LETTRES
De Mme de Grignan au président de Moulceau.
Le 28 avril 1696.
Votre politesse ne doit point craindre, monsienr, de renouveler ma douleur (1), en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. C'est un objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu"il trouve si vivement gravé dans mon cœur, que rien ne peut l'augmenter ni le diminuer. Je suis très persuadée, monsiem', que vous ne sauriez avoir appris le malhem- épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des larmes ; la bonté de votre cœur m'en répond. Vous perdez une amie d'un mérite et d'une fidélité incomparables ; rien n'est plus digne de vos regrets : et moi, monsieur, que ne perdé-je point ! quelles perfections ne réunissait-elle point, pour être à mon égard, par différents caractères, plus chère et plus précieuse ! Une perte si complète et si irréparable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs que dans l'amertume des larmes et des gémissements. Je n'ai point la force de lever les yeux aSsez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours ; je ne puis encore tomiier mes regai'ds qu'autour
(1) Mme de Sévigné était morte le 17 avril, et l'on avait caché pendant quelques jours ce malheur à Mme de Grignan.
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de moi, et je n'y vois plus cette personne qui m"a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu"à me donnei tous les jom*s de nouvelles marques de son tendre attachement, avec l'agrément de la société. Il est bien \Tai, monsieur, il faut une force plus qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privations. J'étais bien loin d'y être préparée : la parfaite santé dont je la voyais jouir, un an de maladie qui m"a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que l'orch-e de la nature pût avoir lieu à mon égai'd. Je me flattais, je me flattais de ne jamais souffrir un si grand mal ; je le souffre et le sens dans toute sa rigueur. Je mérite votre pitié, monsieur, et quelque paît dans l'honneur de votre amitié, si on la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération })our votre vertu. Je n'ai point changé de sentiment j)our vous depuis que je vous connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous honorer plus que je fais.
De M. le comte de GrUjnati à J\I. de Coulanges.
Grignan, le 23 mai 1696.
Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte que nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de Mme de Sévigné vous était pai'faitement connu. Ce n'est pas seulement une belle-mère que je regrette, ce nom n"a pas accoutumé d'imposer toujours ; c'est une amie aimable et soHde, une société déUcieuse. Mais ce qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est une femme forte dont il est question, qui a envisagé la mortj dont elle n"a point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté et une soumission étonnantes. Cette personne, si tendi'e et si faible pour tout ce quelle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir songer qu"à elle, et nous avons dû remarquer de quelle utihté