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CHAPITRE IX

LES AFFAIRES d'uNE GPvANDE FAMILLE

Au milieu de ce calme, de ce bonheur des Rochers, tomba, comme une pierre dans un lac, la nouvelle du refus du roi, qui ne voulait pas de Sévigné pour député de la noblesse. La famille aux Rochers éprouva une forte désillusion. Iilme de Sévigné y avait compté ferme ; et cet insuccès la froissait à la fois dans ses sentiments personnels et dans son jugement de ce qui était dû à sa chère province. Le roi accaparait tous les pri\dlèges ; il dévorait les libertés de la France, comme on mange un artichaut, feuille par feuille. Le droit de nommer les députés des États appartenait aux gouverneurs des pro\inces : c'était une de leurs plus belles prérogatives ; et justement le gouverneur de Bretagne se trouvait être le duc de Chaulnes, Tami dévoué des Sévigné. Pendant quinze ans, il avait nommé les députés de son propre mouvement, sans rien en dire au roi. Mais voilà que le pape s'a\dse de mourir à Rome. Qui aurait cru que la mort d'Innocent IX allait donner tant d'ennuis à la marquise de Sévigné? Le roi désigna M. de Chaulnes pour aller, comme ambassadeur au Vatican, auprès du conclave. En passant par Versailles, le duc dit au roi un mot de son choix pour la députation. Comment décrii'e le peu de résonance qu'avait à Versailles ce nom de Sévigné, si beau à Vitré? H y avait comme une impossibilité à le pro-

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noncer. Louis XIV, qui n'oubliait rien des torts du fils ni des mérites de la mère, « ne témoignait nulle répugnance à M. de Sévigné ». Mais M. de Chaulnes comprit que certaines personnes doivent rester, par leur nature, en dehors des combinaisons politiques. On ne peut être à la fois philosophe, anachorète clirétien, Breton fieffé et persona grata à la cour. Sévigné, en donnant sa démission, en se condamnant à un exil volontake, s'était, pour ainsi dire, retranché du rang des vivants. On s'apercevait fort bien à Versailles qu'il n'y était plus qu'un fantôme. Puis le roi signifia à M. le gouvernem' de Bretagne son bon plaisù- de reprendre le di'oit de nomination ; et, du coup, Sa Majesté offrit la députation de la noblesse de Rennes à M. de Coëtlogon, gouverneur de la ^dlle, fi'ère de cette laide et charmante j\Ime de Cavoye, dont Saint-Simon raconte si joliment le mariage amoureux. C'était une famille qui plaisait au roi et qui habitait la cour.

Mme de Sévigné jeta les hauts cris et gronda fort sa fille et tous les Grignan de ne pas assez participer à son indignation :

16 novembre 1689.

Je vous avoue que je ne vous connais plus, ni M. le chevaher, ni vous, — ni vous autres, MM. les grands seigneurs, ni M^I. les gouverneurs de proWnce, — de trouver que c'est une belle chose d'avoir ôté au gouverneur de Bretagne le beau di'oit de nommer les députés sans aucune dépendance, et de dire que M. de Chaulnes « faisait le roi » ; ^Taiment il aurait eu gi'and tort de ne le pas faire, puisque tous le? autres l'avaient fait ! Depuis notre mariage de la duchesse Anne avec Charles VIII, notre belle et grande province avait bien d'autres prérogatives... Trouvez-vous bien noble et bien juste de se faire un mérite de

dégrader ce beau gouvernement? X'est-ce pas lïntérêt commun des grands seigneurs, des gi'ands gouverneurs? Ne doivent -ils pas se mirer dans cet exemple?... Hélas, ces pauvres gouverneurs, que ne font-ils point pour plaire à leur maître?

Rien ne montre mieux la générosité foncière de ^ïme de Sé^igné, que cette défense du duc de Chaulnes. C'était son ami intime, en qui elle se fiait, et il venait de tromper son attente ; elle l'avait trouvé mou et froid en son service ; la bonne duchesse s'était montrée tout aussi inefficace :

Pas un mot au roi de cette députation tant de fois promise (et avec tant d'amitié et de raison de croire qu'il en faisait son affaire)... La bonne duchesse a trop perdu de temps. Elle est timide, elle trouvera les chemins barrés ; tout le monde ne sait pas parler. De vous dire que je concihe ce procédé léthargique avec une amitié dont je ne saurais douter, non, très assurément je ne le comprends pas, ni mon fils non plus.

Mais, après le premier choc, après l'étourdissement de la surprise, elle se reprend tout de suite :

Ce duc ne nous a point trompés. H nous disait, avant ces derniers états, que les choses avaient bien changé, qu'il n'était plus le maître, comme autrefois. (6 novem'bre 1689.) Nous ne sommes plus fâchés contre nos bons gouverneurs. J'en suis mvie. J'étais au désespoir quïls eussent tort ! E est certain, et tous nos amis en con\iennent, que le duc ne put pas dire un seul mot au roi qui n'eût été mal placé : Rome occupait tout. (2 octobre.)

Elle se résignait ^dte, comme toujours :

J'ai lu ceci en bon heu : Quel mal peut-il arriver à une pe)'sonne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?

La Providence, sans doute, de toute éternité, avait chargé ce canon-là. Ce n'était pourtant pas le seul ennui que devait lui causer ce voyage à Kome de M. de Chaulnes. Le pape qui venait de mourir — le pape Innocent — s'était brouillé avec Louis XIV; le roi, par représailles, avait enlevé à Sa Sainteté le comtat d'Avignon ; le 7 octobre 1688, les troupes françaises s'étaient emparées de la ville, et, depuis, c'était M. de Grignan qui était chargé de la gouverner, ce qui ajoutait à son revenu une vingtaine de mille francs et une fort belle résidence. Et maintenant, après une année à peine de jouissance, il fallait rendre la ville au nouveau pape. Et justement, c'était M. de Chaulnes, cet ami néfaste, qui devait offrii' au Saint-Père « le charmant comtat )). ]\Ime de Sé\dgné en fait à sa fille un compliment de condoléance. Elle parle en plaisantant de la mission du bon duc :

n le fit de si mauvaise grâce qu'il crut que Sa Sainteté le refuserait, mais il fut assez malheureux pour être trompé ; le pape le reçut au contraire avec un plaisir qui lui renouvela la bonne opinion qu'il avait de ce présent. (6 novemlre 1689.)

Voilà le tour, voilà la grâce, voilà l'aimable désinvolture que prend Mme de Sévigné pour parler d'un événement qui la désole, qui fait tort à ses chers Grignan, qui renverse tant de projets d'avenir, mais dont elle ne veut pas faire porter le poids aux amis, inutiles quoique dévoués, qui en sont les instruments involontaires. C'est un petit trait — un entre mille — qui montre l'agrément et la sérénité de son âme toute honnête, toute bonne et raisonnable.

Ces vingt mille francs par an de la ville d'Avignon n'auraient pas dû tant importer à un très haut et très

puissant seigneur comme le lieutenant général de la Provence. Mais le comte de Grignan était un fastueux. Sous son règne, le château de Grignan connut toutes les splendeurs, c'était une cour, c'était le Versailles du Mdi. Mme de Sévigné n'appelait-elle pas sa fille « la reine de la Méditerranée »? Mais la fortune du comte de Grignan, déjà entamée au moment de son mariage, diminuait régulièrement. Dès 1688, c'était la gêne, le manque d'argent comptant, les sommations à peine respectueuses des fournisseurs, l'impossibilité de verser à point nommé la dot des filles : toutes les humiliations, tous les tracas qui suivent le désordre. Et à ce désordre, comme à cette prodigalité impénitente, la bonne Mme de Sévigné ne pouvait guère s'accoutumer.

Elle-même avait été riche. Dès le mois de juin 1671, elle fait ses comptes avec sa fille :

10 juin 167L

J'ai eu un grand étonnement ce matin dans le cabinet de l'abbé. Nous avons trouvé, avec ces jetons (1) qui sont si bons, c[ue j'aurai eu cinq cent trente mille livres de bien en comptant toutes mes petites successions. Savez-vous bien que ce que m'a donné notre cher abbé ne sera pas moins de quatre-\ingt miUe francs? Hélas, vous croj^ez bien que je n'ai pas d'impatience de l'avoir ! et cent mille francs de Bourgogne ; voilà qui est venu depuis que vous êtes mariée. Le reste c'est cent mille écus en me mariant ; dix mille écus depuis, de M. de Châlons (son grand-onch) et vingt mille francs des petits partages de certains oncles.

Mais cette héritière avait toujours aimé la simplicité ; elle était restée, conie elle dit, un peu « rustaude ». Elle

(1) Les jetons servaient à compter.

rit de la poularde et de l'omelette qui font la matière invariable de ses festins aux Kochers. Elle porte avec grâce et avec plaisir ses vieux habits et, si elle va dîner à Vitré chez la princesse de Tarente :

Voici comment votre mère était habillée : une bonne robe de chambre bien chaude, que vous avez refusée, quoique fort johe ; et cette jupe violette, or et argent, que j'appelais sottement un jupon ; avec une belle coiffure de toutes cornettes de chambre néghgées.

Malheureusement, la Providence avait donné, pour enfants, à cette aimable femme, deux dissipateurs. Ils tenaient de leur père. L'argent coulait entre les doigts de Charles de Sévigné sans laisser aucune trace, tandis que, chez Mme de Grignan, la pompe et le paraître étaient une passion. Peu avare, la maman économe aimait à se dépouiller pour les contenter ; elle vide son bas de laine pour envoyer à sa fille un très beau tour de perles de douze mille écus ; elle se dépouille pour assurer le mariage de son fils, se privant même de son équipage, voyageant selon le gré et la commodité des autres, allant en Bretagne avec ]\Ime de Chaulnes, et (lorsque le départ inattendu de la duchesse, au moment de la mort du pape, la prive de cette ressource) restant en panne aux Rochers, jusqu'au moment où de longues économies lui permettent le luxe de deux chevaux.

Je ne serai point honteuse de mon équipage (dit-elle), mes enfants en ont de fort beaux ; j'en ai eu comme eux ; les temps changent ; je n'ai plus qu3 deux chevaux.

Ce que vous avez fait pour vos enfants (riposte son cousin et son confident, Bussy-Rabutin) est de fort bon sens, et fort humain, et même selon Dieu. En les étabhssant, vous vous êtes

insensiblement dépouillée des biens de la terre, que vous aurez moins de peine à quitter quand il le faudi'a.

Lui aussi, comme la marquise, avait dans les veines une goutte du sang de sainte Chantai. Pour eux, si dissem blables en bien des choses, savoir se priver était une condition nécessaii'e de l'éducation chrétienne et aristocratique. Mais le comte de Grignan appartenait à une autre tradition.

La rage de M. de Grignan pour emprunter, et pour les tableaux et pour les meubles, est une chose qui serait incroyable si on ne la voyait. Comment cela se peut -il accorder avec sa naissance, sa gloire et l'amitié qu'il vous porte? Croit-il ne point abuser de votre patience et qu'elle soit intarissable? N'a-t-il point pitié de vous? Et il pense que nous croirons qu'il vous aime? Ah ! la plaisante amitié !

Mme de Sévigné prétendait que, malgré ses manières nobles, ses façons douces et polies, M. de Grignan, en toute aménité, faisait toujours et faisait fciii'e à sa femme tout ce qu'il voulait. Et ce qu'il voulait, c'était jouir de la ^ie, en cultivant les arts et en éblouissant sa génération. C'était à peu près l'équivalent d'un grand seigneur italien de la Renaissance. H restaure son château ; H fait collection de tableaux, il a son théâtre à Grignan, où il donne des ballets et même des opéras. Sa femme ne proteste pas. ]\Ime de Grignan a fini par aimer fort son fastueux mari et son genre de vie. Au fond de son cœur, ^Ime de Sévigné sait fort bien que sa fille est complice de ces prodigalités, et parfois sa colère éclate :

11 n'y a plus de bornes ! Deux chssipatem-s ensemble ! L un voulant tout, l'autre approuvant ; c'est pour abîmer le monde.

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Et ii"était-ce pas le monde que la gloire et la puissance de cette maison? Il n'y a point de parole pour vous dire ce que je pense ; mon cœm' est trop plein. Mais qu'allez-vous faire? Je ne le comprends point du tout. Sur quoi fonder le présent et l'avenir. (1er avril 1689.)

Voilà xingt ans que les Grignan brillent en Provence, en dépensant régulièrement plus que leurs revenus : comment peut-on si longtemps « courir sans jambes? » Et naturellement les dettes s'ajoutent aux dettes, malgré le tour de gobelets qui paraît les escamoter.

Et voilà vingt ans que Mme de Sévigné crie gare : elle se fait même scrupule d'admii'er le « château d'Apollidon ».

Vous me peignez Grignan d'une beauté surprenante. Eh bien, ai-je tort quand je dis que M. de Grignan avec sa douceur fait toujours précisément tout ce qu'il veut? Nous avons eu beau crier misère : les meubles, les peintures, les cheminées de marbre, n'ont-elles pas été leur train? Je ne doute pas qu:^ tout cela ne soit parfaitement bien ; ce n'était pas là notre difficulté ! Mais où a-t-il tant d'argent, ma fille? C'est la magie noire. (21 juin 1676.)

Hélas, l'argent emprunté, il faut un jour le rendre. Je crains que cette vérité ne soit point encore entrée dans la tête de M. de Grignan et qu'en jugeant de Tavenir par le passé, il ne croie que, comme il a toujours été, il ira toujours. Cette espérance est vaine et trompeuse. (19 janvier 1689 .

Mais rien ne modère l'ostentation de Grignan. Depuis longtemps la belle-mère gronde et crie. « C'est proprement le carnaval, la vie que vous faites. »

C'est une chose étrange que cinquante domestiques ; nous avons eu peine à les compter !... Pour Grignan, je ne comprends jamais comment vous pouvez souhaiter d'autre monde que votre

famille. Vous savez bien que, quand nous étions seuls, nous étions cent dans votre château. (17 mai 1680.)

Et jDourtant les Grignan ont un grand fils qu'il aurait fallu penser à établir. H faut équiper ce jeune colonel, faire les frais de son régiment ; il faut le maintenir' selon son rang, soit à l'armée, soit à Paris, soit à Versailles. Peut-on en même temps tenir une cour à Aix, à Grignan, à Marseille et à A^dgnon? Et le jeune marquis de Grignan a deux sœurs, sans parler des deux demi-sœurs, ces dernières déjà en âge de se marier.

Toute humaine, toute bonne, ^Ime de Sévigné n"a jamais compris le dur majorât des grandes familles du Mdi. Cela était bon, sans doute, pour les Grignan, qui paraissaient naître avec les vocations nécessaires : une des sœurs de M. de Grignan était abbesse ; il avait un fi'êre archevêque, un frère évêque, il avait eu deux frères chevaliers de Malte ; tous paraissaient résignés à leur célibat. A la rigueur, cette disposition pouvait fort commodément renaître chez les filles aînées du comte, qui héritaient de leur mère morte chacime enwon Cjuarante mille francs, qu'il allait falloir donner, en bonnes espèces sonnantes et trébuchantes, le jour de leur mariage. Lorsque Mie de Grignan parla d'entrer aux Carmélites en laissant tout son bien à son jeune frère, Mme de Sévigné ne peut pas assez faire son éloge ; c'est un « vase d'élection » ; elle l'admù'e « à l'égal d'une sainte ». Et quand, après huit mois de noviciat, la pauvre fille doit quitter son couvent, poiu' cause de santé, la marquise admet fort bien cpie la seule chose capable de redonner du prix à une morte trop tôt ressuscitée est une donation entre vifs. « Ma fiUe a joliment contribué à cette petite manœuvre », écrit

Mme de Sé^igné à Bussy (et nous pensons, avec le vieux Rabutin, que nous aimerions autant une autre belle-mère que Mme de Grignan).

Mais qu'il s'agisse de sa petite-fille à elle, de cette Marie- Blanche, première née de sa comtesse, qu'elle a reçue dans ses bras, à l'heure de la naissance, et Cju'elle appelle ses « petites entrailles )>, oh! alors, comme toute la nature de la grand'mère se rue et se révolte contre une telle nécessité. Quoi, cette enfant, qu'elle a trouvée si charmante, jetée dans un couvent à jamais ! H paraît que le beau teint rouge et blanc, les yeux bleus, le joli tour de visage de cette petite sont offusqués par le trop grand nez, à la Don Quichotte, de son père : Marie-Blanche sera laide. Sa mère ne l'aime guère, à peine va-t-elle la voir parfois dans son couvent. En vain Mme de Sévigné supplie : qu'on la laisse, tout au moins, auprès de sa tante l'abbesse ! La règle d'une abbaye est moins stricte, on en sort parfois. On fait une visite au château de son père, tandis que chez les Visitandines on la poussera vers l'abstraction, vers les visions mystiques ; elle sera morte au monde.

Je n'aime pas vos baragouines d'Aix. Je mettrais la petite avec sa tante ; elle sera abbesse quelque j ur ; cette place est toute propre aux vocations un peu équivoques : on accorde la gloire et les plaisirs... C'est une enfant entièrement perdue et que vous ne verrez plus... Elle se désespérera. On a mille consolations dans une abbaye ; on peut aller avec sa tante voir quelquefois la maison paternelle; on va aux eaux; on est la nièce de Madame. (9 juin 1680.)

Ces immolations qu'une dure contrainte impose au lieu de l'élan spontané d'un cœur épris d'éternité, ces « voca-

tions iiii peu équivoques » ne deM'aient pas comporter de suites effrayantes... Mais les Grignan n'en veulent rien entendre. A seize ans, Marie-Blanche prononcera ses vœux au couvent de la Visitation. Et Mme de Sévigné s'écrie :

La pau^Te enfant ! Qu'elle est heureuse, si elle est contente. Cela est, sans doute... mais vous m'entendez bien!... (l^r février 1Q90.)

Mais où IVIme de Sé^âgné de^dent parfaitement rétive, c'est lorsqu'on lui parle de la vocation de Pauline ; cette jolie Pauline si ^àve, si fraîche ; sensible, sensée, exubérante ; cette Pauline au petit nez un peu carré, qui est si bien la petite-fiUe de sa grand'mère. C'est grâce à cette bonen aïeule que Paulme de Grignan, au moins, peut vivre sa vie de femme au grand jour, faii*e un mariage heureux et, malgré ses maigres vingt mille francs de dot, épouser le fils d'un riche voism ; et, seule de sa race, transmettre aux siècles à venir le sang de j\ljne de Sévigné.

Sachant la pénurie d'argent qui se cachait derrière la magnificence de Grignan, on ne peut guère se défendre du soupçon cpie le comte, autant que sa femme, redoutait les épouseurs, les demandeurs de dots. La seconde des filles du comte, et la plus belle, 3111e d'Alérac, voit mystérieusement échouer tous ses projets de mariage. Longtemps recherchée par le comte de Polignac, leurs fiançailles se rompent mystérieusement. Les années passent ; elle ne se marie pas. C'était pourtant une jolie personne, pleine d'entrain et de courage ; c'était une des flammes innocentes de Charles de Sévigné. Après la vocation manquée de sa sœur, elle s'enfuit de la maison paternelle et se réfugie chez le frère de sa mère morte : le duc de Montausier (FAIceste de Molière). « Les mauvais traitements de

la dernière ^Inie de Grignan (Sévigné) la forcèrent à un mariage fort inégal » (nous dit Saint-Simon), mais c'était bien de son propre gré que la belle récalcitrante épousa en 1689 le marquis de Vibraye, beau soldat fort débauché. Et, pendant des années, M. de Grignan échelonne, en lésinant, le payement de la dot.

Car les Grignan sont aux abîmes, et comment les en retirer? Depuis dix ans, cela a été la préoccupation constante de ^Ime de Sé^àgné. Pom* ces grandes maisons ruinées, il n'y avait que deux ressources : le roi et la famille. Le roi, nous le savons, voyait d'un mauvais œil la maison de Sévigné ; de ce côté-là, notre marquise n'osait trop intervenir, crainte de nuiie. Restait la ressource de la parenté. L'habitude où l'on était alors de condamner au célibat les cadets des grandes maisons faisait qu'il y avait, autour de tout château seigneurial, tout un jeu d'oncles et de tantes, de cousins et de grands-cousins à héritage : évêques, abbés, abbesses, chanoinesses, ou simplement célibataires. Mme de Sévigné l'avait éprouvé pour son ])ropre compte. C'était de Fabbé de Coulanges, de l'évêque de Châlons, du président Frémyot, d'autres oncles et cousins, qu'elle tenait la principale partie de sa fortune.

Cette fortune lui était, pour ainsi dire, tombée du ciel. Mais elle ne négligeait aucune source de richesse pour ses enfants. Désintéressée pour elle-même, elle l'est infiniment moins quand il s'agit de pourvoii* aux nécessités de ce fils et surtout de cette fille, prodigues. Elle pensait depuis longtemps déjà à ce cousin germain de la mère de son mari, à cet oncle à la mode de Bretagne, Paiû de Gondi, qui était devenu le cardinal de Retz. Il avait toujom's été le centre de son cercle le plus intime. Elle l'avait comparé à Turenne ; elle l'avait appelé le « héros du bré-

viaire ». Et ce liéros avait raimable faiblesse d'adorer Mme de Grignan. C'était « la petite », c'était « la chère nièce », il ne pouvait parler d'elle qu'avec mille tendresses. Il proposait même de lui léguer ses biens. Il était parrain de la jeune Pauline. C'est vers lui cpie Mme de Sévigné s'était tournée, dès 1677, dans les premiers abords de sa détresse.

Malheureusement ce bon cardinal était lui-même plus que gêné. Il devait trois millions à des créanciers qui ne lui laissaient ni paix, ni trêve. H était sans cesse menacé de saisie ; des lettres, des billets souscrits, pleuvaient sur sa retraite. Car il s'était retiré du monde à l'abbaye de Saint-Mhiel, dans l'idée, justement, d'épargner ses revenus pour payer ses dettes ; mais cet esprit de justice, qui aurait dû rassurer ses créanciers, avait jeté l'alarme dans tous lem's coffres-forts.

Le cardinal était riche pourtant ; s'il vivait, il arriverait bien encore à s'acquitter. ^Ime de Sévigné, qui l'aimait beaucoup, et qui aimait sa fille encore bien mieux, faisait mille vœux pour qu'il vécût longtemps ; pour qu'il s'acquittât tout à fait ; et pour qu'il fît encore cpielques bonnes économies afin de les laisser à Mme de Grignan. Qu'il la déclare son légatahe universel pour le résidu de sa fortune ! Il paraît avoir fait cette promesse à 'Mme de Sé\âgné ; elle crut pouvoir s'y fier ; car Paul de Gondi, quoique le moins scrupuleux des hommes publics, était (et Bossuet s'en porte garant) « le plus fidèle aux particiûiers ». C'était un ami à toute épreuve, un ami que ses amis aimaient jusqu'à la fin, avec la plus extrême tendresse. Et je ne crois pas qu'il crût faillir à une assurance donnée ; seulement il est mort trop tôt.

Depuis longtemps Mme de Sé\igné surveillait la santé

du cardinal : « Et Pauline? (écrit-elle en 1677 à sa fille). ))

Je suis en peine de son parrain. Vous ignorez la grandeur de cette perte ; il faut espérer que Dieu nous le conservera.

Le cardinal était en train d'achever sa longue liquidation, il réglait ses comptes ; mais il ne pouvait encore disposer d'aucun reliquat.

C'est sans doute pour cela qu'il ne se pressait pas à faire son testament. Or, si Mme de Grignan était par excellence ]a « chère nièce )), la préférée, la favorite, cependant, selon les liens de la chah' et les lois de l'héritage, elle n'était que la nièce du cardinal à la mode de Bretagne, sa cousine au sixième degré. Retz avait des parentes plus proches, les filles de son frère : Paule de Gondi, sa filleule, duchesse de Lesdiguières,et Catherine de Gondi, générale del'ordre du Calvaire.

Au commencement de 1678, le cardinal quitta sa retraite en Lorraine pour aller à Paris surveiller ses affahes. Il descendit alors chez sa nièce de Lesdiguières. Une étrange personne, cette duchesse : « Une fée «, nous dit Saint- Simon, « une fée qui dédaignait tous les devoks ». C'était une femme pleine d'attraits, pleine de fantaisies (romantique, dirions-nous), amie de la solitude, qui habita toute l'année une belle demeure, « ^Tai palais de fée, tel que les dépeignent les romans, presque désert, mais de la dernière magnificence ». Et tout Paris s'étonna de voir l'anachorète de Saint-Mihiel assis dans le jardin d'Armide. Bussy-Rabutin, rempli de joie maligne, écrit à sa cousine, en raillant :

Mais je vous supphe de me mander ce que c'est que le retour du cardinal de Retz dans le monde : cet homme que nous croyions

ne revoir qu'au jour du jugement, est dans Thôtel de Lesdiguières, avec tout ce qu'il y a d'honnêtes gens en France ! Expliquez-moi cela, madame, car il me semble que ce retour n'est autre chose que ce que disaient ceux qui se moquaient de sa retraite.

Sans doute, Mme de Sévigné s'efforçait d'exjîliquer cela. Mais, dans son for intérieur, elle craignait la séduction de cette fée, grande dame, dont la liaison avec l'archevêque de Paris prêtait à tant de médisance. Mme de Lesdiguières était belle, splendide, aimant la vie fastueuse ; elle était grande et noble jusque 4ans ses défauts, solitaire et magnifique, en tout si pareille à son oncle, à son parrain. Le cardinal ne parlait plus de s'enterrer \ivant à Commercy ou à Saint-3Iihiel. Il restait à Paris chez cette nièce, n fallait au moins qu'il y vît l'autre, la « chère nièce » ; et ]\Ime de Grignan passa cet hiver-là à l'hôtel Carnavalet. Le cardinal la voyait tous les jours ; elle était une des grandes amies de ]\Ime de Lesdiguières.

Et pendant que le cardinal demeurait dans le palais de cette charmante fée, qu'il allait déshériter, en voyant tous les jours cette chère nièce, qu'il pensait avantager sur son testament, la mort vint le chercher. Le 24 août 1679, il mourut à l'hôtel de Lesdiguières, d'une giippe ou lièvre continue, qui l'acheva en moins de huit jours. H mourut intestat. H n'avait pas eu le temps de reconstituer une grande fortune ; les restes de ses anciennes magnificences allèrent aux filles de son oncle : à Mme de Lesdiguières et à sa sœur. C'était une amère déception pour Mme de Sévigné. Quelques mois plus tard, elle écrit, de Xantes, à sa fille : '

Je ne puis jamais passer au pied d"une certaine tour (c'était cette tour du château d'où le cardinal s'évada au moyen d'une

Madame de Sévigké. 10

corde) sans qiio je ne me souvienne de ce païuTe cardinal et de sa funeste mort, ent'ore plus funeste que vcuis ne le sauiiez penser. Je passe entièrement cet article, sur quoi il y aurait trop à dire. Tl vaut mieux se taire, mille fois.

Voilà de graves paroles. Étant données les ciix'onstances et les idées de Mme de Sévigné, je n'en vois que trois explications : ou elle a cru savoir que le Qardinal était mort sans foi (ce qui nous étonnerait peu, nous autres, qui avons lu les Mémoires), ou elle a dû penser qu'il était mort de malemort (cette fée italienne aurait-elle trempé dans l'affaire des poisons?), ou elle était sûre de Fintentiou du cardinal de léguer ses biens aux Grignan, qui en avaient si follement besoin, et elle pensait au testament pas encore rédigé. Et je crois que c'est là la véritable explication, car un peu plus tard, au bout de l'an, elle écrit :

Ce fut comme hier que le petit marcpiis fit une grande perte.

Restaient encore les oncles de Grignan et surtout un vieux cousin célibataire, voisin des Grignan en Provence, qui s'appelait M. de La Garde. Au moment de la mort du cardinal de Retz, les Grignan n'étaient cpie sur la pente de l'abîme ; et s'ils avaient su se restreindre, si, d'autre part, quelque ami s'était montré secourable, on pouvait encore espérer les sauver de la ruine. Cette assistance opportune serait-elle l'héritage de M. de La "Garde? Qu'il a donc donné du fil à retordre à ses héritiers, cet excellent M. de La Garde ! C'était un homme indécis, aimable, inoccupé, un peu neurasthénique. Il avait mille velléités ; à un moment il pensait à se marier, mais ce ])rojet fut écarté ; de nouveau Mme de Sévigné respire. Mais alors voilà M. de La Garde qui parle de vendre son marquisat, et elle

de s'écrier : « Voilà une monstrueuse pensée !... Pour moi, je ne pense pas qu'il y ait un homme assez hardi pour acheter cette terre ! » Encore une fois la faible volonté du marquis demeura sans effet ; et une trentaine d'années plus tard, sa terre et ses biens furent bel et bien transmis à Pauline de Grignan, marcpiise de Simiane, son légataii'e universel. Mais pourquoi à Pauline? Pourquoi pas à son frère? Hélas! Madame de Sé^dgné, que de deuils dans quelques années ! Une maladie funeste vous emportera tous : Mme de Grignan, son fils, le petit marquis, et vous-même, madame ! Le vieux garçon bizarre et nerveux vous enterrera tous ! Et voilà la plaie de ce noble système féodal, si rigide, qui sacrifie les cadets à la gloire du chef des armes. Ces vieux Grignan, qui aiment leur maison, — et jusqu'à Teau de ses fontaines, jusqu'à la pierre de ses terrasses, — mieux que leur propre cœur, verront cette splendeur s'éteindre faute d'héritier. Pauline de Smiiane vendi'a le beau château endetté pour cmq cent mille livres (et même pour un peu moins), au marquis du Muy, commandant pour le roi en Provence.

Épaississons de nouveau les voiles de l'avenh ; Mme de Sé^^gné le voyait tout autrement : le sort de son petit-fils la préoccupait. C'est à lui que vont ses premières pensées lorsque le désastre éclate : je veux dire la ruine et presque la banqueroute de l'illustre maison de Grignan. IVIme de Sévigné avait raison : on ne peut pas toujours « courir sans jambes )> ; on ne peut guère vivre uniquement de ses dettes et dans la dernière magnificence. Le jour arriva — c'était en 1689 — où il fallait débourser les quarante mille francs de la dot de Mlle d'Alérac, en même temps qu'on équipait un régiment pour son frère ; où il fallait rendre A\dgnon au pape; mais la dernière goutte qui fit tout

2i4 MAJ)AME DE SEVIGXE. — CHAP. IX

déborder, ce fut la banqueroute du trésorier de Provence. Si ce trésorier faisait banqueroute, c'était sans doute que, de toutes parts, on lui devait beaucoup ; et personne plus que M. de Grignan, à qui ce malheureux officier avait avancé jusqu'à trois années des revenus de sa charge : cinquante-quatre mille francs (multiplions toujours), dont il fallait maintenant s'acquitter envers les créanciers. Et Mme de Grignan écrit laconiquement à sa mère, aux Rochers : « Ottobon, pafe; le comtat, rendu; ]\Ime de Grignan, ruinée. )>

En même temps, le comte s'adressait à Pontchartr<nin, le mmistre de Louis XIV, disant : « Je demeure sans aucune subsistance. » Il fallait de nouveau emprunter, hypothéquer de nouveau les revenus de la charge. Et Mme de Sévigné lève les mains au ciel, hausse un peu la voix, s'écrie, scandalisée :

Quel horrible mécompte ! Jamais il ne fut une telle dissipation ! Que je vous plains ! Et que Fétat de vos affaires est préjudiciable à l'établissement de votre pauvre enfant !

Le mariage du petit marquis occupait cette gi'and'mère, ra^de d'être la bonne-maman d'un colonel : « Je voudrais l'être d'un colonel bien marié. » Il fallait lui chercher une petite femme bien gentiUe, bien riche. ^Ime de Sé^dgné ne disait-elle pas, et depuis longtemps, que « les millions sont toujom's de bonne maison »? Ce jeune Grignan était un enfant honnête, droit, courageux, fort aimé de ses camarades. Le duc de Saint-Simon nous en dira beaucoup de bien. C'était un gros garçon, sans l'ah noble et la haute taille du comte, sans la beauté de Mme de Grignan. Lorsqu'à seize ans il arriva de Provence pour faire sa cour au

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roi, sa grand'mère l'avait eu assez longtemps sous son aile ; elle s'y était attachée ; elle l'avait instruit des usages et des (( manèges » du monde ; elle s'était exercée à lui ôter « un aii' de grand seigneur, de qu'importe? d'ignorance et à' indifférence qui conduit droit à toutes sortes d'injustices et finalement à l'hôpital ». Elle paraît avoir fort bien réussi, car, par sa conduite sage et gaie, le jeune marquis plut à tout le monde. IVIme de Sé^dgné avait songé un instant à le marier avec une des petites-filles de sa ^àeille amie, la maréchale de Castelnau. Mais elle ne put vaincre l'indifférence du petit marquis, lequel aimait infiniment mieux causer de sa compagnie avec ses cousins, militaires comme lui, le chevalier de Sanzei et le marquis de La Trousse.

Us ne sont guère empressés chez les petites filles, lui et Sanzei ; ils ne font que des enfances ; je ne sais comme ces petits garçons sont faits : ils ne songent qu'à leurs équipages. m janvier U^^.)

Et maintenant, il fallait le marier : il ne s'y refusait guère. Tout ce qu'il y avait en lui d'ordre, de belle humeur, de raison, l'inclinait à ce mariage d'argent qui devait sauver une grande famille. Selon les idées de son temps, il faisait son devoh'. Le sang d'Adhémar et de Rabutin pouvait bien un peu se révolter, mais que fah'e? Ni l'épée, ni la robe ne pouvaient donner tout ce qu'il fallait. Les vastes fortunes des nouveaux riches offraient seules une planche de salut.

Il n'y avait plus d'argent en France. Tous les nobles se le répètent à l'envi. La guerre, les charges (où le roi aimait assez qu'on se ruinât), Versailles, Maiiy (où les dépenses Fc sont quadruplées depuis quelques années : c'est Coulanges qui nous le dit), en somme toute l'existence féerique

qui entoure le roi-soleil a sucé le sang et la sève de la noblesse. Mais, tandis que Louis XIV appaumssait par sa splendeur raristocratie asservie, les gens de finance montaient, montaient toujours. Dans ces lettres de Mme de Sé\igné, nous rencontrons bien des gens de robe qui ne veulent plus marier leurs filles (( dans Tépée » : les nobles sont trop gueux. Cependant les ministres, les fermiers généraux, sont des princes. Des ingénieurs (comme ce vieux M. Guyon, qui épousa une belle mystique) se créent des fortunes immenses. Colbert est en train de faire de l'ancienne France féodale, en ruines, une usine prospère, une fabrique, source de richesses nouvelles.

C'est donc dans ces nouvelles couches qu'il faut chercher une fiancée pour le petit marquis. Or, le richissime fermier général, M. de Saint-Amand (qu'on appelle en souriant M. de Saint- Argent), possède une toute jeune fille, très bien élevée : « Faites, faites ce mariage ! écrit à Mme de Grignan le petit de Coulanges, vous avez raison, et le jniblic a tort, et très grand tort ! » H cite alors une de ses propres chansons où souffle déjà l'esprit nouveau :

D'Adam nous sommes tous enfants,

La preuve en est comme, Et que nos premiers parents

Ont mené la charrue ; Mais, las de cultiver enfin

La terre labourée, L'un a dételé le matin.

L'autre, l'après-dînée.

Quiconque dételle mérite louange (poursuit le petit homme). C'est une marque d'esprit et d'un grand savoir-faire. Prenez donc

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le parti qui vous convient. Mais voulez-vous mettre le public dans son tort? Faites-vous donner une si bonne et gi'osse somme en argent comptant que vous vous mettrez à votre aise... Et consolez-vous dune mésalliance, et par* le doux repos de ne plus avoir de créanciers, dans le séjour de beaux, grands et magnifiques châteaux qui ne doivent rien à personne ; et par la satisfaction de donner quelquefois dans le superflu, qui me paraît le plus grand bonheur de la vie.

H savait à qui il s'adressait, le petit de Coulanges.

La jeune fille, au moins, n'avait rien qui pût déplaire. Sa belle-mère elle-même, — et encore après le mariage, — sa belle-mère qui la maltraitait (sïl faut en croii*e cette mauvaise langue de Saint-Simon), bref, IVIme de Grignan, si délicate, si difficile qu'elle fût, admii'ait « son air sage et noble, son air assuré et modeste, ne s'embarrassant d'aucune nouveauté ». Ce nil aénirari, que l^lme de Grignan devait trouver si convenable à Versailles, elle l'avait sans doute essayé sur les splendeurs de Grignan. « Vous allez Fy garder trois ans, écrit le petit de Coulanges, pour en faii'e un prodige. » Je ne sais si elle fut jamais un prodige. Saint-Simon nous assure qu'elle est devenue une sainte, « mais la ])lus triste et la plus silencieuse que je vis jamais ».

Ce mariage n'était, en sojiime, (luiiii marchandage; et, comme tel, il fut, à |)hisieurs reprises, sur le point d'être roini)u : les Grignan demandant trop; les Saint-Amand trouvant le prix bien cher. Mme de Grignan, qui présentait la fiancée dans le monde, en faisait trop d'excuses. « Et avec des minauderies, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait bien, de temps en tenq)s, du fumier sur

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les meilleures terres. )> Le beau-père, nous dit Saint-Simon, s'en offensa et ferma la source de ses richesses « comme un robinet ». Innocent holocauste, la jeune fiancée nous paraît comme ces vivantes ^dctimes, lesquelles, selon un préjugé antique, emmurées sous les assises d'un pont ou dans un rempart, en consolident à merveille la structure. Elle sauva, pour un moment, le château de Grignan.

Le mariage eut lieu le 2 janvier 1695, et ]\Ime de Sé\dgné, qui était allée de Bretagne en Provence pour y assister, écrivait quelques jours auparavant, à son amie Mme de Guitaut :

C'est la fille d'un fermier général nommé Saint-Amand. Vous ne doutez pas qu'il ne soit fort riche... Sa fille aînée a dix-huit ans, johe, aimable, sage, bien élevée, raisonnable au dernier point. Il donne quatre cent mille francs comptant à cette personne, beaucoup plus dans l'avenir, et il n'a qu'une autre fille. On a cru qu'un tel parti serait bon pour soutenu' les grandeurs de la maison, qui n'est pas sans dettes, principalement celle de Mme de Vibraye (Mlle d'Alérac) qui presse fort.

Le beau-père fermier général devait acheter beaucoup plus cher que quatre cent mille francs l'honneur d'allier sa race aux Adhémar. Il donnait aussi pour cinquante mille francs de linge, d'habits, de pierreries ; il payait bien des dettes des Grignan ; il devait, à Paris, héberger le jeune ménage à ses frais. L'affaire était excellente.

« Le père et le contrat sont ici, » conclut Mme de Sévigné.

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