ai bien eu des vapeurs ; et cette belle santé, que vous avez vue si triomphante, a reçu quelques attaques dont je me suis trouvée humihée, comme si j'avais reçu un affront.
====== LA COUR ET LA VILLE == d73
Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi on est obligée, et ce n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'en ne faisant rien les jours se passent, et l'on vieillit, et l'on meurt. Je trouve cela bien mauvais. La vie est trop comte : à peine avons-nous passé la jeunesse, que nous nous trouvons dans la vieillesse. Je voudi'ais qu'on eût cent ans d'assurés, et le reste dans l'incertitude. Ne le voulez-vous pas aussi, mon cousin? Mais comment pourrions-nous faire? Ma nièce sera de mon avis, selon le bonheur ou le malheur qu'elle trouvera dans son mariage : elle nous en dira des nouvelles, ou elle ne nous en dira pas. Quoi qu'il en soit, je sais bien qu'il n'y a point de douceur, de commodité, ni d'agrément que je ne lui souhaite dans ce changement de condition. J'en parle quelquefois avec ma nièce la rehgieuse ; je la trouve très agréable ; et d'une sorte d'esprit qui fait fort bien souvenir de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage.
Au reste, vous êtes un très bon almanach : vous avez prévu en homme du métier tout ce qui est ai'rivé du côté de l'Allemagne ; mais vous n'avez pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tiré au hasard, qui le prend seul entre dix ou douze. Pom- moi, qui vois en tout la Providence, je vois ce canon chai'gé de toute éternité (1). Je vois que tout y conduit M. de Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour lui, en supposant sa conscience en bon état. Que lui faut-il? Il meurt au miheu de sa gloire. Sa réputation ne pouvait plus augmenter ; il jouissait même en ce moment du plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait le fruit de sa conduite depuis trois mois. Quelquefois, à force de vivre, l'étoile pâht. Il est plus sûi* de couper dans le vif, principalement pom* les héros, dont toutes les actions sont si observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise
(Ij On aime, dit Sa'nte-Beuve, à remarquer qu'elle avait senti la beauté de cette expression, et se plaisait à s'en parer devant plus d'un ami.
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des îles Sainte-Marguerite ou le secours de C^sal, et le maréchal du Plessis-Praslin après la bataille de Rethel, n'auraient-ils pas été plus glorieux? M. de Turenne n'a point senti la mort, comptez-vous cela encore pour rien? Vous savez la doulem' générale pour cette perte, et les huit maréchaux de France nouveaux.
Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de Lorges de gloire ; il en faut voir la fin. Xous sommes toujours transis de peur, jusqu'à ce que nous sachions si nos troupes ont repassé le Rhin. Alors, comme disent les soldats, nous serons pêle-mêle, la ri\ière entre deux. La pau\Te Madelonne (1) est dans son château de Provence. Quelle destinée ! Providence ! Providence ! Adieu, mon cher comte : adie», ma très chère nièce. Je fais mille amitiés à M. et à Mme de Toulongeon. Je l'aime fort, cette petite comtesse. Je ne fus pas un quart d'heure à Montelon, que nous étions comme si nous nous fussions connues toute notre vie ; c'est qu'elle a de la facilité dans l'esprit, et que nous n'avions point de temps à perdre. Mon fils est demem'é en Flandi'e ; il n'ira point en Allemagne. J'ai pensé à vous mille fois depuis tout ceci ; adieu.
A Madame de Grignan.
A Paris, vendi-edi 16 août 1675.
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans une oraison funèbre : vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté extraordinaires ; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne l'émotion de la douleur. î\e
(1) Mme de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom. C'est une ancieime ballade du ^lidi : « La belle ]\Iagueloime et Pierre de Provence, » Ce sont deux époux qui s'aiment et qui ne se voient que tous les sept ans.
croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà fini dans ce pays-ci ; ce fleuve qui entraîne tout n'entraîne pas sitôt une telle mémoire : elle est consacrée à llmmortalité. J'étais l'autre jour chez M. de La Kochefoucauld avec Mme de Lavardin, Mme de La Fayette et M. de Marsillac. M. le Premier y vint ; la conversation dm"a deux heures sur les divines qualités de ce véritable héros ; tous les yeux étaient baignés de larmes, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte était profondément gravée dans les cœurs : vous n'avez rien par-dessus nous que le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son penégwique. Nous remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire la grandem' de son cœur, l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme: tout le monde en était plein pendant sa vie ; et vous pouvez penser ce que fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà. Enfin, ne croyez point que cette mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous plaira, sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait pour lui ; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fiit pas en bon état : on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans son cœur. Sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême ; chacun conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humihté éloignée de toute sorte d'affectation, la soMde gloire dont il était plein sans faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de l'approbation des hommes ; une charité généreuse et chrétienne. Vous ai -je dit comme il rhabilla ce régiment anglais? H lui en coijta quatorze mille francs, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils achèveraient de servir cette campagne pour venger la mort de M. de Turenne, mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres que lui. H y ?vait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux ; et les vieux soldats lem' disaient : « Quoi ! vous vous plaignez ! On voit bien que vous
176 = MADAME DE SE VIGNE — Cil AP. VH
ne connaissez pas M. cle Tiireune : il est plus fâché que nous quand nous sommes mal ; il ne songe, à Fheure quïl est, qu"à nous tirer clïci. n veille quand nous dormons ; c'est notre père. On voit bien que vous êtes jeunes. » Et ils les rassuraient ainsi. Tout ce que je vous mande est \Tai : je ne me charge point des fadaises dont on croit faire plaisir aux gens éloignés ; c'est abuser d'eux, et je choisis bien, plus ce que je vous écris que ce que je vous dirais si vous étiez ici. Je reviens à son âme : c'est donc une chose à remarquer que nul dévot ne s'est a\isé de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts, comme une des plus belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains. Méditez sur cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est une espèce de miracle qui n'est que pour lui. Enfin, personne n'a osé douter de son repos éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.
Le roi a dit d'un certain homme, dont vous aimiez assez l'absence cet hiver, qu'il n'avait ni cœur ni esprit : rien que cela. Mme de Kohan, avec une poignée de gens, a dissipé et fait fuir les mutins qui s'étaient attroupés dans son duché de Rohan. Les troupes sont à Nantes, commandées par Forbin; car de Vins est toujours subalterne. L'ordre de Forbin est d'obéir à M. de Chaulnes ; mais, comme ce dernier est dans son Fort-Louis, Forbin avance et commande toujours. Vous entendez bien ce que c'est que ces sortes d'honneurs en idée, que l'on laisse sans action à ceux qui commandent. M. de Lavardin avait fort demandé le commandement ; il a été à la tête d'un vieux régiment (1), et prétendait que cet honneur lui était dû ; mais il n'a pas eu contentement. On dit que nos mutins demandent pai'don. Je crois qu'on leur pai'donnera moyennant quelques pendus. On a ôté M. de Chamillard, qui était odieux à la province, et l'on a donné pour intendant de ces troupes M. de Marillac, qui est fort honnête homme. Ce ne sont plus ces désordres qui m'empêchent de partir, c'est autre chose, que je ne
(1) Du régiment de Navarre, l'un des six vieux.
veux pas quitter ; je n'ai pu même aller à Li\T3', quelque envie que j'enraie. Il faut prendre le temps comme il vient ; on est assez aise d'être au milieu des nouvelles, dans ces terribles temps.
Écoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait connaissance avec un berger qui savait très bien les chemins et le pays ; il allait seul avec lui et faisait poster ses troupes selon la connaissance que cet homme lui donnait. Il aimait ce berger et le trouvait d'un sens admirable ; il disait que le colonel Bec était venu comme cela, et qu'il croyait que ce berger ferait sa fortune comme lui. Quand il eut fait passer ses troupes à loisir, il se trouva content, et dit à M. de Roye : « Tout de bon, il me semble que cela n'est pas trop mal ; et je crois que M. de MontécucuUi trouverait assez bien ce que l'on vient de faire. » Il est \Tai que c'était un chef-d'œuvre d'habileté. Mme de Villars a vu une autre relation depuis le jour du combat, où l'on dit que dans le passage du Rhin le chevaUer de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence : Dieu le conserve ! car le courage de M. de Turenne semble être passé à nos ennemis : ils ne trouvent plus rien d'impossible.
Depuis la défaite du maréchal de Créqui, M. de La Feuillade a pris la poste, et s'en est venu droit à Versailles, où il surprit le roi, et lui dit : « Sire, les uns font venir lem'S femmes {c'est Rocliefort), les autres les viennent voir : pour moi, je ^^ens voir une hem-e Votre Majesté, et la remercier mille et mille fois ; je ne verrai que Votre Majesté, car ce n'est qu'à elle que je dois tout. » H causa assez longtemps, et puis prit congé, et dit : « Sire, je m'en vais ; je vous suppHe de faire mes compliments à la reine, à Monsieur le dauphin, h ma femme et à mes enfants » ; et s'en alla remonter à cheval. Et, en effet, il n'a vu âme \ivante. Cette petite équipée a fort plu au roi, qui a raconté en riant comme il était chargé des compliments de M. de La Feuillade. H n'y a qu'à être heureux, tout réussit.
A Madame de Grignan.
A Paris, mercredi 29 avril 1676,
H faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de samedi à dimanche. D'abord cette nouvelle fait battre le cœur ; on croit avoir acheté cette victoire ; point du tout, ma belle, elle ne nous coûte que quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voilà ce qui s'appelle un bonheur complet. Larrei, fils de M. Laîné qui fut tué en Candie, ou son frère, est blessé assez considérablement. Vous voyez comme on se passe bien de vieux héros.
Mme de Brinvilliers (1) n'est pas si aise que moi ; elle est en prison, elle se défend assez bien ; elle demanda hier à jouer au piquet, parce qu'elle s'ennuyait. On a trouvé sa confession elle nous apprend qu'à sept ans elle avait cessé d'être fille qu'elle avait continué sur le même ton ; qu'elle avait empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants et eUe-même ; mais que
(1) Marie-Marguerite Daubray, mariée en 1651 à N. Gobelin, marquis de BrinvilUers ; elle était fille de M. Daubray, lieutenant civil au Châtelet de Paris. Sa haison avec Godin de Sainte-Croix l'entraîna dans les crimes qui ont attaché à son nom une affreuse célébrité. Elle fut déclarée atteinte et convamcue, par arrêt du 16 juillet 1676, d'avoir fait empoisonner M. Dreux-Daubray, conseiller au Parlement, son père, Antoine Daubray, lieutenant civil, et M. Daubray, conseiller au Parlement, ses deux frères, et d'avoir attenté à la vie de Thérèse Daubray, sa sœur. Son complice Sainte-Croix périt victime de ses expériences. On trouva chez lui une caisse remplie de poisons et de recettes, avec une déclaration écrite de sa main, portant que tout appartenait à la marquise de Brinvilhers. Elle s'était sauvée en pays étrangers, où elle fut arrêtée. Elle fut condamnée à faire amende honorable devant la principale porte de l'éghse de Paris, nu-pieds, la corde au cou, et avoir ensuite la tête tranchée, son corps brûlé et ses cendres jetées au vent.
ce n'était que pour essayer d'un contrepoison : Médée n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture ; c'est une grande sottise ; mais qu'elle avait la fiè\Te chaude quand elle Fa écrite ; que c'était une frénésie, une extravagance, qui ne pouvait être lue sérieusement.
La reine a été deux fois aux Carmélites avec Qiianto {Mme de Montespan) ; cette dernière se mit à la tête de faire une loterie, elle se fit apporter tout ce qui peut convenir à des religieuses : cela fit un grand jeu dans la communauté. Elle causa fort avec sœur Louise de la Miséricorde (Mme de La Vallière) ; elle lui demanda si tout de bon elle était aussi aise qu'on le disait. Non, répondit-elle, je ne siiis^iwint aise, mais je suis contente. Quanto lui parla fort du frère de Monsieur le Roi) et si elle voulait lui mander quelque chose, et ce qu'elle dirait pour elle. L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peutêtre piquée de ce style : Tout ce que vous voudrez, madame, tout ce que vous voudrez. Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que vous pourrez imaginer. Quanto voulut ensuite manger ; elle donna une pièce de quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce qu'elle fit elle-même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable : je vous dis le fait sans aucune paraphi'ase. Quand je pense à une certaine lettre que vous m'écrivîtes Pété passé sur M. de Vivonne, je prends pour une satire tout ce que je vous envoie. Voyez un peu oii peut aller la folie d"un homme qui se croirait digne de ces hyperboliques hommages.
A LA MEME
A Paris, vendredi 17 juillet 1676.
Enfin, c'en est fait, la BrinviUiers est en l'air (1) : son pauvi-e petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort gTand
(1) EUe fut condamnée le 16 juillet.
feu, et ses cendi'es au veut ; de sorte que uous la respirerons, et que, par la cominuiiicatiou des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étoimés. Elle fut jugée dès hier ; ce matin on lui a lu son arrêt, qui était de faii'e amende honorable à Notre-Dame et d'avon la tête coupée, son corps brûlé, les cendi'es au vent. On Ta présentée à la question ; elle a dit qu'il n'en était pas besoin, et qu'elle dirait tout. En effet, jusqu'à cinq heiu-es du soir elle a conté sa \ae, encore plus épouvantable cpvon ne le pensait. Elle a empoisonné dix fois de suite son père ; elle ne pouvait en venir à bout ; ses frères et plusiem's autres, et toujours Tamour et les confidences mêlés partout. Elle n"a rien dit contre Penautier. On n'a pas laissé, après cette confession, de lui donner dès le matin la question ordinaire et extraordinaire. Elle n'en a pas cht davantage. Elle a demandé à parler à M. le procurem* général ; elle a été avec lui ; on ne sait point encore le sujet de cette conversation. A six heures on l'a menée nue, en chemise, la corde au cou, à Notre-Dame, faire l'amende honorable ; et puis on l'a remise dans le même tombereau, où je l'ai \iic, jetée à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau de l'autre côté : en vérité, cela m'a lait frémir. Ceux qui ont vu Fexécution disent qu'elle est montée sm' l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étais sur le pont Notre-Dame, avec la bonne d'Escars. Jamais il ne s'est \ii tant -de monde ; jamais Paris n'a été si ému ni si attentif. Et cju'on demande ce que bien des gens ont vu : ils n'ont ^^.l, conmie moi, qu'une cornette ; mais enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J'en saurai demain davantage, et cela vous reviendra.
A LA MÊME
A Paris, mercredi 22 juillet 1676.
Encore un petit mot de la Brinvilliers ; elle est morte connue elle a vécu, c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le heu où
Fou devait lui donner la question, et, voyant trois seaux d'eau, elle dit : « C'est assurément poiu- me noyer ; car de la taille dont je suis, on ne prétend pas que je boive tout cela. » Elle écouta son arrêt, dès le matin, sans frayeur et sans faiblesse ; et, sur la fin, elle fit recommencer, disant que ce tombereau l'avait frappée d'abord, et qu'elle en avait perdu l'attention pour le reste. Elle dit à son confesseur, par le chemin, de faire mettre le bourreau devant elle, afin, dit-elle, de ne foint voir ce coquin de Desgrais (1), qui ma frise. Desgrais était à cheval devant le tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment ; elle dit : (( Ah ! mon I)ieu ! je vous en demande pardon ; qu'on me laisse donc cette étrange vue. » Elle monta seule et nu-pieds sur l'échelle et sur Féchafaud, et fut un quart d'heure mirodée, rasée, dressée et redi'essée par le bourreau ; ce fut un grand murmure et une grande cruauté. Le lendemain on cherchait ses os, parce Cjue le peuple croyait qu'elle était sainte. Elle avait, disaitelle, deux confesseurs ; l'un soutenait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non. Elle riait de cette diversité, disant : « Je puis fau'e en conscience ce qu'il me plaira. » Il lui a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc que de la neige. Le pubhc n'est point content ; on dit que tout cela est trouble. Admirez le malheur : cette créature a refusé d'apprendre ce qu'on voulait, et a dit ce qu'on ne demandait pas ; par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait envoyé Glaser, lem* apothicaire empoisonneur, en Itahe, pour avoir d'une herbe qui fait du poison : elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-Croix. Voyez quel excès d'accablement et cpiel prétexte pour achever ce pauvre infortuné. Tout cela est bien suspect. On .ajoute encore bien des choses ; mais en voilà assez pom' aujourd'hui.
(1) Exempt de pohce.
Madame de Sévigné à la même.
A Paris, vendredi 6 novembre 1676.
M'y voici donc arrivée. J'ai dîné chez cette bonne Bagnols ; j'ai trouvé Mme de Coul anges dans cette chambre belle et brillante du soleil, où je vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette pau\Te convalescente m'a reçue agTéablement. Elle veut vous écrire deux mots ; c'est peut-être quelque nouvelle de l'autre monde, que vous serez bien aise de savoir. Elle m'a conté les transparents : avez-vous ouï parler des transparents? Ce sont des habits entiers des plus beaux brocarts d'or et d'azur qu'on puisse voir, et par-dessus des robes noires transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre, ou de chenilles veloutées suruntissu, comme ces dentelles d'iiiverque vous avez vues ; cela compose un transparent, qui est un habit noir et un habit tout d'or, ou d'argent, ou de couleur, comme on le veut ; et voilà la mode. C'est avec cela qu'on fit un bal le jour de Saint- Hubert, qui dura une demi-heure ; personne n'y voulut danser. Le roi y poussa Mme d'Heudicourt à vive force. EUe obéit ; mais enfin le combat finit faute de combattants. Les beaux justaucorps en broderie destinés pour Villers-Cotterets servent le soir aux promenades, et ont ser^^ à la Saint-Hubert. M. le prince a mandé de Chantilly aux dames que leurs transparents seraient mille fois plus beaux si elles voulaient les mettre à cru ; je doute qu'elles fussent mieux. Les Grancey et les Monaco n'ont point été de ces plaisirs, à cause que cette dernière est malade, et que la mère des Anges (1) a été à l'agonie. On dit que la marquise de la Ferté y est, depuis dimanche, d'un travail affreux, qui ne finit point, et où Bouchot perd son latin.
M. de Langiée a donné à Mme de Montespan une robe d'or
(1) La maréchale de Grancey.
sur or, rebrodé ci"or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée : ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret ; âme vivante n'en avait connaissance. On la voulut donner aussi mystérieusement qu'elle avait été fabriquée. Le tailleur de ]\Ime de Montespan lui apporta l'habit qu'elle lui avait ordonné ; il en avait fait le corps sur des mesmes ridicules : voilà des cris et des gTonderies, comme vous pouvez le penser. Le taillem' dit en tremblant : « Madame, comme le temps presse, voyez si cet autre habit c^ue voilà ne pourrait point vous accommoder, faute d'autre. » On découvrit l'habit : Ah ! la belle chose ! ah ! quelle étoffe ! \ient-elle du ciel? il n'y en a point de pareille sur la terre. On essaye le corps ; il est à peindre. Le roi arrive ; le tailleur dit : « Madame, il est fait pour vous. » On comprend que c'est une galanterie ; mais qui peut l'avoir faite? « C'est Langlée, dit le roi. — C'est Langlée assurément, dit Î^Ime de Montespan ; personne que lui ne peut avoir imaginé une telle magnificence ; c'est Langlée, c'est Langlée ; » tout le monde répète « c'est Langlée » ; les échos en demeiu'ent d'accord, et disent : « C'est Langlée ; » et moi, ma fille je vous dis, poui' être à la mode : « C'est Langlée. »
Ati comte de Bussy.
A Livry, ce 3 novembre 1677.
Je suis venue ici achever les beaux jours et dh'e adieu aux feuilles; elles sont encore toutes aux arbres, eUes n'ont fait fjue changer de coideur : au lieu d'être vertes elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore, que cela compose un brocart d'or riche et magnifique que nous voulons trouver plus beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. Je suis logée à l'hôtel de Carnavalet. C'est une belle et grande maison, je souhaite d'y être longtemps, car le déménagement m'a beaucoup fati-
18i =- MADAME DE SE VIGNE. — CHAP. VII ==
giiée. J'y attends la belle comtesse, qui serait fort aise de savoir que vous l'aimez toujours. J'ai reçu ici votre lettre de Bussy. Vous me parlez fort bien en vérité de Racine et de Despréaux. Le roi leur dit il y a quatre jours : « Je suis fâclié que vous ne soyez venus à cette campagne, vous auriez vu la guerre, et notre voyage n'eût pas été long. » Racine lui répondit : « Sire, nous sommes deux bourgeois qui n'avons que des habits de ville, nous en connnandâmes de campagne ; mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos habits ne furent faits. » Cela fut reçu agréablement. Ah ! que je connais un homme de quahté à qui j'aurais bien plutôt fait écrire mon histoire qu'à ces bourgeois-là, si j'étais son maître. C'est cela qui serait digne de la postérité !
A LA MEME
A Paris, dimanche 17 mars 1680.
Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de La Rochefoucauld (1) est mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction de notre pauvre amie {Mme de La Fayette), qu'il faut que je vous en parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais (2) avait fait des merveilles, toutes les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées ; on chantait victoire, la poitrine était dégagée, la tête Ubre, la fièvre moindre, des évacuations salutaires. Dans cet état, liier à six heures, il tourne à la mort. Tout d'un coup, les redou- ' blements de fièvi-e, l'oppression, les rêveries; en un mot, la goutte l'étrangle traîtreusement ; et, quoiqu'il eût beaucoup de
(1) L'auteur des Maximes.
(2) Talbot, médecin angla^'s, qui inlroduisait en France l'usage du qumquina.
force et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq heures pour l'emporter ; et à minuit il a rendu Tânie entre les mains de M. de Condom. M. de Marsillac (1) ne Ta point quitté d'un moment. Il est dans une affliction qui ne peut se représenter; cependant, ma fille, il retrouvera le roi et la cour ; toute sa famille se retrouvera à sa place ; mais où 'Mme de La Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agi'ément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils? Elle est infii'me, elle est toujoui's dans sa chambre, elle ne court point les rues. M. de La Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez quïl est impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci ; elle n'allait point faire la presse parmi cette famille, en sorte qu'elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle. ^Ime de Coulanges a très bien fait aussi, et nous continuerons quelque temps encore aux dépens de notre rate, qui est toute pleine de tristesse. Voilà en quel temps sont anivées vos joHes petites lettres, qui n'ont été admirées jusqu'ici que de îkime de Coulanges et de moi. Quand le chevalier sera de retour, il trouvera peut-être un temps propre pour les doimer. En attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de Marsillac ; il met en honnem* toute la tendi-esse des enfants, et fait voir cj[ue vous n'êtes pas seule ; mais, en vérité, vous ne serez guère imités. Toute cette tristesse m'a réveillée ; elle me représente l'horreur des séparations, et j'en ai le cœur sen-é.
Mercredi 20 mars.
Il est enfin mercredi. M. de La Rochefoucauld est toujours mort, et M. de Marsillac toujours affligé et si bien enfermé, qu'il
(1) Le fils de M. de Marsillac.
]S{j = MADAME DE SEYIGNE. — CHAP. VII ==
ne semble pas qu"il songe à sortir de cette maison. La petite santé de Mme de La Fayette soutient mal une pareille douleur ; elle en a la fièvi-e ; et il ne sera pas au pouvoir' du temps de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa vie est tournée d'une manière qu'elle le trouvera tous les jours à dire : vous devez m' écrire tout au moins quelque chose pour elle.
A LA MEME
A Paris, lundi 6 mai 1680.
Vous me dites fort plaisaimnent qu'il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, qu'il sam'a bien trouver ses petites consolations, et que c'est sa fantaisie d'être content. J'espère que le mien n'aura pas moins cette fantaisie que les autres, et que l'ail- et le temps diminueront la douleur que j'ai présentement. n me semble que je vous ai mandé ce que vous me dites sur la furie de ce nouvel éloignement : on dirait que nous ne sommes pas encore assez loin, et qu'après une nime déhbération nous y mettons encore cent lieues volontairement. Je vous renvoie quasi votre lettre ; c'est que vous avez si bien tourné ma pensée, que je prends plaisir à la répéter. J'espère au moins que les mers mettront des bornes à nos fureurs, et qu'après avoir bien tiré chacune de notre côté, nous ferons autant de pas pour nous rapprocher que nous en faisons pour être aux deux bouts de la terre. Il est vi-ai que pour deux personnes qui se cherchent et qui se souhaitent toujours, je n'ai jamais vu une pareille destinée : qui m'ôterait la vue de la Providence m'ôterait mon unique bien ; et, si je croyais quMl fût en nous de ranger, de déranger, de faire, de ne pas faire, de vouloir une chose ou \\w autre, je ne penserais pas à trouver un moment de repos. Il me faut l'Auteur de l'univers pour raison de tout ce qui arrive ; (juand c'est à lui qu'il faut m"en prendre, je ne m'en prends plus à personne, et je me soumets. Ce n'est pourtant pas sans dou-
leur iii tristesse ; mon cœur en est blessé ; mais je souffre même ces maux, comme étant dans l'ordre de la Providence. Il faut ([u'ily ait une Mme de Sé\igné qui aime sa fille plus que toutes les autres mères ; qu'elle en soit souvent très éloignée, et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait dans cette ^ie lui soient causées par cette chère fille. J'espère aussi que cette Providence disposera les choses d'une autre manière, et que nous nous retrouverons, comme nous avons déjà fait.
A Madame de Grignan.
A Paris, lundi 21 février 1689.
n est vrai, ma chère fille, que nous voilà bien cruellement séparées l'une de l'autre, aco fa tremhla (1). Ce serait une belle chose, si j'y avais ajouté le chemin d'ici aux Rochers ou à Rennes : mais ce ne sera pas sitôt ; Mme de Chaulnes veut voir la fin de plusiem's affaires, et je crains seulement qu'elle ne parte trop tard, dans le dessein que j'ai de revenir' Fliiver prochain, par plusieurs raisons, dont la' première est que je suis très persuadée que M. de Grignan sera obhgé de revenir pour sa chevalerie ; et que vous ne sauriez prendre un meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de l'ordre, qui ne le sera qu'en ce temps-là. Je fis la mienne l'autre jour à Saint-Cyr, plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi, Mme de Coulanges, ^Ime de Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous trouvâmes nos places gardées : un officier dit à Mme de Coulanges que ^Ime de Maintenon lui faisait garder un siège auprès d'elle ; vous voyez quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez choisir ; je me mis avec Mme de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le
(1) Phrase provençale : cela fait trembler.
maréchal de Bellefoncls vint se mettre, par choix, à mon côté cboit, et devant c'étaient Mnies d'Auvergne, de Goislin et de Sully ; nous écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie (1) avec une attention qui fut remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient peut-être pas sous les fontcmges de toutes les dames. Je ne puis vous chre l'excès de l'agrément de cette pièce ; c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, et Cjui ne sera jamais imitée : c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si paifait et si complet, qu'on n'y souhaite rien ; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès ; on est attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir- une si aimable pièce ; tout y est simple, tout y est innocent, tout y est subhme et touchant ; cette fidélité de l'iiistoire sainte donne du respect ; tous les chants convenables aux paroles, qui sont tii'ées des Psaumes et de la Sagesse, et mis dans le sujet, sbnt d'une beauté c^u'on ne soutient pas sans larmes ; la mesm'e de l'approbation c^u'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, ciui sortit de sa place pour aller dire au roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui était bien digne d'avoir va Esther. Le roi ^int vers nos places ; et, après avoir- tourné, il s'adressa à moi et me dit : « ^Madame, je suis assuré ciue vous avez été contente. » Moi, sans m'étonner, je répondis : « Sire, je suis channée, ce que je sens est au-dessus de mes paroles. » Le roi me dit : « Eacine a l)ien de l'esprit. » Je lui dis : « Sire, il en a beaucoup ; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi ; elles entrent dans le sujet conmie si elles n'avaient jamais fait autre chose. — Ah ! pour cela, reprit-il, il est ^Tai. » Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie ; comme il n'y avait quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le prince et I^Ime la princesse viment me dire un mot ; ^Ime de Maintenon,
(1) V Esther de Racine,
un éclaii-, elle s'en allait avec le roi ; je répondis à tout, car j'étais en fortune.
Nous^revîmnes le soir aux flambeaux ; je soupai chez Mme de Coulanges, à qui le roi avait parlé aussi avec un aii* d'être chez lui, qui lui donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui contai tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachoter sans savoir pom'quoi, comme de certaines personnes ; il en fut content, et voilà qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé, dans la suite, ni une sotte vanité, ni un transport de bourgeoisie, demandezlui. M. de Meaux (Bossiiet) me parla fort de vous, M. le prince aussi ; je vous plaignis de n'être pas là, mais le moyen? on ne peut pas être partout. Vous étiez à votre opéra de Marseille ; comme Atys est non seulement trop heureux (1) mais trop charmant, il est impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauhne doit avou' été surprise du spectacle ; elle n'est plus en droit d'en souhaiter un plus parfait. J'ai une idée si agTéable de Marseille, c^ue je suis assurée que vous n'avez pu vous y ennuyer, et je parie pom* cette dissipation contre celle d'Aix.
Mais ce samedi même, après cette belle Esther, le roi apprit la mort de la jeune reine d'Espagne (2), en deux jours, par de gi-ands vomissements : cela sent bien le fagot. Le roi le dit à Monsieur le lendemain, qui était hier : la doulem' fut \ive, Madame criait les hauts cris ; le roi en sortit tout en larmes.
On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre... Si cette nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agitée, et mon fils n'aura point le chagrin de commander la noblesse de la vicomte de Rennes et de la baronie de Vitré. Ils l'ont élu malgré lui pour être à leur tête : un autre serait charmé de cet honneiu*, mais il en est fâché, n'aimant, sous quelque nom que ce puisse être, la guerre par ce côté-là...
(1) Vers de l'opéra à'Aiys.
(2) Marie-Louise d'Orlécans, fille de Monsieur et de Hem:iette- Aime d'Angletene, sa première femme.