‹ Mmme de SévignéChapitre 4 sur 29 · MADEMOISELLE DE RABUTIN-GHANÏ AL · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE RABUTIN-GHANÏ AL

de La Fontaine. Mais l'abbé ne se contenta pas de former une clu'étienne, une gTande héritière, il voulait édifier un rare et solide esprit. H éleva cette jeune fille en honnête homme, sachant le prix de la vérité, de la justice, loyale à ses amis, tenant pour sacrée sa parole. Il ne s'effaroucha pas de ses éclats de rire, de ses caprices d'imagination, de son libre langage, de ses propos de grande fille garçonnière ; ni même de son enjouement hardi et de sa franche coquetterie. Il la savait au fond la plus honnête femme du monde, et il voyait fort bien que c'était surtout en sa présence qu'elle se montrait si joliment, si follement gaie.

C'est à lui que vous devez la joie que j'apportais dans votre société. Sajis lui, nous n'aurions jamais ri ensemble ; vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma ^^vacité, le don que j "avais de vous bien entendre, FinteUigence qui me faisait comprendre ce que vous aviez dit, et deviner ce que vous aUiez dire ! (13 nov. 1687.)

Ces lignes, I^Ime de Sévigné devait les adresser, une cinquantaine d'années plus tard, à son cousin Bussy-Rabutin, celui-là qui, à dix-huit ans, avait assisté, chargé de la procm'ation de son père, au conseil de famille qui sui\dt la mort de M. de Coulanges. Seul de son espèce, au milieu de ces gens de robe, Roger de Bussy-Rabutin parut alors comme le représentant d'un autre ordre : les grands féodaux de la province. Entre la robe et l'épée il y avait une méfiance instmctive : ce grand garçon blond, si noble d'aspect, avec ses larges yeux, son nez acpiilin, son parler libre et cynique, si méchant, si mordant, et pourtant si bien élevé dans ses façons, et parfois si doux, méprisait

profondément l'excellent abbé à l'âme de notaii'e, la cérémonieuse ^Ime de La Trousse, le jovial Saint-Aubin avec ses façons de grand bourgeois lettré, et jusqu'à son frère -le diplomate méticuleux. H n'y avait rien de commun entre lui, le grand seigneur en herbe, et ces gens-là, — rien, sauf une petite personne de dix ans, l'héroïne justement de l'occasion qui les rassemblait tous. Cette petite personnelà, Bussy a dû la regarder bien curieusement ; en elle sm'vivait la branche aînée d'une illustre famille, elle était « chef des armes ». Et Marie de Chantai, de son côté, éveillée comme elle était, a dû remarquer ce jeune homme, colonel à dix-huit ans et propriétaire du régiment qu'il commandait, connaissant déjà la\âe des cours et la xie des camps, et, dans ce salon de Sucy, tenant seul la place de cet élément inconnu : la famille paternelle. Les cousins se sont revus assez souvent par la suite. Le père de Roger conçut alors ce dessein assez naturel de réunh' par un mariage les deux branches des Rabutin. Mlle de Chantai était une belle personne, elle devait apporter à son mari une dot de trois cent mille francs (multiplions par six) en belles et bonnes terres qui marchaient avec Bussy et Chazeu. « Son bien, qui accommodait fort le mien, parce que c'était une partie de ma maison, obligea mon père à souhaiter que je l'épousasse. Mais je ne répondis point au dessein de mon père », écrit Bussy-Rabutin dans son Histoire amoureuse des Gaules, C'était pourtant une belle et avenante personne que Marie de Chantai. Mme de La Guette nous a déjà dit qu'elle était « une beauté à attirer tous les cœm*s ». Et en effet tous ses contemporains parlent de sa beauté, de son éclat, du brillant de son esprit, qui rayonnait, disait-on, de ses yeux, de son sourh'e. « Quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les oreilles, il est pourtant certain que

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le vôtre éblouit les yeux», écrii'auu peu plus tard ^Iine de La Fayette. La fraîcheur de ce teint sans pareil, Féclat de ses yeux bleus si pleins de feu et d'âme, l'abondance de ces cheveux blonds, souples et déliés, ont dû être extraordinah'es : c'était une aube d'a^Til éclose à travers une branche de pommier en fleurs ; et tant de jeunesse et de grâce faisait oublier le peu de régularité des traits : Bussy, pourtant, rendu féroce par un dépit amoureux, re^âendra sévèrement sur cette imperfection : le nez trop carré du bout, les yeux inégaux, les paupières bistrées ou, comme il dit, bigarrées, « et tout cela qui en détail n'est pas beau est à tout prendre assez agréable. . . », conclut-il. . . « Ses bras ne sont pas beaux. . . elle a la taille belle sans avoir bon air », et sans doute la pupille de l'abbé de Li^Ty a pu être un peu rustique. Mais surtout Bussy la trouve trop vive et trop délurée. Il lui. reproche ses manières étom'dies. Elle n'avait rien de la petite personne qui se cache habituellement sous l'aile de sa mère. J'avoue que je la vois, dans sa robuste et gaie jeunesse, un peu comme une de ces héroïnes de Gyp, assez mal élevées mais indiscutablement nobles, un peu garçonnières et libres dans leurs façons, qui ont'en toute occasion leur franc parler. Bussy en eut peur ; il ne faut pas grand'chose pom' alarmer un jeune \âveur fort difficile à rassurer sur la vertu des filles : « Je la trouvais la plus jolie fille du monde pour être la femme d'un autre. Ce sentiment-là m'aida fort à ne pas l'épouser. Mais comme elle fut mariée peu de temps après moi, j'en de^dns amoureux. »

Plus tard, sans doute, Bussy regretta sa fausse prudence et cette légèreté qui n'avait pas su voh", sous quelques façons malicieuses et libres, le grand cœur et l'esprit charmant de sa cousine. Il épousa la cadette de sa tante de

Toulongeon, — cette fille avare et diu'e de sainte Chantai, — puis, après sa mort, une Romdlle ; et il nous parle souvent de « la férocité des Rouville )>. Je crois (et presque j'espère) que Bussy ne fut pas heureux en ménage. Il allait devenir de plus en plus Taduihateur inquiet, rancunier, jaloux, odieux, mais convamcu, de la marquise de Sé\igné : « Marie de Rabutin xiye, agréable et sage... une des plus joUes filles de France... femme d'un génie extraordinaii'e et d'une vertu compatible avec la joie et les agréments. » Voilà la suscription qu'il plaça au-dessus du portrait de sa cousine qui existe encore au château de Chazeu ; c'est fort bien dh'e : « Vive, agréable et sage. » « ... La joie est l'état naturel de votre âme », devait écrire de son côté IVIme de La Fayette.

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