‹ Mmme de SévignéChapitre 24 sur 29 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Personne n'a été plus \âvement ni plus longtemps regretté que ]\Ime de Sévigné. Pour ses cousins de Coulanges, pour ses ^âeux amis, surtout pour ses enfants aux Rochers, sa disparition laissait comme une tache noire sur le soleil. C'était un rayonnement en moins, une tristesse en plus.

Six mois après la mort de leur mère, Sé^igné écrit à sa sœur ; il redoute la mort de sa femme ; si cela arrive, s'il se voit privé de tout ce qu'il aime, il se retirera du monde dans quelque maison religieuse en laissant à Mme de Grignan sa succession, et il lui envoie un « éclaircissement général » de ses affaù*es. H permettra alors aux Grignan de vendre ses terres de Bretagne, même s'il vivait encore :

Pour\^ que vous m'assuriez pendant le reste de mes jours quatre mille francs par an. Je me suis fixé à cette somme parce que je puis tomber dans de telles infirmités, sur la fin de ma vie, — soit par la faiblesse de ma vue, qui est déjà fort diminuée, soit par d'autres accidents auxquels on est sujet, — que je serais obligé, pour adoucir un peu la tristesse de mon état, de retirer auprès de moi quelque homme de science et de piété, avec qui je puisse lire, étudier, en un mot me consoler.

Mais ces prévisions sont vaines. Charles de Sé\igné ne finu'a pas sa vie dans cette tranquillité des Rochers. Il abandonnera sa province ; il se fixera finalement à Paris,

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ot sa femme en sera oaiise... Assm'ément, il n'y a rien de remarquable à ce fait qu'une aimable marquise, quittant enfin sa campagne écartée, cède au charme de Paris et n'arrive plus à s'en dégager. Mais ce sera ni la cour ni la ville qui attacheront si fort la jeune Mme de Sé^igné ; elle se laissera prendre à« la glu du quartier Saint- Jacques )). Sa belle-mèj'e nous en a souvent parlé comme d'une chose à désirer pour soi, mais redoutable pour ses proches, car elle fixait à jamais à un séjour enchanté ceux qui tombaient dans le piège. Personne mieux qu'elle ne nous a décrit le sobre charme, le sortilège austère, de ce pieux quartier, où les Carmélites réunissaient autour d'elles une société « céleste )).« n n'y a que les habitants du ciel qui soient au-dessus de ces saintes personnes. » Dans ce bienheureux faubourg régnait une paix perpétuelle. Le Carmel, et Port-Royal, et Sainte-Marie, oubliaient leurs différends ; tout un monde d'âmes religieuses, fuyant les liens de la terre, y vivaient retirées : logeant chez les Visitandines, fréquentant les Carmélites, s' appuyant à ce roc non encore effrité de Port- Royal. On y jouissait d'un avant-goût d'éternité. Si la vie n'y était plus tout à fait la ^Taie vie, la mort ne paraissait que le passage d'une pièce sombre à une chambre tout à côté en plein jour. On était déjà au delà du deuil. Mme de. Sévigné — la ^Taie, l'illustre, — ne nous raconte-t-elle pas comment, à l'enterrement du bon Saint-Aubin, la mère prieure, au milieu de ses saintes consolations, « fit un éclat de rire si naturel et si spirituel que notre tristesse en fut embarrassée »? On savait vivre on savait mourir, dans ce quartier-là. On y pleurait, tout en souriant un peu, des larmes dont la source n'était point amère. On y parlait avec grâce, et même avec une légèreté décente et innocente qui n'était plus de ce monde, mais qui sortait

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crime mondanité exquise, lointaine et comme oubliée. Voilà ce qui attirait la belle- fille de la gTande Mme de Sévigné. Un jour elle y entendit Massillon prêcher le Carême : elle ne voulait plus s'en aller. Car elle avait trouvé sur terre la cité de Dieu.

Nous voyons le reflet de tout cela dans certaines lettres adi'essées à Mme de Grignan, alors absente en Provence, par sa cousine, Mme de Coulanges. Cette dame n'avait aucun préjugé contre le quartier Saint-Jaccpies ; au contraii'e, elle nous a déjà dit, en 1700, que « ce quartier fomnit une très bonne compagnie ; on n'a cpi'à Tliabiter poiu: être une personne au-dessus des autres ». Mais je pense que cette ancienne coquette (dont les amours avec Brancas et avec son cousin de La Trousse avaient tant inquiété sa famille), — je crois que cette jolie femme de jadis, devenue dévote sm' le retour, ne voyait pas sans cpielque jalousie sa jeune cousine prendre les devants et s'élancer vers la vie parfaite. Elle la trouvait laide, toujours malade, elle ne concevait pourtant pas qu'elle pût désii'er quitter le monde. C'est en 1703 ; Mme de Sévigné, lïllustre, est morte déjà depuis six ans ; sa belle-fille n'a plus ce conseil sûr, cette infaillible ressource. Souffrante, sans enfants, dans cette nouvelle solitude de Paris, aux tristes abords de la quarantième année, la femme, encore jeune, s' apercevant qu'on vieillit, s'est tournée tout à fait du côté de Port- Royal. Un prêtre de l'Oratoire, du nom de Gaffarel, qui deunnirait au séminaii'e de Saint-Magloire, parachevait sa conversion.

Il y a trois mois que je n'ai vu Mme votiv belle-sœur (écrit Mme de T'oulaiiges à Mme de Grigiiau, le 10 mai 1808). Elle n"a plus aucun commerce avec les ])rofanes : jai étp des dernières avec qui elle a romjju, mais elle ne veut plus de moi, il

ne faut pas s"en faire accroire. La maison qu'elle va habiter est laide ; mais son jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne laisse pas d"être gTand. Vraiment, madame, une maison de campagne n'est pas une retraite chgne d'une dévote. On ne trouve pas le père Gaffarel à la campagne ; et il est ^^s-à-vis de la porte où habitera M. de Sévigné : je suis en peine de ce dernier. Sans sa docilité, ce sera un homme perdu ; mais aussi, sans sa docilité, n'irait-il point habiter le faubourg Saint-Jacques.

Mme de Coiilanges le plaint ; il lui semble que ses cousins vont changer de vie et d'amis ; et elle s'attendiit un moment en leur disant adieu : « C'est une ^Taie sainte que Mme votre belle-sœur ! » Donc, on l'admiiT, mais on plaint le mari ! Sévigné, pourtant, ne s'est pas tout de suite séparé de sa chère Bretagne. Il a fini par y emporter les seuls succès qu'il ait enviés : ceux qui ne l' éloignent pas de sa province. Lieutenant du roi à Xantes, il a connu l'envers du pouvoir : les tracasseries sans fin, les brouilles, la difficulté de manier les hommes ; et un jour, à propos de quelque méchante histoire de préséance, l'évêque de Nantes l'a même appelé en duel ! Un peu plus tard, « le prélat paVut à deux heures de l'après-midi, la soutane retroussée sous le bras gauche et l'épée nue à la main droite, jurant comme un soldat aux gardes )>. Encore une sotte aventure. Ce pau\Te braque de Sévigné avait ^Taiment pour ses hasards-là une désastreuse affinité. Il écrit à M. de Pomponne qu'on a entrepris de le faii'e passer pour fou : « qu'on a voulu très méchamment m'imposer une extravagance pour me tourner en ridicule )>, Mais Sévigné n'était pas à un ridicule près : on lui en avait déjà bien passé ; on s'y accoutumait chez lui comme à un tic habituel. Il continuait pendant plusiem"s années encore à faire la

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