‹ Mmme de SévignéChapitre 3 sur 29 · MADEMOISELLE DE RABUTIN-CHAXT AL · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE RABUTIN-CHAXT AL

OÙ j'ai passé ma belle jeunesse ; je n'avais point de rliiimatismes en ce temps-là ! »

M. de La Tom' de Coulanges mourut en 1636. Et voilà Marie de Chantai à dix ans, pour la troisième fois orpheline. Mais, pendant plusieurs années encore, elle restait au château de La Tom, chez son oncle. IN'e vient-elle pas de nous dire qu'elle y passa « sa belle jeunesse «? Et ne lit -on pas, dans les Mémoires de ^Ime de La Guette :

A Sucy, Mme de Coulanges avait auprès d'elle sa nièce, ]\Ille de Chantai, qui était une beauté à attirer tous les cœurs. Elle a été depuis Mme la marquise de Sé\igny, que tout le monde connaît par le brillant de son esprit et par son enjouement. C'est une dame qui n'a pas de plus grand plaisir que quand elle peut obhger quelqu'un, étant la générosité même.

H paraît donc que, pendant quelque temps encore, Me de Chantai continuait à jouer, sous les grands arbres de Sucy, avec son petit cousin de Coulanges, et c'est peutêtre auprès de ce gamin rieur, si badin et si fou, qu'elle prit « certaine manière étourdie )> qui devait tant effrayer son autre cousin, du côté paternel, Koger de Bussy-Rabutin. Mais il fallait un tuteur à cette orphelme de dix ans qui était une grosse héritière. Philippe de Coulanges étant déjà chargé d'enfants, on convoqua un conseil de famille, cjui nomma, en son lieu et place, son cadet, Christophe de Coulanges, abbé de Livrj. C'était un jeune ecclésiastique d'une trentaine d'années, que nous ne voyons plus qu'en homme âgé, — que nous croyons avoir été, de naissance, « le bon abbé cpii compte et calcule depuis le matin jusqu'au sok » et « qui ne voit que les beaux yeux de sa cassette », — tant il n'existe pour nous qu'à partir du moment où il devint le tuteur dévoué de sa jolie nièce,

— gardien obéi, dorloté, adoré ^ : le « Bien-Bon )> des Lettres.

Ce n'était pas les seuls oncles de Marie de Cliantal. Il y avait encore Charles de Coulanges, seigneur de Saint- Aubin, jovial joueur de mail, ami des bons li^Tcs, homme sans ambition et innocent dïntrigues, qui devait finir en saint, dans une grande maison contiguë aux carmélites du faubourg Saint-Jacques ; il y avait aussi Louis de Coulanges de Chezières, diplomate distingué, ponctuel dans ses narrations, retenant avec soin les dates, les noms, les chxonstances : celui-là ressemblait un peu au « Bien-Bon ». Et il y avait surtout leur sœur, la marquise de La Trousse, qui souvent prenait soin, pendant des mois et des saisons entières, de sa nièce orpheline. Quand, beaucoup plus tard, Mme de Sé\'igné dira d'elle-même que, « demoiselle de Bourgogne », elle a été « élevée à la cour », elle pensait sans doute aux séjours fréquents chez ^Ime de La Trousse. C'était une femme cérémonieuse et froide d'aspect, mais quand elle « ôtait la masque » (disait sa nièce), elle montrait un grand cœur plein d'affection et de fortitude. Bussy-Babutin (qui n'aimait guère les Coulanges) la louait d'être « si sage », un peu « précieuse » ; « cette vertu n'est point farouche, et jamais personne n'a mieux accordé Dieu et le monde ». C'est d'elle, sans doute, que Marie de Rabutin-Chantal apprit l'usage et l'habitude mondains. Mme de La Trousse avait plusieurs enfants que nous verrons plus tard dans les Lettres, et qui nous paraîtront aussi insupportables cpie semblent séduisants et bons Emmanuel de Coulanges et ses deux sœurs ; ce seront : le marquis de La Trousse, officier guindé, hautain et « chic », toujours prêt à traiter de haut en bas (et Dieu sait pourquoi) ses cousins de SéAigné ; et ses sœurs, dont l'une

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— Mlle de La Trousse, fille dévouée, carmélite en tout sauf le nom, — peut nous paraître sympathique, mais dont Tautre, — ■ Mie de Méri, ^deille fille quinteuse, acariâtre, ingrate, — nous agacera parfois autant qu'elle devait tourmenter sa rayonnante cousine. Dans ces premiers temps de l'enfance et de la jeunesse, le petit marquis de La Trousse était fort utile à la brillante Marie : il avait pour précepteur le savant Chapelain, — ce poète que Boileau sut rendi-e si ridicule, — qui, séduit par l'intelligence de Mie de Chantai, lui fit apprendre, en même temps qu'à son cousin, l'espagnol, l'italien et même le latm.

Et parfois entre temps, quand elle n'était ni àla campagne chez sa tante de Coulanges, ni à la com' chez sa tante de La Trousse, Marie de Chantai paraît avou* passé, dans l'intérêt de son instruction, quelques trimestres au couvent de Sainte-Marie, où l'on regardait comme une « relique vivante « cette petite- fille de la fondatrice. Mais, à mesure que les ans s'allongeaient, elle demeurait de plus en plus auprès de son tuteur, l'abbé de Liviy. Elle ne s'est jamais plainte de cette enfance ballottée et cahotée, renvoyée constamment chez les uns, chez les autres : pour sa nature large et généreuse, ces changements de domicile n'étaient que l'occasion de voir et d'aimer plus de parents. Mais, c'était chez son oncle, l'abbé, que Mlle de Chantai se trouvait enfin chez elle. Leurs deux natures étaient appareillées comme la barque et le gouvernail, comme l'œillet et son tuteur. La jeune Marie était la joie, l'orgueil, la vie du bon abbé, et peu de filles doivent autant à leur père. Sans la règle et la mesm-e qu'il lui donna, que fût devenue cette exubérante natm-e? C'était un homme d'un esprit ordinau-e, mais d'un excellent jugement, la rectitude en personne, fidèle, constant, actif, appliqué aux affau'es. On ne

l'avait jamais vu négliger un devoir. H aimait compter. "^1 aurait fait un excellent notaire, et parfois il se reprochait d'être, dans l'âme, si peu prêtre ; il l'était, pourtant, et, siu'tout, il était abbé de Li^Ty.

Marie de Chantai n'était jamais plus hem-euse que seule avec son oncle dans leur jolie abbaye. Elle ne pensait pas qu'on pût s'y ennuyer. Elle en aimait tout, et jusc^u'aux pluies et au mauvais temps. « Que nous le trouvions doux et gracieux ! Que ces pluies étaient charmantes ! Nous n'oublierons jamais cet amiable petit endroit. » Ces lettres seront pleines des grâces de ce joli pays, et nous connaissons, comme si nous les a^dons visités, le petit pont, l'aillée cjui le regarde (cette allée sombre avec un siège de mousse), la « sainte horreur » de la forêt, le jardin, le nioulm et le bois. La beauté de Li\Ty lui a toujours paru « au-dossus de tout » ; les arbres y sont d'un vert plus admù'able qu'aillem's, et dès le premier printemps tout est plein de rossignols et de chèvrefeuilles. Elle aura cinquante ans, elle nous dira qu'elle ne peut s'accoutumer à l'enchantement de Livry ; et elle se trouve un peu folle, après tant d'années, (( de l'admher toujours comme si je ne l'avais jamais vu ».

L'abbaye était encore un des bienfaits du Bien-Bon ; sans lui, sa pupille ne l'aurait guère connue. Mais que ne lui devait-elle pas? « La douceur et le repos de ma vie », dira-t-elle plus tard. Il lui donna une forte instruction religieuse, et, si ce sont les parents de M. de Sévigné qui la mettront en rapport avec Port-Royal, c'était l'abbé de Coulanges qui avait préparé son jeune esprit à r(»,cevoir cette grave empreinte. En même temps, il lui enseigna le respect de la propriété, comment une grande fortune s'accroît et se conserve, et c'est pai* lui qu'elle a su préférer à de certains moments les comptes d'un fermier aux contes

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