‹ Mmme de SévignéChapitre 23 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Mme de Sévigné est allée trois fois à Grignan. Elle y a passé en tout plusieurs années ; et chaque fois, dès qu'elle traversait ce seuil enchanté, elle oubliait ses inquiétudes, ses réprimandes, pour admner le séjour d'Ai'mide, le « Palais d'Apollidon », le « Château de la Félicité », qui paraissait sorti de quelque chapitre d'Aynadis ou de VAstrée. Grignan, c'était Vhumeur de ma mère dans toute sa magnificence. Le cœur maternel ne sentait plus que l'orgueil d'y voh' sa fille installée « dans la gioii'e de Mquée ». Une fois entrée dans ce « château royal », elle paraît avoir trouvé tout naturel cette coupable profusion qu'elle blâmait lorsqu'elle était aux Rochers ; elle ne s'en scandalisait plus ; elle se glorifiait de cette abondance. La « mèrebeauté » s'épanouissait à la cour de sa fille. Car elle était (elle nous en prévient) « bête de compagnie » et subissait facilement l'influence de son entourage.

Le château de Grignan dominait tout le pays, depuis Montségur jusqu'à Valréas. Un rocher lui servait de muraille ; les tours crénelées, la porte massive percée de meurtrières, lui prêtaient « un air de forteresse ». Mais, une fois passée cette porte, c'était un autre aspect. L'adorable façade Renaissance, construite en 1526, et les merveilleuses terrasses qui servaient de voûte à l'église collégiale de

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Saint-Sauveur, lui donnaient « un air de bienvenue et d'hospitalité )). C'étaient de larges fenêtres encadrées par les plus délicates colonnes, des frises finement sculptées, des cheminées monumentales, un nombre infini de chambres, de vastes galeries, toutes larges, gaies et clah'es. De la terrasse dalJée l'on voyait la riche plaine, constellée de \àllages et de fermes, toutes protégées au nord-ouest par un rideau de cyprès qui pointaient comme des torches nokes ; puis, au loin, la ligne dentelée des Alpilles, dont la couleur variait à chaque heure de la journée, et, dans le fond, le sommet neigeux du mont Ventoux. Cette belle vue plaisait à Mme de Sévigné, qui la trouvait « le spectacle le plus magnifique du monde )>.

Toutes vos vues sont admirables. Je connais celle du mont Ventoux. J'?ime fort tous ces amphithéâtres et suis persuadée, comme vous, que si jamais le ciel a quelque curiosité pour nos spectacles, ses habitants ne choisiront pas d'autre balcon que celui-là pour les voir commodément.

Ce magnifique palais était assez fragile ; il en reste fort peu de chose aujourd'hui ; et déjà tout un pan de façade s'est écroulé entre deux visites de Mme de Sévigné. Les deux frères du comte, l'archevêque et l'évêque, parlaient de le reconstruire, mais l'évêque se lassait bien vite d'une telle dépense, et Mme de Sévigné tâchait de stimuler son zèle pour le château de ses pères, « ce château parfaitement beau, qui sent bien les anciens Adhémar ».

Je pleure que les pattes de M. de ( 'arcassonne soient recroisées : Hé, mon beau cher seignetu, encore un petit effort ! Ne les recroisez pas sitôt ! Achevez votre ou\Tage ! Voyez celui de M. d'Arles ; comme il est grand, comme il est beau, comme il est achevé! Voudriez-vous lui céder. cet honneur et laisser cet

ondroit du magnifique château de vos illu^^tres pèro>: (car il fa-ut le flatter) laisser, dis-je, cet endroit de ce magnifique château tout impai-fait, tout délabré, tout li\Té et abandonné à la bise, inhabitable, et très incommode à votre frère aîné, lui ôtant les logements des étrangers et des domestiques : dis-je bien? Ah! mon cher seigneur, prenez courage ; ne laissez point cette tache à votre réputation, ni cet avantage à M. d'Arles, qui, dans le milieu de ses petites dettes, a pourtant voulu couronner son entreprise. (17 juiUet 1689.)

M. de Carcassonne était le moins dévoué des Griguan ; beau prélat, il pensait vi\Te pour lui-même et osait ne pas être de l'avis de i\Ime de Coulanges, qui disait : « Il n'est pas permis d'avoir des goûts lorsqu'on est un cadet de bonne maison, ou, du moins, il n'est pas permis de les sui^Te. »

Cette exhortation que lui adressa l'économe marquise nous montre qu'un château, tout autant qu'un paysage, peut être un état d'âme. La beauté de Grignan faisait oublier les « petites dettes » qu'elle coûtait.

Un autre jour, ]\Ime de Sé^dgné, encore tout épanouie, écrit à son cousin de Coulanges, et si elle insiste un peu sur la nourriture, rappelons-nous que le petit de Coulanges était le plus fin des gourmets. Elle ne faisait, du reste, que raviver et ranimer ses souvenus : M. de Coulanges s'était trouvé avec elle à Grignan aux fêtes de la Toussaint en 1691. Il revenait de Rome avec le duc de Chaulnes ; les deux voyageurs se sont arrêtés quinze jours au « Château Royal de Grignan » pour saluer le comte et la comtesse, iSlme de Sévigné, son fils Charles de Sévigné, le cardinal de Bouillon (( et une très aimable compagnie )>.

Pailons un peu de la cruelle et continuelle chère qu'on y fait (dans ce château royal de Grignan) surtout en ce temps-ci : ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on mange partout,

des perdreaux, cela est commun ; mais il n'est pas commun qu'ils soient tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en faisant une certaine mine, et criant : « Ah ! c[uel fumet ! Sentez un peu ! » Nous supprimons tous ces étonnements ; ces perdreaux sont tous nourris de thym, de marjolaine et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets ; il n'y a point à choisir. J'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut que la cuisse se sépare du corps à la première semonce (elle n'y manque jamais), et des tourterelles, toutes parfaites aussi. Pour les melons, les figues et les muscats, c'est une chose étrange : si nous vouKons, par quelque bizarre fantaisie, trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris ; il ne s'en trouve point ici ; les figues blanches et sucrées, les muscats, comme les grains d'ambre que l'on puisse croquer, et qui vous feraient fort bien tourner la tête si vous en mangiez sans mesure, paj'ce que c'est comme si Ton buvait à petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent. Mon cher cousin, quelle vie ! Vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil ; elle ne fait point du tout souvem"r de celle de La Trappe. (16 septembre 1Q9A.)

Une seule chose manquait à Grignan : il n'y avait pas d'allées, pas de bois où Ton s'enfonce en chantant, et, sur les pentes de la montagne, on ne voyait disséminés que ces arbres persévérants et gris, qui ne changent jamais, qui ne connaissent ni le vert naissant d'a^Til, ni le brun mêlé d'aurore, si grave et si beau sous les cieux gris d'octobre ; ces chênes verts, ces oli\ders, ces cyprès aux plumes empoussiérées, Mme de Sévigné les trouvait « tristes et ennuyeux ». « Il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. )) Et parfois sans doute elle soupirait après la « sainte hoiTcur )) de ses bois bretons.

Néanmoins, pour cette grande vie brillante, ensoleillée, Mme de Sévigné paraissait mieux faite que sa fille, amie

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dés pensées solitaires. Et souvent, en Bretagne, elle s'était rappelée la gloire de Grignan ; elle ne s'ennuyait jamais dans ses bois : comme toutes les grands Imaginatifs, elle avait un soleil intérieur qui éelaii'ait le plus morne paysage. Si elle nous décrit avec joie les splendeurs du château de sa fille, tel menu tableau de Livry ou des Rochers l'emporte encore peut-être par son accent d'allégresse sobre. Voyons, par exemple, ce billet écrit à Livry le mercredi des Cendres 1680:

Nous sommes loin de nous ennuyer : beaucoup de promenades, de causeries ; des échecs, un trictrac, des cai'tes, en cas de besoin ; les Petites lettres de Pascal, des comédies, la Princesse (le Clèves que je fais lue à ces prêtres qui en sont ravis. Le petit de Coulanges a le hvre de ses chansons.

Ou bien ce ravissant tableautin, daté, lui aussi, de Livry :

J'aime bien être toute seule dans cette avenue. Xous y étions hier, Saint-Aubin et moi : il hsait, je l'écoutais, et je regardais le petit pays doux que vous connaissez ; je vous souhaitais l'air que je respirais. Nous avions entendu un cor dans le fond de cette forêt ; tout d'un coup nous avons entendu passer comme une personne au travei's des arbres ; nous avons regardé, c'était un grand chien courant. « Qu'est-ce que cela? a dit Saint- Aubin. — C'est un des aumôniers de M. de Senlis, lui ai-je dit.»

Forêt noble et pleine de loisirs, où chevauchent des évêques chasseurs et de belles princesses ; abbaye délicieuse, abbaye de Thélème, c'est à Livrj peut-être encore mieux qu'aux Rochers ou à Grignan, que le génie de ^Ime de Sévigné s'épanouit dans son plus parfait naturel

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Mais à Livry, comme dans ses bois de Bretagne, elle avait souhaité le soleil de ce Midi vaste et pierreux où trône sa fille, « la reine de la Méditerranée )).

Si j'en croyais mon cœur, j'enverrais paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à Grignan : oh ! avec quelle joie, je planterais tout là ! Et, pour quatre jours qu'on a à vivre, je vivrais à ma mode et je suivi'ais mon inclination. Quelle fohe de se contraindre pour des routines de devoir et d'affaires? Qui vous en sait gré? (21 avril 1675.)

En vérité, j'aurais une extrême joie d'être à Grignan : c'est bien Vhiimeur de ma mère. H me semble que j'y tiendrais assez bien ma place. Mais Dieu, qui sait que je dois commencer à faire des réflexions et des méditations d'une autre couleur, me jette dans des bois plus conformes à mon état. (4 avril 1680.)

Vous me souhaitez, ma fille, quand vous avez bien de la musique et de la joie ; vous avez raison ; c'est V humeur de ma mère. Et moi, entre huit et neuf heures daut^ ces bois : Ah ! que ma fille serait aise ici ! (21 juillet 1680.)

La Providence ne s'était pas trompée : elle avait mis chacune à sa place ; la plus vaine, la plus sèche, sur un grand théâtre d'ambition ; celle qui vivait par le cœur et par rimagination, dans une solitude qu'elle savait animer.

Et maintenant, à soixante ans, l'étrange liberté qui vient souvent avec l'âge avancé affranchissait Mme de Sévigné et des affaires et des devoirs. Le monde changeait autour d'elle ; dans ce Paris fin de siècle, elle est déjà une survivante. Etr(3 libre et franche, suivre son inclination, aller son chemin, ne se plier que sous le joug de son cœur ou de son devoir, voilà un état d'âme qui n'est plus de mode. Déjà en 1680, après la mort de Fouquet, qui suivit de si

près la mort do La "Roohofoucaiild. Mme do Sovigiio écrivit à son amie Mme do (îuitaiit : <( Songez, je vous ])rie, que voilà presque touto la Fronde morte. » Et Tesprit désinvolte, héroïque, romanesque, de la génération née -ous Louis XIII était en même temps éteint.

Et un autre Paris surgit sur les ruines de la \ille d'autrefois, insubordonnée mais chevaleresque : un Paris tragique, plein de soupçons, plein de crimes. Si l'on suit l'affaire des poisons dans les lettres de la marquise, on voit bien qu'elle n'y croyait guère ;pour elle, c'était une grande machine montée contre la noblesse. Rappelons-nous le peu de secret des postes, les risques qu'on courait si on laissait surprendre une pensée trop libre, et nous verrons sous les ironies et sous les réticences de ^Ime de Sévigné un cœur généreux et profondément alarmé. Voici le maréchal de Luxembourg qui va, certain mercredi, à Saint-Germain « sans que le roi lui fît moins bonne mine qu'à l'ordinaire ». et cpii se trouve le soir à la Bastille « dans une des horribles chambres grillées qui sont dans les tours, où Ton voit à peine le ciel ; et défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion. Songez à la fortune brillante d'un tel homme, à l'honneur qu'U avait eu de commander les armées du roi, et représentez-vous ce que ce fut pour lui d'entendre fermer ces gros verrous ; et, s'il a dormi par excès d'abattement, pensez au réveil ! » Voici des femmes du monde, Mme de Tinguy, Mme d'Alluye, ^Iiue de Dreux qu'on fait sortir du jeu, chez leurs amis, pour les mener on prison sous le coup d'affreuses accusations, ou bien qu'on envoie en exil. Lorsque Mme de Dreux sort de prison, après avoir été un an dans une chambre où le jour ne venait que d'un très petit trou, sans nouvelles, ce matin-là toute sa famille (et surtout le

mari dont on l'avait accusée de vouloir se défaire) allèrent la prendre en triomphe à sa prison de l'Arsenal. Mais sa mère, qui l'aimait passionnément, était morte de douleur depuis deux mois déjà. La première parole que dit Mme de Dreux, ce fut : « Où est ma mère? Et d'oii ^ient qu'elle n'est pas ici? )^ M. de Dreux lui dit qu'elle Fattendait chez elle.

Elle aiTive chez elle. Quoi ! je ne vois pas ma mère? Quoi ! je ne l'entends point ! Elle monte avec précipitation. On ne savait que lui dire ; tout le monde pleurait ; elle courait dans sa chambre, elle l'appelait. Enfin un père célestin, son confesseur, parut...

Quand la pauvre femme apprit que sa mère était morte, elle s'évanouit et ne re^int que pour dire qu'elle voudrait être morte en prison. Le petit de Coulanges était présent à ce spectacle. Ces personnes étaient de l'entourage de Mme de Sévigné : « C'est une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre les accusés. « (1er ^nai 1680.)

C'est peut-être encore pire, quand on arrive à les convaincre. On avait roué la Brinvilliers, on brille vive la Voisin :

A la Grève, elle se défendit autant qu'elle put de sortir du tombereau ; on l'en tira de force ; on la mit sur le bûcher, assise et hée avec du fer : on la couwit de paille ; elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq ou six fois ; mais enfin le feu augmenta, on la perdit de vue : et ses cendres sont en Tair présentement.

Comme Charles de Sé\dgné, toujours humain, s'effraya, s'étonna, qu'on fît brûler ^dve une femme à petit feu, un juge de ses amis lui dit de ne pas trop la plaindre ; il y

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avait certains petits adoucissements à cause de la faiblesse du sexe.

Eh quoi, monsieur, on les étrangle?

Non, mais on leur jette des bûches sur la tête ; les garçons du bourreau leur arrachent la tête avec des crocs de fer. Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si terrible que Ton pense. Comment vous portez-vous de ce petit conte? H m'a fait grincer des dents.

~ Ce Paris d'autodafé n'était guère du goût de la divine marquise. Et voici la misère qui sy installe, la disette, la pestilence, l'épuisement populaire. Mme de Sé\igné s'en détache de plus en plus ; son oncle de Coulanges, qu'elle avait si longtemps et si tendrement soigné, est mort, en 1687, à l'âge de quatre-vingts ans, très infirme : « Ce fut à la fin d'août que je le pleurai amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté s'il eût vécu autant que moi. )> L'année suivante, elle perd son oncle de Saint-Aubin et, en 1693, Mme de La Fayette. Elle n'est que trop libre et, dès le printemps de 1694, elle annonce à son amie Mme de Guitaut son départ pour Grignan :

J'aime cette campagne de Grignan, et le château et le pays, et le repos qu"on y trouve, et je me suis -résolue d'aller m'y mettre à couvert pour quelque temps, jusqu'à ce que l'orage qui nous accable ici de toutes parts soit un peu passé...

J'ai perdu mes deux premières amies, Mme de La Fayette et Mme de Lavardin. J'en laisse encore ici que j'aime et que j'estime, mais comme ce n'est pas à ce degré, et qu'elles en ont d'autres que moi, je les quitte av^ec un regret supportable.

Aux Rochers son fils pouvait maintenant se passer d'elle. La petite marquise (qui devait sur^i\Te assez longtemps aux autres personnages de ce livre) était alors fort malade.

Mme de Sé\igné, « sensiblement toueliée de son extrême délieatesse », pressentait presque la mort prochain e-de cette aimable belle-lille; elle ])laignait Sévigné « et j'entre si tendiement dans toutes ses pensées que j'en ai le cœur serré et les larmes aux yeux ». Mais, en attendant de le consoler s'il y en avait lieu, le mieux qu'elle pouvait faire pour lui était de le laisser en tête à tête avec sa pauvre « tourterelle ». Ce fils était maintenant un personnage important dans sa région. Louis XIV, qui n'avait pas voulu de Sévigné à Versailles, le consolait de son échec en le nommant lieutenant du roi pour Xantes et le comté nantais. Braque et l^rouillon comme son père, avec le charme et la gaieté de sa mère, Sévigné s'acquittait assez mal de cette besogne. Il est bientôt à couteaux tirés avec le lieutenant du gouverneur comme avec l'évêque qui le provoque en duel, et toujours fourré chez l'intendant. Il se met à dos la duchesse de Chaulnes, qui écrit à sa vieille amie « que cela n'est pas d'un homme de la qualité de monsieur votre fils de se mettre toujours à la suite d'un intendant ». Et notre marquise modère la querelle, soutient son fils d'une part : « Il faut conserver cette liaison ; ils vous aiment et vous ont fait plaisir ; il ne faut' pas blesser la reconnaissance », mais, d'autre part, le prie d'atténuer un engouement qui risque de froisser les gouverneurs : « Faut-il rompre avec ses vieux amis quand on veut ménager un intendant? »

Ainsi, de Grignan, elle se montre la tendre Ëgérie de son fils, qui vient lui rendre visite, sans quitter sa fille, qu'elle entoure de soins affectueux ; Mme de Grignan franchit difficilement le mauvais pas de la cinquantaine. Elle est fort malade de pertes de sang compliquées d'une grave maladie de foie ; cette jaunisse l'accable, la retient

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au lit pendant des mois. Elle avait pu assister au mariage de son fils au mois de janvier 1695, mais, en décembre de la même année, elle ne put se faire porter à la chapelle du château pour voir* marier sa chère Pauline, mariage, pourtant, qui comblait tous ses vœux et qu'elle avait (( disposé dans son esprit il y a fort longtemps ». Mme de Sévigné est auprès d'elle, rayonnante de bonté, d'esprit et je dirais presque de jeunesse, charmée du mariage de Pauline, où elle voit « un sentiment si rare et si noble », où la personne est tout « et rien du tout le bien ». C'est ce qui la console du mariage d'argent de son petit-fils.

Au mois de février 1696, Mme de Sévigné avait célébré ses soixante-dix ans. Elle était donc vieille et parfois (en pensant aux derniers jours de Tabbé de Coulanges, pauvre vi^eillard catarrheux,. hésitant, à moitié tombé en Qnfance) elle redoutait ce que la vie pouvait lui tenii' en réserve.

Pour moi, je ne suis plus bonne à rien ; j"ai fait mon rôle, et par mon goût je ne souhaiterais jamais une si longue vie : il est rare que la fin et la he n'en soient humihantes ; mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de Dieu qui la règle, comme toutes les choses de ce monde : tout est mieux entre ses mains qu'entre les nôtres. (10 janvier 1696.)

Et nous nous rappellerons qu'elle avait lu en bon lieu :

Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?

Vers la fin du mois d'avril, cette même année, Dangeau, à Paris, écrit sur son journal :

Jappris la mort de Mme de Sévigné, (pii était à (irignan avec madame sa fille ; et sa fille elle-même est fort malade, et on lui cache la mort de sa mère.

Les quelques données que nous }30ssédons nous permettent de nous figurer la dernière scène. ]\Iine de Grignan depuis un an fort malade ; ^Ime de Sévigné au milieu d'ime parfaite santé, brusquement frappée, à soixante-dix ans, par la petite vérole. Et nous devinons que sa première, sa seule pensée était pour sa « chère comtesse )\ pour la santé, pour la beauté de sa chère comtesse, et qu'elle défend de lui parler d'un aussi terrible accident. On invente quelque fable ; on isole la malade dans une aile de l'énorme château ; et là, soignée par la fidèle gouvernante de sa fille (cette bonne Montgobert qu'elle aimait), elle regarde la mort en face. Le comte de Grignan nous le dit :

C'est une femme forte dont il est question, qui a envisage la mort, dont elle n"a point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté et une soumission étonnantes. Cette personne, si tendi'e et si faible pour tout ce qu'elle aimait, n"a trouvé que du courage et de la rehgion (puuid elle a cru ne devoir songer qu'à elle {le 23 mai 1696).

Puis l'enterrement hâtif dans l'église du Saint-Sauvetir, qui sert de chapelle au château ; Mme de Sévigné fardée, habillée à la provençale, selon cet usage qu'elle trouvait si rebutant « qu'il ne fallait songer à mourir en Provence )\ Et les jours qui traînent dans une consternation croissante car il faut songer à prévenir la comtesse. Oii peut-on trouver des paroles pom' dke la douleur de cette fille, privée en un moment du soutien de toute sa vie :

J'étais bien loin d'y être préparée : la parfaite santé dont je la voyais jouir, un an de maladie qui m'a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que Tordre de la nature pût avoir heu à mon égard. Je me flattais, je me flattais, de ne jamais souffrir un si grand mal ; je le souffre et le sens dans toute sa rigueur.

Mme de Griguan n'avait pas la piété profonde de son aimable mère : elle se plaint qu'elle ne peut lever les yeux assez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours : elle cherche partout sa mère ; elle ne la trouve pas. Et elle sent alors ce qu'elle dii'a plus clairement encore, un jom\ à ]\Ime de Guitaut. après la mort précoce de son fils :

n est vi'ai, madame, que les seules réflexions chrétiennes peuvent soutenir en ces dm'es occasions ; mais que je suis loin de trouver en moi un secours si désirable ! Je ne sais penser et sentir que très humainement, et pleurer et resTetter ce que j'ai perdu.

Au comte de Bussy.

A Paris, le 12 novembre 1687.

Je reçois présentement une lettre de vous, mon cher cousin, la plus aimable et la plus tendre qui fût jamais. Je n'ai jamais vu expliquer 1" amitié si naturellement, et d'une manière si propre à persuader. Enfin vous m'avez persuadée, et je crois que ma vie est nécessaire à la conservation de la vôtre. Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour vous rassurer et vous faire connaître l'état où je suis.

Je reprends dès les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abbé, à qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais la douceur et le repos de ma vie ; c'est lui à qui vous devez la joie que j'apportais dans votre société : sans lui, nous n'aurions jamais ri ensemble ; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que j'avais de vous bien entendre, lïntelligence qui me faisait comprendre ce que vous aviez dit, et deviner ce que vous alhez dire ; en un mot, le bon abbé, en me retirant des abîmes où ^I. de Sé\igné m'avait laissée, m'a rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et digne de votre estime et de votre anùtié. Je tire le rideau

sur vos torts ; ils sont grands, mais il les faut oublier, et vous dire que j'ai ^dvenlent senti la perte de cette agréable source de tout le repos de ma vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre continue, comme un jeune homme, avec des sentiments très chrétiens, dont j'étais extrêmement touchée; car Dieu m'a donné un fonds de religion qui m'a fait regarder assez sohdement cette dernière action de la vie. La sienne a duré quatre-vingts ans ; il a vécu avec honneur, il est mort chi'étiennement : Dieu nous fasse la même grâce ! Ce fut à la fin d'août que je" le pleurai amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté s'il eût vécu autant que moi. î\lais voyant au quinzième ou seizième de septembre que je n'étais que trop libre, je me résolus d'aller à Vichy, pour guérir tout au moins mon imagination sur des manières de convulsions à la main gauche et des visions de vapeurs qui faisaient craindre l'apoplexie. Ce voyage proposé donna envie à ]VIme la duchesse de Chaulnes de le faire aussi. Je me joignis à elle ; et conmie j'avais quelque envie de revenir à Bourbon, je ne la (piittai point. Elle ne voulait que Bourbon \'^\ fis venir des eaux de Vichy, qui, réchauffées dans les puits de Bourbon, sont admirables. J'en ai pris, et puis de celles de Bourbon : ce mélange est fort bon. Ces deux rivales se sont raccommodées ensemble, ce n'est plus qu'un cœur et qu'une âme : Vichy se repose dans le sein de Bourbon et se chauffe au coin de son feu, c'est-à-dire dans les bouillonnements de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouvée en si bonne santé qu'on me l'a refusée : et l'on s'est moqué de mes craintes ; on les a traitées de visions, et r.on m'a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m'en a tellement assurée que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-là. Ma fille en est ravie, qui m'aime cojiiine vous savez.

\^;»ilà, mon cher cousin, où j'en suis. N'otre sauté dépendant de la mienne, en voih\ une grande (novision pour vous. Songez à votre rlinnio, et, comnie cela, faites-moi bien porter. Il faut (|uc imus allions ensemble, et (|ue nous ne nous (juittions point. 11 y a trois seniaines que je suis revemie de Bourbon ; notre johe

petite abbaye (1) n'était point encore donnée ; nous y avons été douze jours ; enfin on vient de la donner à l'ancien évêque de Nîmes, très saint prélat. J'en sortis il y a trois jours, tout affligée de dire adieu pour jamais à cette aimable solitude que j"ai tant aimée ; après avoir pleuré l'abbé, j"ai pleuré Tabbaye. Je sais que vous m'avez écrit pendant mon voyage de Bourbon ; je ne me suis point amusée aujourd'hui à vous répondre ; je me suis laissée aller à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue et sans mesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu'une autre fois je ne me donnerai pas une pareille liberté ; car je sais, et c'est Salomon qui le dit, que celui-là est haissaUe qui farle toujours de lui. Notre ami Corbinelli dit que, pour juger combien nous importunons en parlant de nous, il faut songer combien les autres nous importunent quand ils parlent d'eux. Cette règle est assez générale ; mais je crois m'en pouvoir excepter aujourd'hui, car je serais fort aise que votre plume fût aussi inconsidérée que la mienne, et je sens que je serais ravie que vous me parlassiez longtemps de vous. Voilà ce qui m'a engagée dans ce terrible récit : et, dans cette confiance, je ne vous ferai point d'excuses, et je vous embrasse, mon cher cousin, et la belle Coligny. Je rends mille grâces à Mme de Bussy de son comphment : on me tuerait plutôt que de me faire écrire davantage.

A Madame de Grignan.

{La mort de Saint- Aubin.)

A Paris, mercredi 17 novembre 1688.

C'est donc aujourd'hui, ma chère enfant, que notre marquis a dix-sept ans. Il faut ajouter à tout ce qui compose le commen-

(1) L'abbaye de Livry, dont Coulanges était abbé.

cernent de sa vie une fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous assure, bien de l'honneur, par la manière toute froide et toute reposée dont il Ta reçue. M. le chevalier vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au roi : il est accablé de compliments à Versailles, et moi ici. Mme de Lavardin me pria d'aller liier la trouver chez Mme de La Fayette : elle voulait s'en réjouir avec moi. Mme de La Fayette m'avait priée de la même chose. Elle me dit d'abord gaiement : « Eh bien, qu'est-ce que Mme de Grignan trouvera à épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit être ravie; que ce serait une chose à acheter, si elle était à ce prix ; et q|i'en un mot elle est trop heureuse. » Je promis de vous mander tout cela, et je vous le mande avec plaisir. Recevez donc aussi toutes les amitiés sincères de Mme de Lavardin, et tous les comphments de ]\Ime de Coulanges, de la duchesse du Lude, des divines '(1), de la duchesse de Villeroi et du P. Morel (2), que je yïs ensuite, parce que j'aUai chez le pauvi'e Saint-Aubin. Ma chère enfant, les saints désirs de la mort le pressent tellement, qu'il en a précipité tous les sacrements. Le curé de Saint-Jacques ne voulut pas, hier, lui donner l'extrême-onction, et ce fut une douleur pour lui ; car il ne souhaite que l'éternité, il ne respire plus que d'être uni à Dieu. Sa paix, sa résignation, sa doucem', son détachement, sont au delà de tout ce qu'on voit ; aussi ne sont-ce pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le P. Morel et dans son curé, qui sont ses directeurs, ses amis, ses gardes et ses médecins, n'est pas une chose ordinale, c'est un avantgoût de la féhcité. Duchêne est son médecin : c'est un homme admirable ; point de tourments, point de remèdes : Monsieur, tâchez de vous humecter, et prenez patience. Vne chambre sans bruit, sans aucune mauvaise odeur, point de fiè\Te, qu'intérieure et imperceptible ; une tête hbre, un grand silence, à cause de la fluxion qui est sur la poitrine, de bons et solides discours.

(1) Mme de Frontenac et Mlle d'Outrelaise.

(2) Célèbre directeur de T Oratoire.

â66 = MADAME DE SE VIGNE. —, CHAP. X ==^

point de bagatelles : cela est divin, c'est ce qu'on n'a jamais vu. Ce pauvie malade se trouve indigne de mourir à la même place (1) où est morte Mme de Longueville. Je contai tout cela à Tréville (2), qui était chez Mme de La Fayette. Il me répondit : Voilà comme Von meurt en ce quartier-là. Duchêne ne croit pas que cela finisse sitôt. Mon Dieu, ma fille, que vous seriez touchée de ce saint spectacle ! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation et d'envie. Saint-Aubin m'a marqué beaucoup d'amitié, et à vous, sur ce petit marquis ; mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient toujours à Jésus-Clmst et à sa miséricorde, car il n'est question de nulle autre chose ; encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste récit. Je veux vous remercier, et bien sérieusement, d'avoir pris le plus long pour éviter ces petits ruisseaux qui étaient devenus rivières. Faites toujours ainsi, ]na fille, et ne vous fiez point à l'incertitude d'une entreprise où il n'y a plus de remède dès qu'on a fait le premier pas dans Feau. Songez à M. de la Vergue (3), et à moi, si vous voulez, mais enfin promettez-moi de prendre toujours le plus long et le plus sûi- : il n'y a nulle conq)araison entre s'ennuyer et se noyer. N'était-ce pas Pauline qui était avec vous dans cette litièie? I^li l)ien, son petit nez vous déplaisait-il? Vous me coupez bien court (pielquefois sur des détails (jue j'aimerais A savoir : vous croyez (pie je vous eu écrirai juoins : ])oiul du tout, ma très

(1) Dans une graiidr maison contiguc aux Cainiélitcs du faulxmrg Saint-Jacques, qui avait été occupée par Mme de Longueville, où elle fit une mort très clirctienne, le 15 avril 1G79, après une pénitence de vingt-sept ans.

(2) Le comte de Tréville, ou Troisvilie, admis (kns la confidence de ]\Ime Henriette, duchesse (rOrléans; il fut si touché de sa mort, <|u'il HMiniiea, au mninU' pnnr ne plus s'occuper que de son salut.

(o) M. Tabbé de la Vergne-Tressan, aussi distingué par ses vertus et par sa piété que par sa naissance et par les talents de son esprit, fut entraîné dans sa litière comme il passait le Gaidon, petite rivière profonde, et fut noyé [)ar l'imprudence et par robstùuition de son muletier, le 5 avril 1G8-4.

LETTIIES DE VIEILLESSE - 267

elièi'e, je. ne me règle point sur vous. Votre frère est à la noce do Mlle de la ( 'oste, à Saint-Brieuc. M. de Chaulnes y était : sans ee gouverneur, le marié s'en serait enfui. Il me semble que j'ai l)ien des excuses à vous faire du siège de Manheim : on m'assu- )-ait si fort que ce ne serait rien, que j'espérais de vous le faire jjasser insensiblement ; mais, ma fille, c'en est fait, et, si vous aviez souhaité, vous n'auriez pas pu désirer autre chose. Tâchez donc de dormir tout de bon, je vous réponds du reste. La fable du lièvre (1) est tellement faite pour votre état, qu'il semble que ce soit vous qui la fassiez

Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers, etc.

Vous y pourriez ajouter encore :

Corrigez-vous, dira quelque sage cerveUe. Eh ! la peur se conige-t-elle.

Mais vous ne pourriez pas dire :

Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi ;

car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse vieillesse que celle de M. l'archevêque : je suis bien honorée de son souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur ; je lui parlerai du bon ménage que nous faisions à Paris. Je suis ra\ie qu'il vous aime, et plus pom' lui que pour vous ; car ce ne serait pas bon signe pour son esprit et pour sa raison que de vous être contraire. J'aime Pauline : vous me la représentez avec une jolie jeunesse et un "bon naturel ; je la vois courir partout et apprendre à tout le monde la prise de Phihppsbourg ; je la vois et je l'embrasse. Aimez, aimez votre fille ; c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du monde ; mais

(1) Voyez la fable de La Fontame qui a pour titre le Lièvre et les Grenouilles, Hvre II, fable xiv.

268 = MADAME DE SÉVIGNK.— GHAP. X =^=^

aimez toujours aussi votre chère maman, qui est plus à vous qu'à elle-même.

M. de Bailli \ient de sortir : il vous fait cent mille bredouillements, mais de si bon cœm*, que vous devez lui en être obligée. Mon cher comte, encore faut-il vous dire un mot de ce petit garçon : c'est votre ouvrage que cette campagne : vous avez grand sujet d'être content; tout contribue à vous persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la mienne ; ce n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien de votre fils ; on vante son application, son sang-froid, sa hardiesse et quasi sa témérité,

A LA MEME

Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1G90.

Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer à la date de cette année ; cependant la voilà déjà bien commencée ; et vous verrez que, de quelque manière que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientôt passée, et nous trouverons bientôt le fond/de notre sac de mille francs (1).

Vraiment vous me gâtez bien, et mes amies de Paris aussi : à peine le soleil remonte du saut d'une puce, que vous me demandez, de votre côté, quand vous m'attendrez à Grignan : et mes amies me prient de leur fixer, dès à cette heure, le temps de mon départ, afin d'avancer leur joie. Je suis trop flattée de ces empressements, et surtout des vôtres, qui ne souffrent point de comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, avec sincérité, que d'ici au mois de septembre je ne puis recevoir aucune pensée de sortir de ce pays ; c'est le temps que j'envoie

(1) Mme de Se vigne comparait les douze mois de l'année à un sac de mille francs, qui finit presque aussitôt qu'on a commencé d'y puiser.

nies' petites voitures à Paris, dont il n'y a eu encore qu'une très petite partie; c'est le temps que Fabbé Charrier traite de mes lots et ventes, qui est une affaii'e de dix mille francs. Xous en parlerons une autre fois ; mais contentons-nous de chasser toute espérance de faii'e un pas avant le temps que je vous ai dit. Du reste, je ne vous dis point ciue vous êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes d'une manière dans mon cœur, que je craindrais fort cpie M. Tsicole ne trouvât beaucoup à y circoncire; mais enfin telle est ma disposition. Vous me dites la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point voir la fin des heureuses années que vous me souhaitez. Xous sommes bien loin de nous rencontrer dans nos souhaits ; car je vous ai mandé une vérité bien juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute voudi'a bien exaucer, qui est de suivi-e l'ordre tout naturel de la sainte providence; c'est ce qui me console de tout le chemin laborieux de la vieillesse ; ce sentiment est raisonnable, et le vôtre trop extraorchnaire et trop aimable.

Je vous plainch-ai quand vous n'aurez plus M. de la Garde et M. le chevaher : c'est une très parfaitement bomie compagnie ; mais ils ont leui's raisons, et celle de faire ressusciter la pension d'un homme c^ui n'est point mort me paraît tout à fait importante. Vous aurez votre enfant qui tiendi'a johment sa place à Grignan ; il doit y être le bien reçu par bien des raisons, et vous l'embrasserez aussi de bon cœm-. Il m'a écrit encore une jolie lettre pour me souhaiter une heureuse année. Il me paraît désolé à Keysersloutre : il dit que rien ne l'empêche de venir à Paris, mais c^u'il attend les ordres de Provence ; que c'est ce ressort qui le fait agu. Je trouve que vous le faites bien languii'. Sa lettre est du 2, je le croyais à Paris. Faites-Fy donc venir, et qu'après une petite apparition il coure vous embrasser. Ce petit homme me parait en état c^ue, si vous trou\iez un bon parti, Sa Majesté lui accorderait aisément la survivance de votre très belle charge. Vous trouvez que son caractère et celui de Pauline ne se ressemblent nullement ; il faut pourtant que cer-

270 = MADAME DE SEVIGNK. — CUAP. X ==

tailles qualités du cœur soient cliez Fun et chez Tautre ; pour Thumeur, c'est une autre affaii'e. Je suis ra\ie c^ue ses sentimeuts soient à votre fantaisie. Je lui souhaiterais un peu plus de penchant pour les sciences, pour la lecture ; cela peut venir. Pour Pauhne, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne point aimer à lire ; les romans, les comé-, dies, les Voiture, les Sarrazin, tout cela est bientôt épuisé, A-t-elle tâté de Lucien? Est-elle à portée des Petites Lettres? Ensuite il faut Thistoire ; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Quant aux beaux hvi-es de dévotion, si elle ne les aime point, tant pis pour elle ; car nous ne savons que trop que, même sans dévotion, on les trouve charmants. A regard de la morale, comiiie elle n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez ni dans yiontaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte ; il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples ; je crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps pour causer avec elle, c'est assurément ce qui serait le plus utile. Je ne sais si tout ce que je dis vaut la peine que vous le Usiez : je suis bien loin d"-abonder dans mon sens.

Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut guère; oui, justement, voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, à mon grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma rehgion, et de quoi il est question ; je ne prendrai point le faux pour le vrai ; je sais ce qui est bon et ce qui n'en a que l'apparence ; j'espère ne m'y point méprendi-e et que Dieu m' ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore : les grâces passées me garantissent en quelque sorte de celles qui viendront. Ainsi je vis dans la confiance, mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais je vous gronde de trouver notre Corbinelli le mystique du diable; votre frère eii pâme de rire ; je le gronde comme vous. Comment, mystique du diable! un homme qui ne songe qu'à détruire son empire, qui

LETTKES DE VIEILLESSE = 271

110 cosse cV avoir commerce avec les ennemis du diable, Cj[iii sont les saints et les saintes de l'Eglise ! un homme qui ne compte |)(»ur rien son chien de corps ; qui souffre la pau\Teté chréiifniumnd, vous direz [Âilomphiqurment : qui ne cesse de célé})jer les perfections et l'existence de Dieu ; qui ne juge jamais son prochain, qui l'excuse toujours; qui passe sa vie dans la charité et le service du prochain ; qui est insensible aux plaisirs et aux délices de la vie ; cpii, enfin, malgré sa mauvaise fortune, est entièrement soumis à la volonté de Dieu ! Et vous appelez cela le mystique du diable! Vous ne sauriez nier que ce ne soit là le portrait de notre pauvre ami. Cependant il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui fait rire d"abord, et qui pourrait surprendre les simples. Mais je réside, comme vous vovez, et je soutiens le fidèle admirateur de sainte Thérèse, de ma grand'mère (sainte Chantai) et du bienheureux Jean de la Croix.

A propos de Corbinelh, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon : les acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le P. Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des ouwages des anciens et des modernes ; Despréaux soutint les anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et (pli s'était attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce li\Te si distingué dans son esprit? Despréaux ne voulut pas le nommer ; Corbinelh lui dit : « Monsieur, je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la nuit. » Despréaux lui répondit en riant : « Ah ! monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un cotai riso amaro, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit : k Mon père, ne me pressez ])oint. » Le père continue. Enfin, Despréaux le prend par le bras et, le serrant bien fort, lui dit : <' Mon père, vous le voulez : eh bien, morbleu ! c'est Pascal. — Pascal ! dit le père, tout rouge, tout étonné, Pascal est beau autant que le faux peut l'être. — Le

faux ! reprit Despréaux, le faux ! sachez qu'il est aussi vi'ai qu'il est iuiniitable ; on vient de le traduii'e en trois langues. » Le père répond : « Il n'en est pas plus vrai. » Despréaux s"échauffe, et criant comme un fou : f( Quoi, mon père! direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses li\Tes qu'un ch'étim n'est pas ohligé d'aimer Dieu (1) ! Osez-vous dii'e que cela est faux? — Monsieur, dit le père en fureur, il faut distinguer. — Distinguer ! dit Despréaux, distinguer, morbleu ! distinguer ! distinguer si nous sommes obligés d'aimer Dieu ! » Et, prenant Corbinelli par le bras, il s'enfuit au bout de la chambre, puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagiiie, qui était demeurée dans la salle où l'on mange : ici finit l'histoire; le rideau tombe. Corbinelli me promet le reste dans une conversation ; mais moi qui suis persuadée c^ue vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris, et je crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez contente. Ma fille, je vous gTonde d'être un seul moment en peine de moi, cjuand vous ne recevez pas mes lettres : vous oubliez les manières de la poste, il faut s'y accoutumer; et, quand je serais malade, ce que je ne suis point du tout, je ne vous en écrirais pas moins quelques lignes, ou mon fils, ou quel qu'un, enfin vous auriez de mes nouvelles ; mais nous n'en sommes pas là.

On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ont été em-agées, étant à Versailles, de n'être pas du souper du jour des Rois : voilà ce qui s'appelle des afflictions. Vous savez mieux que moi les autres nouvelles.

Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les échecs ; si elle savait combien ce jeu est au-dessus de ma portée, je craindi'ais

(1) C'est ici une de ces fameuses disputes que Despréaux disait avoir soutenues en plus d'un endroit au sujet de l'amoui- de Dieu, et peut-être celle qui lui fit naître l'idée de son épître à l'abbé Renaudot, qu'il ne composa qu'en 1695. (Voyez l'épître xii de Despréaux et la dixième Lettre provinciale.)

son mépris. Ah ! oui, je m"en souviens, je n'oublierai jamais ce voyage ; hélas ! est-il possible quïl y ait vingt et un ans? Je ne le comprendc; pas ; il me semble que ce fut l'année passée, mais je juge par le peu que m'a diiré ce temps ce que me paraîtront les années qui viendront encore.

A Monsieur de Coidanges.

A Grignan, le 26 juillet 1691.

Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très subite de M. de Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voiLà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si grande place, dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu ; qui était le centre de tant de choses : que d'affaires, que de desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire ! Ah ! mon Dieu ! donnez-moi un peu de temps ; je voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange ; non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cette étrange aventure? Kon, en vérité ; il y faut réfléchir dans son cabinet. Voilà le second ministre (1) que vous voyez mourir depuis que vous êtes à Rome ; rien n'est plus différent que leur mort, mais rien n'est plus égal que leur fortune et les cent milhons de chaînes qui les attachaient tous deux à la terre.

Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez em.barrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave ; mon pauvi*e cousin, vous vous méprenez. J'ai oui dire qu'un homme d'un très bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ^^lle : il en conclut qu'il fallait que la rehgion chrétienne

(1) M. de Seignelai était mort l'année précédente.

Madamk de SÉvir,.\f:. 11

fût toute sainte et toute miraculeuse de subsister ainsi par ellemême au milieu de tant de désordres et de profanations. Faites donc comme lui, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du sang d'un nombre infini de martyrs ; qu'aux premiers siècles toutes les intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le martyre ; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrii-ent l'un après l'autre, sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une place où la mort était attachée, et quelle mort ! Vous n'avez qu'à lire cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistante par un miracle continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut être une imagination des hommes. Les hommes ne pensent pas ainsi : lisez saint Augustin dans sa Vérité de la Religion; lisez VAhhadie (1), bien différent de ce grand saint, mais très digne de lui être comparé quand il parle de rehgion chrétienne : demandez à Tabbé de Polignac s'il estime ce li\Te. Ramassez donc toutes ces idées et ne jugez point si légèrement ; croyez que, quelque manège qu'il y ait dans le conclave, c'est toujours le Saint-Kspiit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est le maître de tout, et voici comme nous devi'ions penser ; j'ai lu ceci en bon lieu : Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ee que Dieu fait? Voilà sur ({uoi je vous laisse, mou cIut cousin.

AU MÊME (2

A rjrignan, le 29 mars 169G.

Toutes choses cessantes, je pleure et je jette les hauts cris de la moi't de Blanchefort, cet aimable garçon, tout parfait,

(1) Auteur d'un livre sur la Vérité de la religion chrétienne. '

(2) Cette lettre est vraisemblablement la dernière que ^Ime do Sévigné ait écrite. Elle mourut le 17 d'avril.

qu'on donnait pour exemple à tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur reconnue et digne de son nom, une Imnieui" admirable pour lui (car la mauvaise humeur tourmente) ; bonne pom* ses amis, bonne pour sa famille ; sensible à la tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'nière (1), les aimant, les honorant, connaissant leur mérite, prenant plaisir à leur faire sentir sa reconnaissance, et à les payer par là de l'excès de leur amitié ; un bon sens avec une jolie figure ; point enivré de sa jeunesse, comme le sont tous les jeunes gens, qui semblent avoir le diable au corps ; et cet aimable gai'çon disparaît en un moment, comme une fleur que le vent emporte, sans guerre, sans occasion, sans mauvais air! Mon cher cousin, où peut-on trouver des paroles pour dire ce que l'on pense de la douleur de ces deux mères, et pour leur faire entendre ce que nous pensons ici? Nous ne songeons pas à leur écrire ; mais si, dans quelque occasion, vous trouvez le moment de nommer ma fille et moi, et MM. de Grignan, voilà nos sentiments sur cette perte irréparable. Mme de Vins a tout perdu, je l'avoue (2) ; mais quand le cœur a choisi entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre chose. Je fais la révérence à la sainte et modeste sépulture de Mme de Guise, dont le renoncement à celle des rois, ses aïeux, mérite une com'onne éternelle (3). Je trouve M. de Saint-Géran trop hem-eux, et vous aussi, d'avoir à consoler madame sa femme : dites-lui pour nous tout ce que vous trouverez à propos. Et pour ]\Ime de Miramion, cette mère de l'Eglise, ce sera une perte publique (4).

(1) La maréchale de Créqui et Mme du Plessis-Bellière.

(2) Mme de Vins avait perdu son fils unique.

(3) Elle avait voulu être enten-ée aux Carméhtes.

(4) u Mme de [Miramion mourut à Paris ; c'est une grande perte pour les pauvres, à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle. avait travaillé à beaucoup de bons étabhssements de charité, qui presque tous avaient réussi. Le roi l'aidait dans les bonnes œuvres qu'elle faisait et ne lui refusait jamais rien. » {Mémoires de Dangeau, 24 mars 1696, t. II, p. 41.) C'est cette Mme de Mhamiou, jeune alors, veuve,

Adieu, mon cher cousin, je ne saurais changer de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant voyage de Saint-Martin a suivi de près le sac et la cendre dont vous me parliez. Les déhces dont M. et Mme de Marsan jouissent présentement méritent bien que vous les voyiez quelquefois, et que vous les mettiez dans votre hotte ; et moi, je mérite d'être dans celle oii vous mettez ceux qui vous aiment ; mais je crains que vous n'ayez point de hotte pour ces derniers.

belle et riche, que Bussy-Rabutin voulut épouser en 1645, au point qu'il l'enleva et la conduisit dans un château. En y arrivant, elle prononça devant tout ce qu'il s'y trouva de gens, un vœu de chasteté. Le petit-neveu de sainte Chantai se trouva étrangement déconcerté et ne songea plus qu'à mettre sa proie en liberté.

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