CHAPITRE VIII
Sa fille était l'idole de Mme de Sévigné. EUe avait pointant un fils, — le plus aimable garçon, — un fils unique, héritier du nom, et nous savons le cas qu'on faisait de l'héritier dans les familles féodales. Tout lui était sacrifié, sœurs et cadets jetés à droite et à gauche, dans les ordres, dans les couvents, pour lui fane la place plus large. Charles de Sévigné, pourtant, devait rester toute sa vie bien petit garçon en présence de sa sœur, plus âgée que lui de deux ans seulement.
Cette préférence pour la fille sort de l'ordinau'e. Xous voyons pourtant une particularité pareille dans la famille de Bussy, qui favorisait, plus que tous ses autres enfants, une de ses filles : ^Ime de Coligny ; comme si, dans cette maison des Rabutin. le souvenir de sainte Chantai, gloire sacrée de la race, rachetait pour certaines de ses descendantes l'infériorité naturelle des femmes.
Mme de Sé\igné adorait sa fille ; elle aimait bien son fils. Rien dans ses lettres n'est plus frais, plus gracieux, que les traits vifs et légers qui esquissent le portrait de ce charmant mauvais sujet, dont, disait-elle, '( le cœur était fou ». C'était, du reste, un mauvais sujet d'une espèce
particulière : on ne voyait pas de fils plus tendre, de frère plus conciliant, ni de mari meilleur. Disons plutôt que c'était un être excellent, philosophe à sa façon, frappé de je ne sais quelle incapacité singulière, qui ôtait à ses qualités leurs effets ordinaires. Tout ce qu'il voulait entreprendre était condamné d'avance. C'est un arbre fleuri dans sa beauté fragile, qui n'aboutira jamais au fruit. Il le savait bien, car il était le plus fin des critiques. Aussi disait-il : « Tout ce que je puis penser de bon est toujours inutile et demeure sans effet, et j'ai toujours la grâce efficace pour ce qui ne vaut pas grand'chose. »
Et c'est peut-être pour cela qu'il nous paraît sympathique : nous le voyons si aimable et toujours déçu. Regardons-le bien, ce beau garçon, alerte sous la toison blonde, avec le sourire, avec le charme de sa mère. Xe dù*ait-on pas qu'il soit promis aux belles destinées? Y a-t-il de plus agréable jeune marquis? — disons plutôt « jeune baron «^ car c'est un trait de son esprit gracieux que, pour laisser tout l'éclat à sa « maman-mignonne », il ne portera que le moindre de ses titres, jusqu'au jour de son mariage.
Nous le rencontrons, pour la première fois, à l'âge de neuf ans, arrivant dans le fond d'un carrosse tout ouvert avec sa mère et sa sœur : « Tous trois tels que les poètes représentent Latone au milieu du jeune x\pollon et de la petite Diane. » C'est ainsi que l'abbé Arnauld les a vus. Xous le retrouvons quelques années plus tard à Livry, dans ce petit bois où il y a un trône de gazon ; c'est là qu'il s'est assis tout un après-midi 'd'été à réciter une scène de théâtre à sa mère. H lisait, disait-elle, presque aussi bien que Molière. Les beaux vers, les forêts et sa
(( maman-mignonne «, c'est ce que le petit baron a toujours le mieux aimé. C'était un dilettante. Il avait le goût très juste ; il n'était pas, comme sa mère, assujetti à la mode, ni aux penchants de son entourage. Jamais il n'aurait confondu dans un éloge égal l'âpre génie de Pascal et la fade utilité du bon Nicole. Il se connaissait en musique ; et je voudrais savoir ce qu'est devenue certaine « symphonie charmante, composée par les deux Camus avec Ytier », qu'il ne pouvait écouter sans s'attendrir. Il aimait causer, chez Ninon et ailleurs, « avec toute une mauvaise société de poètes », dont il payait les soupers. (Rassurons-nous : ces piliers de cabaret, c'est Boileau et c'est Racine.) Mais il fréquentait plus d'une sorte de gens : sa mère, nous dit Saint-Simon, « l'avait mis dans le monde, et dans la meilleure compagnie ». Elle aurait tant voulu faire de lui un bel officier, un homme bien en cour, en même temps qu'un homme de valeur. Elle rêvait un autre Pomponne. Sévigné était réfractaire. Il préférait flâner par les détours de la vie. Il n'aimait guère Versailles ; il aspirait à sa chère Bretagne, à son manoir, à ses bois, à ses libertés, à ses aises. Enfin, il avait les mêmes goûts que sa mère. Mais elle en aurait voulu d'autres chez ses enfants.
Son fils, nous le de\dnons, l'agaçait encore en lui présentant, comme dans un miroii*, l'image de ses défauts d'autrefois. Mme de Sévigné n'était plus coquette : était-ce bien elle qui, autrefois, avait si bien tenu en laisse et Bussy, et Condé, et Fouquet, et le comte de Lude? ]\ime de Sévigné n'était plus froide : la \'ie, tragique, incertaine, avait ouvert son cœur à toutes les compassions comme à toutes les sympathies. Et voilà sous ses yeux cet aimable Sévigné, qui ne pouvait voir une jolie fille sans feindre d'en être
.Madame de Skvic.ni':. 8
194 MADAME DE SÉVIGNÉ. — CHAP. Yill
amoureux à mourir. Son entrain, pour délicieux qifil nous paraisse, n'était, en somme, que sa jeunesse qui lui faisait du bruit. Sa spontanéité, son laisser-aller n'étaient que le libre jeu accordé à la fantaisie du moment, dans une nature sans ensemble, vivant au jour le jour dans une série de sincérités successives. H était l'image de sa mère, sans le grand cœm', sans les fermes principes, sans l'âme toujours en croissance de sa mère. Ce gentil Charles de Sé^dgné, si câlin et si fou, n'était en somme qu'un de ces bons jouisseurs qui finissent, sur leurs ^deux jours, en marguilliers de leur paroisse.
Ces jeunesses-là sont belles, mais combien vite elles s'usent ! On devient nonchalant ; ce pauvre cœur abandonné à tant d'impressions s'engourdit. Personne n'a goûté la lie amère de l'ennui comme certains fantaisistes. Ces âmes incohérentes ignorent l'harmonie secrète qui constitue le fond d'un caractère, — elles sont faites de poussière d'or, si Ton veut, — mais ce n'est que de la belle poussière. Sévigné, par exemple, était un fils aimable ; il adorait sa. mère. « Pour moi, écrit celle-ci à sa fille, je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connaisse pour être tout ce qu'on en sait, et peut-on lui en demander davantage? )> Elle a vu ce fils la soigner dans ses maladies comme la plus tendre fille ; elle l'a vu égayer les longues soii'ées des Rochers par mille inventions plaisantes, parfaitement heureux entre son vieux grand-oncle et sa « maman-mignonne )>. Mais qu'il les quitte, il n'y pensera plus ; il les laissera sans nouvelles. H est vrai qu'il sera charmant à l'heure du retour. Qu'il est divertissant alors ! Qu'il est enfant ! C'est à peine une grande personne. H est plutôt, comme il nous l'expliquera lui-m.ème
avec sa finesse accoutumée, un assemblage de plusieurs personnes, fort différentes, dont chacune tire de son côté, agissant pour soi, selon l'humeur du jour.
Le mauvais mariage de ^Ime de Sévigné la poursuivait jusque dans ses enfants. Je les trouve sympathiques, ce fils et cette fille, mais, pour être les enfants de cette fraîche Bourguignonne, quïls sont donc faibles ! Pom* jVInie de Grignan, passe encore : malgré ses raideurs et ses froideurs, malgré sa jalousie et son éternelle paresse, malgré ce cœur inquiet et défiant qui ne savait s'épancher que de loin, c'est une belle âme ; on peut s'y fier. Sa mère le lui dù*a mille fois. « Vous êtes \Taie. Les personnes sincères comme vous donnent un grand poids à leurs paroles. » « Vous me paraissez solide ; il me semble qu'on peut se fier à vos paroles ; » elle la trouve « très loyale » ; elle re^ient souvent sur ses « vertus romaines )>. Elle a raison ; il y a de la force morale chez cette jeune personne timide, gauche, névrosée, que la moindre décision à prendi'e jette dans un vertige d'm'ésolution, qu'elle sait cependant vaincre, ^hne de Grignan est courageuse à sa façon ; elle a de la raison, de la dignité. La plaie à peine secrète du cœur de sa mère, c'est qu'elle n'ose donner les mêmes louanges à Sévigné.
Il était soldat, mais la fille des Rabutin a dû souffrir de le voir si peu combatif. En tout, amateur, dilettante, il ne sait guère s'acharner ; il oublie pour un rien ce qu'il veut, et même ce qu'il se croyait justement en tram de sentir. Plus d'une fois il s'est comporté bravement dans les tranchées, et l'heure du danger n'est pas son écueil. « Il a servi peu, mais bien, » nous dû'a Saint-Simon. Ce
qui lui manquait, c'était cet autre courage, plus difficile, qui sait affronter les privations, la lassitude, l'ennui...
Un jour (c'était pendant Fêté de 1677), Sévigné s'ennuyait à mourir ; au front de l'armée, on piétinait sur place, sans que rien arrivât pour rompre la monotonie des jours. Ce jeune guidon souffrait par-dessus le marché d'une contusion qui lui bleuissait la hanche, d'un rhumatisme au talon. Et brusquement, sans permission demandée comme sans congé accordé, il tombe chez sa mère à Livry, presque en déserteur, presque en cachette. Le roi en fronçait le sourcil ; Louvois le prenait mal ; son capitaine et cousm, le marquis de la Trousse, lui écrit : « Venez boiter avec nous. » Il tenait à ses aises et à la paix de Livry. Enfin la marquise, s'effrayant de la tournure que prenait l'affake, partit pour Versailles, dans Tespoii' de tout arranger. Mais il fallait renvoyer Sévigné à son régiment.
11 s'en va à rannée (écrit-elle à Mme de Grignan), il n'était pas possible qu'il fît autrement.
Je voudrais même qu'il ne traînât pas et qu'il eût tout le mérite d'une si honnête résolution. Je trouve la réputation des hommes bien plus déhcate et blonde que celle des femmes. (5 août et 28 jmllet 1677.)
Sévigné, donc, reprit son service, mais c'en était fait de sa carrière. Le roi était sans miséricorde pour ce genre de manc[uements. Louis XIV ne manifestait point son déplaisir ; le ministre non plus ; mais, pour l'officier qui abandonnait sa compagnie sans congé, la disgrâce était certaine. Malgré l'ordre d'avancement écrit au tableau, il y avait certames promotions qui n'arrivaient guère. Saint-Simon s'en plaint amèrement (t. XII, chap. xviii). Sévigné allait en fau'e la preuve, et nous le verrons, au
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fil des aimées, guidon, puis sous-lieutenaut en perpétuité, tandis que son jeune neveu de Grignan sera colonel à dix-huit ans.
Il cherchera alors, longtemps en vain, à vendre sa charge, mais c'était encore un moyen de se rendre haïssable au roi : l'officier démissionnaire était assuré de subh' toutes les mortifications possibles dans sa province, et dans sa ville, et jusque dans ses terres et dans ses biens. Sé^dgné s'en moque et s'en va, le cœm- léger. En effet, l'armée n'était guère son fait, ni la cour non plus ; avec empressement il quittera ses emplois pour se retirer en Bretagne. Au fond, il n'était heureux qu'aux Rochers. H avouait « une ^dolente inclination à passer sa vie avec les Breions ». (Le petit baron était régionaliste avant l'heure.) Pourtant il n'aime pas que sa sœur « le regarde comme un monsieur de Sotten^ille )>. Mais sa mère aussi le constate, en soupirant :
Si j'avais voulu faire un homme tout exprès, et pom' l'esprit, et pour l'honneur, pour être enivré de ces pays-là (la cour) et même pour être assez propre à y plaire, j'aurais fait à plaisir M. de Sp\igné. H se trouve que c'est précisément le contrahe.
La marquise s'en désole, et pourtant c'est bien d'elle que Sé\âgné a pris sa haine de la contrainte. Elle aussi, ne dit-elle pas cent fois que « c'est un métier tuant que l'excès de cérémonies et de ci^à]ités ». Et elle espère encore voir son garçon s'y assujettir. Pendant qu'il cherchait en vain à vendre sa charge, il était, un été, en garnison à Fontainebleau ; la cour s'y trouvait. Que le roi vît Sévigné un jour, aimable et blond, à la tête de sa compagnie. Sa Majesté pouvait fort bien le remarquer ! Et la marquise, aux
Rochers, se laisse aller à bâtir force châteaux en Espagne. Mais Sé^dgné ne se prête à aucune combinaison de la sorte. H écrit à sa mère des lettres « bien noires », où il ne parle que de « chaînes )> et d' « esclavage ». H voudrait « voler aux Rochers, avec une soif non pareille de revoir son cher pays ». Et voilà que, par désœuvrement et par tristesse, au lieu de fahe sa cour au roi, il la fait à « sa grosse cousine de V... » « la duchesse de V... », je ne sais quelle duchesse (et mieux vaut certes ne pas approfondu'), mais je pense que c'est la duchesse de Ventadour, la jeune femme, si jolie, du \àlain bossu vicieux — « cette jeune Ventadour, très belle et très joHe » qui ne s'était mariée que pour avoir droit au « divin tabouret » des duchesses, — ce tabouret dont notre marquise disait « qu'il lui coûtait assez cher ». Et voilà donc notre Sévdgné qui court la forêt en pensant à ses bois des Rochers, qui se cache chez sa cousine à faire l'amour « sans amour ». Il ne sait rien du grand art des courtisans ; sa mère, de loin, jette un petit sourire impatient :
Pour mon fils, on croit toujours qu'il n'a pas un sou. Il ne donne rien du tout, jamais un repas, jamais une galanterie, pas un cheval pour sui\Te le roi et Monsieur le dauphin à la chasse, n'osant jouer un louis ; et si vous saviez l'argent qui lui passe par les mains, vous en seriez surprise. (16 juin 1680.)
Ce qu'il rapporte en Bretagne de cette garnison de Fontainebleau, ce n'est pas la faveur du roi ; ce qu'il a gagné sous le dais de la duchesse ne peut se nommer. Bref, il rentre chez sa mère, fort malade, et furieux comme sont les êtres faibles à qui l'on joue un mauvais tour. Il n'a guère aimé son amie ; et elle ne l'a point chéri ; et cela augmente encore sa colère. C'est un orage qui passe vite,
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inais^cela brûle et gronde ; on Tentend de loin. « Je pensais qu'il fallait mourii' plutôt que d'en ouvrir la bouche », écrit ]\Inie de Sé^dgné. mais, lui, confie son malheur à quinze ou seize personnes, et n'épargne en rien la réputation de celle qui fut son amie.
(( Ce fripon de Sévigné » est un bien aimable garçon, mais il ne réussit guère à la corn' ; il ne veut plus entendre parler du métier des armes. Soldat et courtisan sont pom'tant les principaux emplois d'un homme de qualité. Il en existe bien un troisième cpii incombe spécialement au chef des armes, à l'héritier du nom : c'est le devoir de continuer la race. Mais là encore ce gentil Sévigné se montre inutile. C'est un ^dveur, c'est un voluptueux ; ce n'est pas un père de famille. Tant de passions, tant de liaisons, tous ces souvenirs (romanesques et légers quelquefois, parfois coupables) l'avaient rendu comme incapable d'un engagement sérieux. Sa mère a raison : « C'est une fragile créature... »
Je vois si trouble dans le destin de votre frère que je n"en puis parler. Je ne vois point les petits enfants qui me viendront de ce côté. (21 juin 1680.)
Dès la première jeunesse, cet aimable descendant de Don Juan s'était lancé dans la carrière. Il n'avait c[ue vingt ans, lorsque, revenu de Candie, il faisait ses débuts dans la vie parisienne. La marquise, trop avertie par les excès du père, désh'ait couper court à ces dérèglements en mariant son fils K avec une petite fille qui est un peu juive de son estoc, mais les millions nous paraissent de bonne maison ». (Déjà !) Mais Sévigné n'entendait rien de cette oreille-là. Il s'était épris de la femme la plus libre (qui sait? peut-être de l'esprit le plus libre?) de Paris : Mnon,
Mlle de Lenclos — la maîtresse héréditaire. Elle avait onze ans de plus que la mère du petit baron :
Votre frère entre sous les lois de Ninon ; je doute qu'elles lui soient bonnes : elle avait gâté son père. Il faut le recommander à Dieu.
Mais Ninon se lassa vite de ce garçon vif et froid. C'était, disait-elle, « un cœur de citrouille fricassé dans de la neige ». Le mot plut à IVIme de Sévigné par la justesse de sa fantaisie. Elle ne l'oubliera jamais. Un autre jour, la vieille Aspasie appela son jeune amant « une âme de bouillie dans un corps de papier mouillé ». Sé\igné ne s'offensa pas de tant d'insolence ou de tant de franchise. Il se savait faible et froid. Il reprochait même ses défauts, en riant, à sa mère, « ... et me dit que je lui avais donné de ma glace, et qu'il se passerait fort bien de cette ressemblance ». Bien \dte ses amours avec Ninon s'assagissaient et devenaient une solide amitié ; ils étaient, l'un et l'autre, fort spirituels. Pour contenter sa flamme, il cherchait ailleurs, et bientôt la marquise recevait les confidences de son fils, fort épris de la comédienne à la mode — de « la jeune merveille », (( la petite Chimène », comme Mme de Sévigné appelle la Champmeslé.
Il me montre des lettres qu'il a retirées de cette comédienne ; je n'en ai jamais vu de si chaudes ni de si passionnées. Il pleurait ; il mourait. Il croit tout cela quand il écrit, il s'en moque un moment après.
Mais Chimène, tout comme Ninon, « se lasse d'aimeisans être aimée » : Sévigné n'était passionné que la plume à la main ; il quitta « la petite merveille » aussi vite que Ninon l'avait quitté. Ninon, devenue amie et confidente
CHARLES DE SÉVIGXÉ 201
du petit baron, avait demandé à lii'e les lettres de ractriee ; Sévigné les lui prêta. Mais, à parcourir ces jeunes pages émues et sincères, la vieille hétaïi'e sentit au cœur la morsure d'une jalousie imprévue : et, pour perdre la Cliampmeslé, elle menaçait d'envoyer tout le paquet chez un amant de la belle. Ce fou de Sé\dgné, ce faible Sévigné, paraît avoii' compris la chose comme une fameuse plaisanterie, et, rentré chez lui, il s'empressait à la raconter à sa mère. Mais elle s'indignait :
Je lui dis que c'était une infamie de couper ainsi la gorge à cette petite créature pour Tavoir aimé ; qu'elle n'avait point sacrifié ses lettres (connue on voulait le lui faire croire pom* ranimer), qu'elle les lui avait rendues ; que c'était une trahison basse et indigne d'un homme de quahté, et que, même dans les choses malhonnêtes, il y avait de l'honnêteté cà observer. H entra dans mes raisons ; il courut chez Ninon ; et, moitié par adresse, et moitié par force, il lui retira les lettres de cette pau\Te diablesse. Je les ai fait brûler. (22 avril 1671.)
C'était plus sûr. Les amours de Sévigné montaient en grade, et maintenant il s'affichait, sans grand mal, avec des femmes mariées. Personne ne prenait ces liaisons très au sérieux. Le monde pensa, comme M. de La Rochefoucauld, C[ue Sévigné n'était guère du bois dont sont faites les fortes passions. Et pourtant, un jour, le baron fut surpris « par un mari, dans une conversation fort secrète ». Il faisait mine alors de se tourner vers une yie régulière. Il fréquentait les jeunes filles. Sa mère, tout heureuse, pensait qu'il voulait enfin se marier ; mais non : Sévigné venait de découvrir le « flirt ». Il aimait assez faire rire les jeunes filles et leur faire un brin de cour ; mais, au moment sérieux, il se dérobait. Il paraît pourtant avoh'
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trouvé bien agréable certaine petite personne, dont il écrit à sa sœur :
14 jiiiUet 1677,
J'ai vu deux fois la jolie infaute chez elle ; elle est fort jolie, fort gaie ; je crois que je la divertis. J'ai le bonheur de faire rire la grand'mère, qui m'a dit, à moi-même, qu'elle me trouvait joli garçon. Nous nous entendons même, quelquefois, la petite fiUe et moi, et là-dessus nous nous regardons de côté. Cette affaire est entre les mains de la Providence.
]\Iine de Sévigné ne pouvait plus aller à Eennes ou à Vitré sans rencontrer le regard timide et éploré de ses belles-filles manquées. Il y avait, en plus, Mlle Sylvie de Tonquedec, fille d'un seigneur querelleur et rustaud de basse Bretagne que la marquigç ne pouvait guère souffrir, parce qu'autrefois il avait été le camarade des frasques du marquis : pendant plusieurs années, Mlle de Tonquedec était ie cauchemar de Mme de Sévigné. C'était presque une consolation que de se rappeler l'existence de la belle abbesse chez qui, trop souvent, le baron allait « chanter inatines )). Et puis, il y avait Mlle de la Coste. Celle-là était une demoiselle de petite noblesse, trente ans passés, « aucun bien... imlle beauté». Le baron, étant seul aux Rochers })endant l'automne de 1679, avait affau'e à Kennes ; et là, il rencontra cette personne. Il en devint éperdunuMit anujureux, à sa manière. Il la suivit de Rennes en basse Bretagne. Le père de la belle s'alarma et écrit à la marquise « qu'il en est bien fâché ; et que ce n'est point un parti pour M. de Sévigné ». Il craigiuiit aussi, le brave homme, que cette cour intempestive
CHAULES DE SKVIGNE 203
ne dégOLitcît sa fille <( d'im parti proportionné auquel elle était comme accordée ;>.
Mme de Sé\i2fné confiait ces tracas à sa fille :
25 octobre 1678.
Toute la province en parle ; M. de Coulanges et toutes mes amies de Bretagne m'en écrivent et croient tous qu'il se mariera. Pour moi. je suis persuadée que non ; mais je lui demande pourquoi décrier sans besoin sa pau\Te tête, qui avait si bien fait dans les commencements. (Elle parle des succès de son fils comme député de la noblesse aux États de Eennes.) Pourquoi troubler cette fille qu"il n'épousera jamais? Pourquoi lui faire refuser ce parti qu'elle ne regarde plus qu'avec mépris? Pourquoi cette perfidie? Et si ce n'en est point une, elle a bien un autre nom, puisque, assurément, je ne signerai point à son contrat de mariage. S'il a de l'amour, c'est une folie qui fait faire encore de plus grandes extravagances ; mais, comme je Ven crois incapaUe, je ferais scrupule, si j'étais en sa place, de troubler, de gaieté de cœur, l'esprit et la fortune d'une personne qu'il est si aisé d'éviter. E est aux Rochers, me parlant de ce voyage de chez Tonquedec, mais pas un mot de la demoiselle, ni de ce bel attachement.
]\lme de Sévigné connaissait son garçon. Déjà le feu de paille flambait moins haut.
1^^ novembre 1679.
Mon fils est tristement aux Rochers. H dit que le premier sou-, quand il se trouva tout seul dans mon appartement, avec les clefs de mes cabinets qu'on lui donna, il fut saisi d'une pensée si funeste, et cela ressembla tellement à une chose qui amvera quelque jour, qu'il se mit à pleurer, comme quand le bon abbé
204 MA DAM F. DE SI'VKiM-:. — CliAP. VIII
recevait Notrc-Seigneur. Il m'assure fort qu'il n'épousera point la petite personne dont je vous ai parlé. Tout le monde me mande, pourtant, qu'il y a de la mvauderie entre eux. Il veut aller chez Tonquedec, qui n'est qu'à deux lieues de la belle ; toute la province en parle et trouve sa conduite la plus mauvaise du monde. Il me persuade qu'il n'a point envie de faii*e une sottise, mais, comme il est faible, et quïl me mande tous les jours qu'il est différent de lui-même, qu'il est deux ou trois honmies tout à la fois, je lui dis que le plus sûr est de ne point s'exposer à voir cette fille chez elle ; qu'il est dangereux de tenter Dieu ; qu'il ne faut qu'un malheur; et que, pendant qu'un de ces hommes serait pris pour dupe, l'autre maudirait le jour et l'heure d'un si ridicule accouplement !
C'est que Sévigné n'aimait plus les comédiennes, les Mnon, ni même les belles duchesses mal mariées.
H lui fallait une âme, un certain sentiment, quelque chose d'élevé, de presque un peu austère... Et si im rien blesse sa délicatesse intime, il se dégoûte vite de l'objet qu'il adorait. Déjà, au moment de sa prime jeunesse, il avait connu de ces brusques revirements, et la marquise écrivait, dès avril 1671, le récit d'une de ces lassitudes subites, de ces sécheresses imprévues :
Il me disait hier au soir que, pendant la semaine sainte, il avait été si épouvantablement dévergondé qu'il lui avait pris un dégoût de tout cela cpii lui faisait bondir le cœm\ Il n'osait y penser, il avait envie de vomir... Il avait l'imagination frappée et ne pouvait regarder une femme. H était comme les chevaux rebutés d'avoine. Ce mal n'a pas été d'un moment.
C'était l'amoureux voluptueux et gai qui se voyait déjà vaincu par un autre, ascète et philosophe. Et c'était ce dernier, j'imagine, qui se montrait si fortement épris
ClIAPxLES DE SÉVIGNK 205
d'une fille laide de trente ans. Sévigné ne se résignait pas facileriient an refus de sa mère : il l'aimait plus que tout au monde ; mais il aimait aussi beaucoup Mie de la Coste. Il cédait à sa mère à contre-cœur.
Il me dit qu'il y a un lui qui m'adore, un autre lui qui m'étrangle ; et qu'ils se battaient tous deux l'autre jom' à outrance, dans le mail des Rochers. (2 novembre 1679.)
La mère remportait, et, longtemps après, Sé\dgné devait assister au mariage de son ancienne flamme. Le petit baron s'attristait, « persuadé qu'il ne se marierait jamais », se voyant tout seul au monde et ruiné. Son cœm' s'allumait encore. Mais, ici encore, la marquise s'opposait à l'engouement de son fils. C'était un mariage, disait-elle, — et Mme de La Fayette abondait dans ce sens, — prédestiné au malheur ; mais Sévigné la trouvait injuste et arbitrah-e :
Une fiUe de quahté bien faite, avec cent mille écus ! Ne faut-il pas être destiné à n'être jamais étabh et à finir sa vie conmie un misérable, pour ne pas profiter de partis de cette conséquence quand ils sont entre nos mains? Voyez la vie qu'elle mène ! C'est une sainte ! C'est l'exemple de toutes les femmes. Il est vi-ai, mon très cher, jusqu'à ce que vous ayez épousé Mlle de Mauron, vous avez été prêt à vous pencbe.
Mie de Mauron, voilà enfin le nom destiné à donner le bonhem' à Sévigné. C'était une jeune Bretonne, un des beaux noms de la province, pas jolie, mais douce, pieuse, discrète, entre seize et vingt-cinq ans (seize ans, selon la généalogie de sa maison ; vingt-cinq, si nous en croyons un certificat de baptême conservé à Rennes ; mais ceci peut se rapporter à une sœur aînée, morte jeune, dont Jeanne-Marguerite aurait ensuite porté le nom), en tout
cas, bien assez jeune pour Sévigné, né en 1648, et par conséquent âgé de trente-six ans au moment de son mariage. L'union eut lieu en 1684, et non sans peine. L'alliance des Sévigné était certainement flatteuse; mais, en Bretagne, on connaissait trop les légèretés, les dissipations de l'héritier du nom. Le baron de Mauron, conseiller au parlement de Kennes, était riche de plus de soixante mille francs de rente (multiplions toujours par cinq ou six) ; il donnait deux cent mille francs à sa fille, et voulait au moins voir à M. de Sévigné treize mille livres de rente. Or la petite terre de Sévigné ne valait à peu près rien ; les Rochers, six mille livi'es par an ; Bodégat et le Buron, ensemble, envii'on huit mille livres ; et le douaire de la marquise en prenait en^dron le tiers. Pour assurer le bonheur de son fils dans un mariage si raisonnable, « après tant d'outrages et tant de naufrages », cette bonne mère se sacrifia, cédant au petit baron (au marquis, comme il faut dire maintenant), ses intérêts en Bretagne, se dépouillant de sa vaisselle plate, se privant même de son équipage : chose presque indispensable à une femme de qualité,... autant dire qu'elle se coupa les ailes.
Les cinq ou six mille francs par an assurés de la sorte, Sévigné pouvait arriver au chiffre indispensable (et assez modeste en somme) de treize mille francs de rente. L'abbé de Coulanges ^dda sa cassette pour aider aux frais du mariage. Et voilà enfin le fils établi. Et notre Mme de Sévigné n'est pJus maîtresse aux Rochers. Soyons sûi' que ce n'était pas sans peine qu'elle pensa dire adieu à tout ce petit royaume, à ces allées qu'elle avait plantées, à ces fermes, à ces terres qu'elle gouvernait et entretenait si bien. JJii faible écho du sentiment si naturel qu'elle
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étouffait nous parvient dans une lettre de Sévigné. C'est le post-seriptum d'une lettre bien humble, bien conciliante, où, en échange des bons procédés de sa mère, il consent à être moins favorisé par son testament que sa sœur, Mme de Grignan :
J'ai le cœur fort serré de ce que vous appelez votre chambre des Rochers, votre « défunte chambre ». Y avez-vous donc renoncé, ma très chère madame? Voulez-vous donc rompre tout commerce avec votre fils, après avoir tant fait pour lui? Voulez-vous vous ôter à lui et le punir, comme s"il avait manqué à tout ce qu'il vous doit? Mou mariage ne réparera pas un tel malhem", et je vous aime mille fois mieux que tout ce qu'il y a dans le monde. Mandez-moi, je vous prie, quelque chose làdessus ; car j'ai, en vérité, le cœur si gros, que, s'il n'y avait du monde dans ma chambre à l'heure qu'il est, je ne pourrais m'cmpêcher de pleurer. Adieu, ma très chère madame. Ne renoue :z pas à votre fils ; il vous adore ; il vous souhaite toute sorte do bonheur, avec autant de vérité et d'ardeur qu'il souhaite son propre salut.
]\Ime de Sé\igné n'alla pas en Bretagne pour assister au mariage, et une lettre à Bussy où elle lui fait part de la chose montre une certaine exaspération contre le baron de Mauron. Il fallait bien passer sous ses fourches caudines ; mais, le lendemain des noces, sa fille, devenue marquise de Sévigné, fit faire à son mari un codicille qui augmentait de moitié le domaine réservé sur les biens de Sévigné à sa belle-mère. C'était se montrer femme adroite et délicate. Je la trouve charmante cette jeune marquise, avec son visage fin et pâle, son air souffrant, un peu réservé, mais délicat et vif. Elle ne tarda pas à prendre un grand empire sur son mari ; elle sut s'effacer devant sa belle-mère. Et pourtant, lorsque Mme de Sé^ngné alla
voir le jeune ménage anx Rochers, sept on hnit mois après lem* mariage, on sent dans tontes ses lettres une grande tristesse. Elle n'avait qu'à se louer des égards qu'on avait pour elle :
H n'y a pas moyen de sentir qu"il y ait une autre maîtresse que moi dans cette maison ; quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de petits ordres invisibles.
Mais elle n'était plus chez elle, aux Eochers ; elle n'allait plus planter ses allées, faire abattre ses arbres ; et elle continue :
Je me promène seule ; mais je n"ose me livrer à l'entre chien et loup, de peur d'éclater en cris et en pleurs ; l'obscurité me serait mauvaise dans l'état où je suis... J"aurai bien de la peine à soutenir plus de tristesse que je n'en ai. (27 septeruhre 1684.)
Et elle se plaint cpi'aux Rochers, maintenant, les jours ont toute leur étendue et quelque chose encore au delà. « Poiu" le mois de septembre, il me. semble qu'il a duré six mois, et je ne comprends point qu'il n'y ait que quinze jours que je suis ici. »
Et pourtant petit à petit la douceur de la jeune femme nouvelle devait la pénétrer. Ce n'était pas tout de suite. Elle écrit à sa fille, sous la date du 1^^ octobre :
Elle a de très bonnes qualités, du moins, je le crois ; mais dans ce commencement je ne me trouve disposée à la louer que par des négatives : elle n'est point ceci: elle n'est point cela. Avec le temps, je dirai, peut-être, elle est cela. Elle vous fait mille jolis compliments ; elle souhaite d'être aimée de nous, mais sans empressement ; elle n'est donc point empressée; je n'ai que ce ton jusqu'ici. Elle ne parle point breton ; elle n'a point l'accent de Rennes.
Mais déjà, quelques jours plus tard, la belle-mère commence'^ à se rendre. Elle a beaucoup causé avec la jeune femme pendant une absence de Sé^igné à Rennes.
Je l'ai trouvée toute pleine de raison, rentrant dans toutes nos affaires du temps passé comme une personne, et mieux que toute la Bretagne. C'est beaucoup que de n'avoir point l'esprit fichi. ni de travers, et de voir les choses comme elles sont.
A cette douceur, à cette raison, la jeune Marguerite joignait un troisième attrait : elle était fort pieuse. Elle met son mari « dans la fantaisie de payer toutes ses dettes, et comme il n'a point de fonds extraordinaires pour cela, ce n'est que peu à peu et sur ses revenus ». Il fallait donc renoncer à Paris pendant quelques années, se tenir tranquille aux Rochers, où, maintenant, on vivait comme deux amoureux ermites :
Votre frère est tout à fait tourné du côté de la dévotion. Il est savant ; il lit souvent des Kvres saints, il en est touché, il en est persuadé. Il viendra un jour où l'on sera bien heureux de s'être nourri dans ces sortes de pensées clu'étiennes : la mort est affreuse quand on est dénué de tout ce qui peut nous consoler dans cet état. Sa femme entre dans ses sentiments ; je suis la plus méchante, mais pas assez pour être de contrebande. (27 décembre 1684.)
Je pense que notre marquise ne recevait pas peut-être très bien la famille de la jeune femme, d'après un passage de ses lettres :
Mon fils doit à mon arrivée de lui avoir écarté beaucoup de mauvaise compagnie dont il était accablé. J'en suis ravie ; car je ne suis point docile, comme vous savez, à de certaines impertinences ; et, parce que je ne suis pas assez heureuse pour rêver
comme vous, je m'impatiente et je dis des rudesses. Dieu merci ! nous sommes en repos.
Et je trouve qiiïl est heureux qu'une belie-mère aussi spirituelle et aussi « pétillante » ait eu justement cette colombe de belle- fille. Je dis coIom'be;^ïme de Sévigné, elle, dit tourterelle. Dans ime lettre fort aimable, qu'elle écrivait plus tard au baron de Mauron, un jour que la jeune marquise était en ^dsite chez son père, elle lui dit : « Gouvernezla bien, divertissez-la, amusez-la ; enfin mettez-la dans du coton et conservez-nous cette chère et précieuse personne. J'embrasse votre tourterelle. )>
Xous voyons par là que cette jeune personne était une personne délicate ; et en effet, depuis son mariage, elle n'a plus connu la santé. L'emploi que Sévigné avait fait de sa jeimesse le poursuivait encore. Maintenant qu'il voulait être sage, ne l'ayant pas toujours été, maintenant que les entraînements n'attiraient plus, que tous les mauvais liens étaient rompus ; maintenant que la grande réforme était faite, il voyait qu'on n'échappe pas aux conséquences de ses aventures. Sévigné n'aura pas d'enfants. Il veillera, malade, au chevet d'une pâle jeune femme adorée.
Lorsqu'elle arrivait aux Rochers en 1684, ^Ime de Sé^igné était frappée du triste état de santé des jeunes châtelains :
Ma belle- fille n"a que des moments de gaieté, car elle est toute accablée de vapeurs ; elle change, cent fois par jour, de visage, sans en trouver un bon ; elle est d'une extrême déUcatesse, elle ne se promène quasi pas. Elle a toujours fi'oid; à neuf heures du soir elle est tout éteinte ; les jours sont trop longs pour elle.
ClfAllLES DE SÉVIGNÉ 211
L'hiver passe, et la jeune femme ne va guère mieux :
Mon fils et sa femme sont à Kennes depuis lundi. Je trouve cette petite femme si malade, si accablée de vapeurs, avec des fiè\Tes et des frissons à tous moments, des maux de tête enragés, que je leur ai conseillé de s'approcher des capucins.
Car les remèdes imioceuts des capucins, les poudres de sympathie, les cataplasmes enterrés, faisaient alors des guérisoiis non moins miraculeuses que nos sachets de radium.
Les capucins ne guérissaient pas la jeune marquise ni son mari. Au mois d'août 1686, Sévigné rendait la Aisite de sa mère à Tabbaye de Livry, et là nous voyons qu'il s'était mieux trouvé des médecins de Paris ; car les médecins dont se moque Molière avaient, quand même, la main pai-fois heureuse. Sa mère écrit à son ami, le président de Monte eau :
Parlons un moment de ce pau\Te Sévigné : ce serait avec douleur si je n'avais à vous apprendre que, après cinq mois d'une souffrance terrible par les remèdes qui le purgeaient jusqu'au fond des os, le pau\Te enfant s'est trouvé dans une très parfaite santé. Il a passé le mois d'août tout entier avec moi dans cette solitude que vous connaissez ; nous étions seuls avec le bon abbé, nous avions des conversations infinies, et cette longue société nous a fait un renouvellement de connaissance qui a renouvelé notre amitié. Il s'en est retourné chez lui avec un fonds de philosophie chrétienne chamarrée d'un brin d'anachorète ; et, sur le. tout, une tendresse infinie pour sa femme, dont il est aimé de la même façon, ce qui fait en tout l'homme du monde le plus lieureux, parce (pi' il passe sa vie à sa fantaisie.
A force de passer sa vie avec des Bretons, Sévigné s'en faisait fort estimer : nuiis c'était sans le moindre enthou-
212 MADAME DE SEVÏGNE. — CHAP. VHl
siasiîie qu'il se vit nommer par ses paii's colonel du régiment de noblesse de la ^dcomté de Rennes, sorte de milice de qualité qui devait défendre la province, en cas d'invasion, sans en sortir. Cette élection, c'était un beau compliment. Mais Sé\igné n'avait pas d'orgueil. Et puis, il n'avait pas quitté les Gendarmes-Dauphin pour trôner dans l'arrière-ban. Cet avantage l'importuna ; il y vit surtout de la dépense à faire, de la besogne à accomplir. Les lettres de sa mère à IVIme de Grignan répercutent les plaintes du colonel de réserve malgré lui.
Mon fils ne peut envisager de rentre]' dans le service par ce côté-là ; il en a horreur et ne demande qu'à être oublié dans son pays. (5 janvier 1689.) Un autre serait charmé de cet lioimeur ; niais il en est fâché, n'aimant, sous quehpie nom que ce j)uissc être, la guerre, par ce côté-là. (21 février 1689.) Le corps de la noblesse pour l'arrière-ban est d'une grandeur et dime magnificence surprenantes. Vous ni'aUez demander quel persomiage fait mon fils dans tout cela : celui d'un anachorète au désespoir que la guerre vienne troubler son repos et sa sohtude. Il a tout refusé, mais la noblesse de Rennes et de Vitré Font élu, malgré lui, pour être à leur tête, au nombre de six cents et plus, et il n'a pas été en son pouvoir de refuser un choix si honorable.
Pourtant, lorsque Mme de Sévigné revisita la Bretagne au mois de mai, sous la conduite de la duchesse de Chaulnes, elle trouva son fils si fringant et si beau, à la tête de sa milice splendide, qu'une gaieté lui en est venue, qui était du reste dans l'air ; et dans ce sens bientôt le jeune ménage abonda. Pourquoi Sévigné ne serait-il pas envoyé comme député de la noblesse, par Rennes et par Vitré à Versailles, pour aller faire au roi les compliments de la province? Voilà une façon de vivre à la cour sans bourse
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délier, et crhal)iter aii])iès de sa mère et de ses ^ieux amis ; voilà comment rentrer dans leur cercle sur le pied d'un personnage considérable : c'était peut-être le seul rêve quelque peu ambitieux que Sé\igné eût jamais fait. Égayée par un projet si charmant, cette ^dsite de notre marquise aux Rochers était bien plus heureuse que la précédente Elle se loue de tout :
La petite femme était ravie de me voir. Je l'ai toujours trouvée fort vive, fort jolie, m" aimant beaucoup, charmée de vous et de 31. de Grignan — elle a un goût pour lui qui nous fait rire. Mon fils est toujours aimable ; il me paraît fort aise de me voir ; il est fort joh de sa personne : une santé parfaite, viî et de l'esprit.
Les Rochers sont si charmants, éclairés par Fespoir de bientôt les quitter en famille, que Mme de Sé\igné y reste dix-huit mois à Taffilée. Elle est au mieux avec sa petite bru, laquelle ne peut plus se passer de sa bellemère. Un jour, arrêtée par des inondations, à Rennes, où elle avait affaire, la jeune femme se hasarda à revenir aux Rochers et fut assez « hardie pour passer une fort grande eau sur un cheval qui nagea plusieurs pas. An lieu d'être bien reçue après cette belle action, elle fut grondée ; elle joua à se noyer, et nous qui savons ce qui en est, nous ne pouvons lui pardonner ». (29 jmivier 1690.)
Mais voici que les vents s'apaisent, que les pluies s'espacent ; les allées sablonneuses se trouvent déjà toutes séchées.
Nous avons un fort aimable temps, une espérance de printemps qui vaut mieux que le printemps. Les Rochers sont de nouveau le plus charmant séjour.
214 MADAME DE SEVIGNE. — CIIAP. VIII
Et Mme de Sévigné écrit à Bussy :
Mon fils a bien de l'esprit, et nn esprit cultivé qui réveille le mien. Sa femme en a beaucoup aussi ; surtout, une intellioence ^ive qui surprend.
Et Biissy de répondre :
Je voudrais bien être un cpiart avec vous trois aux Rochers pour huit jours ! Que ne dirions-nous pas !
Attardons-nous un instant à contempler notre héroïne. C'est la dernière fois que nous verrons Mme de Sé^^gné aux Rochers. Elle y est restée longtemps pour mettre ses affaires à point, pour économiser les frais d'un nouvel équipage, et aussi, sans doute, parce qu'elle s'y plaisait, et parce qu'elle se sentait arrivée à un âge oii les grands voyages comptent double. Le prochain serait évidemment pour Grignan, à moins que ce ne soit pour bien plus loin encore !... Elle allait avoir soixante-quatre ans ; ses forces commençaient parfois à la trahh' : reverrait-elle la a sainte horreur » des bois? les allées qu'elle avait plantées? la place Coulanges avec ses orangers? le mail? Elle n'osait trop y compter. Déjà ses amies de Paris, Mme de Chaulnes, Mme de Lavardin, Mme de La Fayette, s'étaient effrayées de la voir passer l'hiver dans un séjour écarté, quelque peu humide, où elle avait été malade à plusieurs reprises. j^Ime de La Fayette lui écrivait, « du ton d'un arrêt du conseil d'en haut «, la menaçant de ne plus l'aimer si elle ne retournait pas sur l'heure à Paris :
n est question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez riiiver en Bretagne, à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille ; les Rochers sont pleins de bois ; les catarrhes et les fluxions vous
accableront ; vous vous ennuierez ; votre esprit deviendra triste et baissera, tout cela est sûr.
Ainsi fulmina et prophétisa i\Iine de La Fayette. On avait tout prévu : l'équipage de M. de Sévigné conduii'ait sa mère à Malicorne, où elle trouverait les chevaux et la calèche du duc de Chaulnes ; celle-ci l'amènerait à Paris. Là, elle devait loger à l'hôtel de Chaulnes en attendant l'expiration du bail de la « Carnavalette ^\ sous-louée pour tout riiiver. Et voilà le beau : en montant dans sa chambre elle y trouverait mille écus prêtés, sans intérêt, par une main inconnue. « Mon Dieu, s'écrie Mme de Sé^^gné, la belle proposition : de n'être plus chez moi, d'être dépendante, de n'avoir point d'équipage et de devoir mille écus ! » Le projet est, sans doute, « d'une ^dvacité et d'une amitié qui me font pleurer ». Mais combien elle préfère les Rochers : « L'horreur d'un hiver à la campagne n"est que de loin. » Ce n'est donc que le 3 octobre 1690 qu'elle se décide à partir, et pour un voyage de cent cinquante lieues, un voyage de trois semaines — un voyage comme ferait, de nos jours, une mère sexagénaue qui irait voir sa fille de Paris à Saïgon. Mme de Sévigné part pour Grignan. Elle part après un séjour de seize mois aux Rochers, forte, comme elle dit, « de l'approbation de ^es docteurs ». En effet, Mme de La Fayette lui offre sans rancune le coup de Fétrier :
Nous voulons vous faiie aller eu Provence puisque vous ne veuez point à Paris : c'est tout ce ([u'il y a de meilleur à faire. Le soleil est plus l)eau : vous aurez compagnie, je dis ménu' séparée de Mme de (.irignan, qui n'est pas peu. Un gros château, liJen des gens ; enfin cest vi^Te que d'être là. .le loue extrêmement monsieur voti'e fils de consentir de vous perdre pour votre intérêt ;si j'étais en train d'écrire, je lui en ferais des comphments.