‹ Mmme de SévignéChapitre 20 sur 29 · LA MARQUISE ET SON FILS · texte numérisé non relu

LA MARQUISE ET SON FILS

A Madame de Grignan.

Aux Rochers, mercredi 4 décembre 1675.

Voici le jour que j'écris sur la pointe d'une aiguille ; car je ne reçois plus vos lettres que deux à la fois le vendredi. Comme je venais de me promener avant-hier, je trouvai au bout du mail le f rater, qui se mit à deux genoux aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines sous terre à chanter matines, qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une autre façon. «J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver de la colère : je fus fort aise de le voir. Vous savez comme il esi divertissant : il m'embrassa mille fois ; il me donna les plus méchantes raisons du monde, que je pris pour bonnes. Nous causons fort, nous lisons, nous nous promenons, et nous achèverons ainsi l'année, c'est-à-dire le reste. Nous avons résolu d'offrir notre chien de guidon, et de souffrir encore quelque supplément, selon que le roi l'ordonnera. Si le chevaher de Lauzun (1) veut vendre sa charge entière, nous le laisserons trouver des marchands de son côté, comme nous en chercherons du nôtre, et nous verrons alors à nous accommoder.

(1) François de Nomptir de Caumont.

y 27 mai 1680.

Je fus liier au Buron ; j'en revins le soir ; je pensais pleui'er en voyant la dégTadation de cette terre : il y avait les plus vieux bois du monde ; mon fils, dans son dernier voyage, y fit donner les derniers coups de cognée. Il a encore voulu vendi'e un petit bouquet qui faisait une assez grande beauté. Tout cela esl pitoyable. Il en a rapporté quatre cents pistoles dont il n'eut pas un sou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu'il fait ni ce que son voyage en Bretagne lui a coûté, quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son cocher à Paris et qu'il n'eût que le seul Larmechin dans cette ville (Nantes) oii il fut deux mois, n trouve lïnvention de dépenser sans paraître, de perdre sans jouer, et de payer sans s'acquitter ; toujom*s une soif et un besoin d"ai'gent en paix comme en guerre ; c'est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n'a aucune fantaisie, mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fiUe, il faut que vous essuyiez tout ceci ! Toutes ces diyades affligées que je vis hier, tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens corbeaux établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois, ces chouettes qui, dans cette obsciirité, annonçaient, par leurs funestes cris, les malheurs de tous les hommes ; tout cela me fit liier des plaintes qui me touchèrent sensiblement le cœur. Et que sait-on, même, si plusieurs de ces \ieux chênes n'ont point parlé comme celui où était Clorinde? Ce Heu était un luoqo d'incanio, s'il en fut jamais. J'en re\ins donc toute triste.

Au marquis de Sévigné, son fils.

A Paris, ce 5 août 1684,

]1 luui ([[iL'ïi attendant vos lettres je vous coûte une fort jolie petite liistoire. Vous avez regi'etté Mlle de ... ; vous avez mis au rang de vos malheurs de ne l'avoir point épousée ; vos meilleures amies étaient révoltées contre votre bonhem*;

c'étaient Mme de Lavardiii et IVInie de La Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualité, bien faite, avec cent mille écus ! ne faut-il pas être bien destiné à n'être jamais établi et à finir sa vie comme un misérable, pom' ne pas profiter de cette conséquence, quand ils sont entre nos mains? Le marquis de... n'a pas été si difficile, la voilà bien établie. H faut être bien maudit pour avoir manqué -cette affaire-là : voyez la vie qu'elle mène; c'est une sainte, c'est l'exemple de toutes les femmes. Il est vrai, mon très cher, jusqu'à ce que vous ayez épousé Me de Mauron, vous avez été prêt à vous pendre : vous ne pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles dispositions de sa jeunesse, qui faisaient dii'e à IVIme de La Fayette qu'elle n'en aurait pas voulu pour son fils avec un million, s'étaient heureusement tournées du côté de Dieu ; c'était son amant, c'était l'objet de son amour; tout s'était réuni à cette unique passion. Mais comme tout est extrême dans cette créature, sa tête n'a pas pu soutenir l'excès du zèle et de l'ardente charité dont elle était possédée, et, pour contenter ce cœur de Madeleine, elle a voulu profiter des bons exemples et des bonnes lectures de la vie des saints Pères du désert et des saintes pénitentes. Elle a voulu être le don QuicJwtte de ces admirables histoires ; elle partit, il y a quinze jours, de chez elle à quatre heures du matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais ; elle trouve dans le faubourg une chaise roulante, elle monte dedans et s'en va à Rouen toute seule, assez déchirée, assez barbouillée, de crainte de quelque mauvaise rencontre ; elle arrive à Rouen, elle fait son marché de s'embarquer dans un vaisseau qui va aux Indes ; c'est là où Dieu rappelle, c'est là où elle veut faire pénitence ; c'est où elle a vu sur la carte les endroits cpii l'invitent à finir sa vie sons le sac, ot sur la cendre; c'est lA (in Fabbé Zozime (1) la

(1) Fameux sohtaue du sixième siècle qui veiiait communier tous les ans sainte JMaiic Égyptienne, la nuit du jeudi au vendredi saint, dans un désert sur les bords du Jourdain.

viendra coiumunier quand elle mourra. Elle est contente de sa résolution, elle voit bien que c'est justement cela que Dieu demande d'elle : elle renvoie le petit laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte ; il faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent sou départ ; elle a saintement oublié son mari, sa fille, son père et toute sa famille ; elle dit à toute heure :

Çà, courage, mon amour, point de faiblesse liumahie.

n paraît qu'elle est exaucée, elle touche au moment bienheureux qui la sépare pour jamais de notre continent ; elle suit la loi de rÉvangile, elle quitte tout pour suivi'e Jésus-Christ. Cependant, on s'aperçoit dans sa maison qu'elle ne revient point dîner ; on va aux églises voisines, elle n'y est pas ; on croit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles ; on commence à s'étonner, on demande à ses gens, ils ne savent rien ; elle a un petit laquais avec elle, elle sera sans doute à Port-Roj^al-des- Champs ; elle n'y est pas ; où pourra-t-elle être? On court chez le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; le curé dit qu'il a quitté depuis longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant toute pleine de pensées extraordinaires et de désirs immodérés de la Thébaïde. comme il est homme tout simple et tout \Tai, il n'a point voulu se mêler de sa conduite. On ne sait plus à qui avoir recours : un jour, deux jours, six jours, on envoie à quelques ports de mer, et par un hasard étrange on la trouve à Rouen, sur le point de s'en aller à Dieppe, et de là au bout du monde. On la prend, on la ramène bien joliment, elle est un peu embarrassée.

J'allais, j'étais ; l'amour a sur moi tant d'emphe.

Une confidente déclare ses desseins ; on est affligé dans la famille ; on veut cacher cette folie au mari, qui n'est pas à Paris, et qui aimerait mieux une galanterie qu'une telle équipée. La mère du mari pleure avec Mme de Lavardin, qui pâme

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