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de rire et qui dit à ma fille : Me pardonnez-vous d"avoir empêché que votre frère n'ait épousé cette infante? On conte aussi cette tragique histoire à Mme de La Fayette, qui me Fa répétée avec plaisir, et qui me prie de vous mander si vous êtes encore bien colère contre elle ; elle soutient qu'on ne peut jamais se repentir de n'avoir pas épousé une folle. On n'ose eu parler à 3111e de Grignan, son amie, qui mâchonne quelque chose d'un pèlerinage, et se jette, poiu: avoir plus tôt fait, dans un profond silence. Que dites- vous de ce petit récit? vous a-t-il ennuyé? n'êtes-vous pas content? Adieu, mon fils ; M. de Schomberg marche en Allemagne avec vingt-cinq mille hommes : c'est pour faire venir plus promptement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste.
A madame de Grignan.
Aux Rochers, mercredi 30 novembre 1689.
Vous avez donc été frappée du mot de Mme de La Fayette, mêlé avec tant d'amitié (1). Quoique je ne me laisse pas oubher cette vérité, j'avoue que j'en fus tout étonnée ; car je ne me sens encore aucune décadence qui m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire souvent des réflexions et des supputations, et je trouve les conditions de la vie assez dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse : je la vois, m'y voilà, et je voudrais ])ien, au moins, ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont près de m'outrager ; et j'entends une voix qui dit : Il faut marcher malgi'é vous, ou
(1) Mme de La Fayette écrivait à ^Ime de Sévipié, le 8 octobre précédent : « Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste et baissera, etc. »
bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pom'tant le sort de tout ce qui avance un peu trop ; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place et fait prendre patience : prenez-la donc aussi, ma très chère, et que votre amitié trop tencke ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit con damner.
Je n'eus pas une grande peine à refuser les offres de mes amies, j'avais à leur répondre, Paris est en Provence, comme vous, Paris est en Bretagne : mais il est extraordinaire que vous le sentiez comme moi. Paris est donc tellement en Provence pour moi, que je ne voudi-ais pas être cette année -autre part qu'ici. Ce mot, (Vêtre VJiiver aux Rochers, effraie : hélas ! ma fille, c'est la plus douce chose du monde ; je ris quelquefois, et je dis : C'est donc là ce qu'on appelle passer l'hiver dans des bois. Mme de Coulanges me disait l'autre jom* : Quittez vos humides Rochers : je lui répondis : Humide vous-même : c'est Brevannes (1) qui est himiide, mais nous sommes sm- une hauteur ; c'est comme si vous disiez : votre humide Montmartre. Ces bois sont présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait ; un terrain sec, et une place Madame, où le nùdi est à plomb ; et un bout d'une grande allée, où le couchant fait des merveilles ; et quand il pleut, une bonne chambre avec un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme présentement ; il y a bien du monde qui ne m'incommode point ; je fais mes volontés ; et quand il n'y a personne, nous sommes encore mieux, car nous hsons avec un plaisir que nous préférons à tout. Mme de Marbeuf nous est fort bonne ; elle entre dans tous nos goûts ; mais nous ne l'aurons pas toujom-s. Voilà une idée que j'ai voulu vous donner, afin que votre amitié soit en repos.
(Ij liaison de campagne de Mme de Coulanges.
2^2 = MADAME DE SÉYIGNK. — Cil AP. VIII ==
A madame de Grignan.
Aux Rochers, 29 juin 1689.
Voici notre vie aux Rochers...
On se lève à huit heures ; très souvent, je vais, jusqu'à neuf heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois ; après la messe, on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueilhr des fleurs d'orange, on dîne, on lit, ou l'on travaille jusqu'à cinq heures. Depuis que nous n'avons plus mon fils, je hs pour épargner la petite poitrine de sa femme : je la quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables allées, j"ai un laquais qui me suit, j'ai des livres, je change de place, et je varie le tour de mes promenades : un livre de dévotion et un li\Te d'histoire, on va de l'un à l'autre ; cela fait du divertissement ; un peu rêver à Dieu, à sa providence, posséder son âme, songer à l'avenir ; enfin, sur les huit heures, j'entends une cloche, c'est le souper ; je suis quelquefois un peu loin ; je retrouve la marquise dans son beau parterre ; nous sommes une compagnie : on soupe pendant l'entre chien et loup : je retourne avec elle à la place Coulanges au miheu de ses orangers ; je regarde d'un œil d'envie la sainte horreur au travers de la belle porte de fer que vous ne connaissez point. Je voudrais y être, mais il n'y a plus de raison. J'aime cette vie mille fois plus que celle de Rennes ; cette solitude n'est-elle pas bien convenable à une personne qui doit songer à soi, et qui est, ou veut être clu'étienne? Enfin, ma chère bonne, il n'y a que vous que je préfère au triste et tranquille repos dont je jouis ici.
18 septembre 1689..
On dîne fort bien ; il vient un voisin. On parle de nouvelles. !Xous travaillons l'après-dîner, ma belle-fille à cent sortes de
choses, moi à deux bandes de tapisserie que >Ime de Kerman me donna à Chaulnes... Mon fils nous lit de^ livi'es très agréables et fort bons : nous en avons un de dévotion, les autres d'histoire ; cela nous amuse et nous occupe ; nous raisonnons sm* ce que nous avons lu ; mon fils est infatigable ; il lit cinq heures de suite si Ton veut. Kecevoir des lettres, y faire réponse, tient une grande place dans notre \ie, principalement pom' moi. xvous avons eu du monde. ISiOus en aurons encore : nous n'en souhaitons point ; quand il y en a, on est bien aise. Mon fils a des ou\Tiers : il fait j)are)\ comme on dit ici, ses gTandes allées ; ■vraiment elles sont belles ! Il fait sabler son parteiTC... ]^ous soupons à huit heures ; Sé\igné ht après souper, mais des li\Tes gais, de peur de dormir. JDs s'en vont à dix hem-es ; je ne me couche .guère que vers minuit : voilà Ciuelle est à peu près la règle de notre couvent. Il y a, sur la porte : Sainte liberté, ou Fais ce que voudras.
A madame de Grignan.
Aux Rochers, dimanche 19 février 1690.
Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m'ordonneriez de faire le carême ; et, ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodité, vous seriez persuadée, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne santé que pour me faire obéir aux commandements de TEghsc. Xous faisons ici une bonne chère ; nous n'avons pas la ri^ière de Sorgiie, mais nous avons la mer ; en sorte que le poisson ne nous manc[ue pas. H nous vient toutes les semaines du beurre de la Prévalais, je l'aime et le mange comme si j'étais Bretonne ; nous faisons des beun'ées infinies : nous pensons toujours à vous en les mangeant : mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les miennes : nous y mettrons bientôt de jjetites herbes fines et des violettes ; le soir un potage aVec un
224 = MADAME DE SE VIGNE. — Cil AP. Mil
peu de beurre, à la mode du pays, de bous pruneaux, de bons épinards ; enfin, ce u'est pas jeûner, et nous disons avec confusion : Qu'on a de peine à sei'vir sainte Eglise! Mais poui'quoi dites-vous du mal de mon café avec du lait? C'est que vous haïssez le lait, car sans cela vous trouveriez que c'est la plus jolie chose du monde. J"en prends le dimanche matin par plaisir : vous croyez le dénigrer en disant que cela est bon pour faire \ivoter une pauvi'e pulmonique : -sTaiment. c'est une grande louange ; et s'il fait vivoter une mourante, il fera ^i^Te fort agréablement une personne qui se porte bien. Voilà le chapitre du carême vidé.
Disons un mot des sermons : que je vous plains d'en entendre si souvent de si longs et de si médiocres ! c'est ce que M. ]l\icole n'a jamais pu gagner sur moi que cette patience, quoiqu'il en ait fait un beau traité. Quand je serai aussi bonne que AI. de La Garde, si Dieu me fait cette gi'âce, j'aimerai tous les sermons ; en attendant je me contente des évangiles exphqués par AI. le Tourneux (1) ; C9 sont les ^Tais sermons, et c'est la vanité des hommes qui les a chargés de tout ce qui les compose présentement. Nous lisons quelquefois des Homélies de saint Jean- Cln-ysostôme : cela est divin, et nous plaît tellement, que pour moi j'opine à n'aller à Rennes que pour la semaine sainte, afin de n'être point exposée à Eéloquence des prédicateurs qui s'évertuent en faveur du parlement. Je me suis souvenue du jeûne austère que vous faisiez autrefois le mardi gTas, ne vivant que de votre amour-propre, que vous mettiez à toutes sauces. hormis à ce qui pouvait vous nourrir ; mais en cela même il était trompé, car vous deveniez quelquefois couperosée, tant votre sang était échauffé ; vous contempHez votre essence comme un coq en pâte : que cette folie était plaisante ! vous répondiez aussi à La Alousse, qui disait : Mademoiselle, tout eela fourrira. Oui. monsieur, niais cela n'est pas fourri. Bon Dieu !
(1) Prédicateur fort connu pour l'austérité et la simplicité de ses homélies. iQ était fort estimé de Bossuet,
qui croirait qiriine telle personne eût été capable de s'oubKer elle-même au point que vous avez fait, et d'être une si habile et si admirable femme ! Il faudrait présentement vous redonner quelque amom*, c^uelque considération pom* vous-même : vous en êtes trop vide et trop remplie des autres. Un équipage, des chevaux, des mulets, de la subsistance ; enfin, \'ivre au jour la journée : mais entreprendre des dépenses considérables, sans savoir où trouver le nerf de la guerre, mon enfant, cela n'appartient qu'à vous : mais je vous conjure de songer à Bourbilly (1) : c'est là que vous trouveriez peut-être du secours, après l'avoir espéré inutilement d'ailleurs.
A LA MEME
Aux Pvochers, dimanche 17 juillet 1691.
Votre vie me fait plaisir à imaginer, ma chère comtesse, j'en réjouis mes bois. Quelle bonne compagnie! quel beau soleil! et qu'avec une si bonne société il est aisé de chanter : On entend souffler la lise, eh bien, laissons-la souffler! Vous souffririez plus patiemment la continuation de nos pluies, mais elles ont cessé, et j'ai repris mes tristes et aimables promenades.
Que dites-vous, mon enfant? Quoi ! vous voudriez qu'ayant été à la messe, ensuite au dîner, et juscju'à cinq hem'es à travailler, ou à causer avec ma belle-fille, nous n'eussions point deux ou trois heures à nous ! Elle en serait, je crois, aussi fâchée que moi : elle est fort jolie femme, nous sommes fort bien ensemble ; mais nous avons un gi^and goût pour cette hbertc et pour nous retrouver ensuite.
Quand je suis avec vous, ma fille, je vous avoue que je ne vous quitte jamais qu'avec chagrin et par considération pour
(1) Mme de Sévigné conseillait à sa fille d'emprunter sur la terre de Bourbilly, qu'elle lui avait abandonnée.
Madamk df. Sévigni;:. 9
226 = MADAME DE SE YIGNÉ. — CH AP. YIIl ==
vous ; avec toute autre, c'est par cousidération pour moi. Rien n'est plus juste, ni plus naturel, et il n"y a point deux personnes poui' qui l'on soit comme je suis pour vous : ainsi laissez-nous un peu dans notre samte liberté : je m" en accommode ; et avec des liviTS le temps passe, en sa manière, aussi \\Xq Cjue dans votre brillant château. Je plains ceux qui n"aiment point à lire : votre enfant est de ce noml^re jusqu'ici, mais j'espère, comme vous, que cpiand il verra ce C[ue c'est cpie l'ignorance à un homme de guerre, qui a tant à lire des grandes actions des autres, il voudi-a les connaître, et ne laissera pas cet endroit imparfait. La lecture apprend aussi, ce me semble, à écrire : je connais des officiers généraux dont le style est populaire : c'est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l'on pense ; mais c'est quekpiefois aussi que ces gens-là écrivent coinme ils pensent et comme ils parlent : tout est complet. Je crois que le marquis écrira bien. Il y a longtemps que je veux qu'il aille vous voir au mois de novembre ; et, comme il aura dix-huit ans, il faudrait tout d'un train songer à le marier.