EPILOGUE
navette entre « sa Bretagne » (comme dit Mme de Coulanges) et sa pieuse femme ; et puis, Tâge aidant, lui aussi renoncera au monde pour se fixer au faubourg Saint- Jacques. La marquise y est finalement « fort joliment logée )) ; Emmanuel de Coulanges, en allant lui rendi'e visite un jour pendant l'été de 1703, l'y trouve (( en très parfaite santé, Mlle de Grignan et le père Gaffarel avec elle, charmée de la vie qu'elle mène ; bien des prières, bien des lectures, et une société de personnes qui sont tout occupées de rÉternité, indifférentes pour les nouvelles du monde, peu sensibles à tout ce qui se passe )).
Ce sont presque les dernières nouvelles que nous ayons des Sévigiié. En 1709, comme le pain est fort cher, au point que même à Versailles on se novu'rissait cet hiver-là de pain bis et de pain d'avoine, la marquise de Louvois, « qui n'y regarde pas de si près )>, ordonnait au petit de Coiûanges de faire venir chez elle, non seulement Mme de Coulanges, « mais d'y amener encore l'anachorète Sévigné », l'ermite étant un homme d'excellente compagnie. Il ne voulait pas quitter le brouet de son ermitage ; mais dans sa retraite son esprit vif et pétillant continuait à s'agiter, sans grand profit pour qui que ce soit. Ce gentil Sévigné, en suivant la courbe des années, deviendi'a, de plus en plus, le type du vieux retraite qui se passionne pour des questions saugrenues. Lorsque, en 1711, la publication de VIliade de ^Ime Dacier ranima la querelle des Anciens et des Modernes, le marquis de Sévigné s'élança, bride abattue, dans la mêlée, pour briser une lance en l'honneur de Corneille et de Racine. Il y trouva, tout mince et jeunet à ses côtés, comme un page, certain jeune homme qui lui ressembla par plus d'un trait : le charmant, le maniéré Marivaux.
Sévigné, du reste, se montra un champion redoutable, s'il faut en croire l'introduction aux lettres (apocryphes) que Xinon de Lenclos était censée lui avoir adi'essées, — lettres qui virent le jour vers le milieu du dix-huitième siècle : « Le marquis de Sévigné a fait ses preuves (dit Fauteur), dans la dispute littérahe qu'il eut avec M. Dacier. L'enjouement et la fine honie y régnent. »
Mais de plus sérieuses affaires ne tardèrent pas à absorber l'attention de notre ermite. En 1712, nous le trouvons tout préoccupé par ce qu'on appelait à Port-Royal « le plan de M. du Guet ». C'était un projet pom' la conversion totale des Juifs — qui devait être le signal d'une époque nouvelle — fondée sur l'explication d'une épître de saint Paul... Ces discussions, où un véritable sens critique s'alliait à je ne sais quelle folie de chimères, étaient tout à fait au goût de Sévigné. 11 eut avec du Guet, au printemps de cette année, une conversation restée célèbre dans le parti et ({iii fut ensuite mise par écrit, à la prière de notre pauvre mar([uis... Sans doute, il se figura un instant être l'ombre attardée de Pascal ! Du moins, trouva-t-il quelque douceui' à marcher les pas dans les pas révérés et illustres du maître... Et là, tout absorbé par l'attente du millénium, il nous (juitte. Il avait soixante-cinq ans. Saint-Simon, ([ui ne l'avait guère connu jeune, nous annonce sa mort, (( sans soupçon de sou ancienne grâce, depuis longtemps éteinte » :
Sévigné mourut aussi et sans tMiFniil, retiré depuis quelque temps, avec sa femme, dans le faubourg Saint -.lacqurs, dans une grande piété... Il était fils do Mme de Sévigné, encore eounue par ses lettres... (Tétait un bon et honnête liomnip, mais moins un homme d'esprit que d'après un esprit, (|ui avait eu des aventures bizarres, j)eu mais bien servi, et
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qui, du naturel charmant et abondant do sa mère, et du précieux guindé et pointu de sa sœur, avait fait un mélange un peu gauche.
La délicate marctuise no mourra ciu'im quart de siècle plus tard, sans quitter ce goût de la solitude et de la retraite qui paraît avoir été pour elle la condition de la santé. Quant aux autres personnages de ce récit, Emmanuel de Coulanges ne mourut qxCen 1716, à Tâge de quatrevingt-trois ans, toujours gai, toujours gTOS, toujours gom*mand. Sa vie fut jusqu'au bout une fête continuelle où s'étalait à Taise la bonté légère d'une âme incapable du mal, mais n'aimant que son innocent plaisii'. Sa femme — qui avait plus d'esprit que lui, et d'une sorte plus solide, dans sa jolie tête — lui sur^dvait longtemps encore : cette gi'acieuse personne, dont la mauvaise santé remplit ses lettres (et souvent celles de Mme de Sévigné), vécut, octogénaire Le comte de Grignan atteignait le même grand âge. Mais sa belle comtesse mourut en 1705, neuf ans après sa mère, un an après son fils, plus heureuse en cela que sa jeune belle- fille, laquelle, ayant perdu le petit marquis, s'enferma dans sa maison, où elle passa le reste de ses jours — peutêVre une \dngtaine d'années — sans en sortir que pour aller à l'église et sans recevoir qui que ce fût... Cette mort du petit marquis signait la fin d'une raice. En vain, un peu avant la mort de Mme de Grignan, le chevalier de ce nom Cjuitta Tordre de Malte pour se marier : cette union fut fort inutile : il n'en vint aucun enfant. Dès 1716, c'en était fait de la gloii'e des Grignan.
On peut en dii'e autant de cette maison de Rabutin, dont Mme de Sévigné et son cousin furent si fiers. Bussy, nous le savons, mourut trois ans avant notre marcjuise,
laissant un fils unique qui devant évêque de Luçon, un fort aimable garçon, léger et spirituel, qu'on surnomma « le Dieu de la bonne compagnie )). Avec lui, le nom de Kabutin s'effaça des annales françaises, car les plus belles gloires de ce monde n'ont qu'un temps.