X... a épousé son modèle
Ne pas croire pourtant que Taventure se termine toujours ainsi. Des artistes ont quelquefois à se repentir d'avoir demandé à leur maîtresse assez de dévouement pour leur poser un tableau.
Qu'une brouille^ en efTet, survienne, la femme quitte l'artiste, et le voilà du même coup privé de son modèle.
Si l'œuvre est avancée déjà, il faut l'interrompre, à moins qu'un hasard providentiel ne fasse découvrir une autre femme susceptible de reprendre les poses de la première.
J*ai vu une histoire de cette nature se termine! d'une façon assez tragique.
Une jeune fille d'excellente famille, fantasque, malade, d'imagination déréglée, n'avait pas attendu l'âge de seize ans pour commettre sa première faute. Et elle trouvait moyen, grâce à une éducation à l'anglaise, d'esquiver la surveillance de ses parents, et de courir chez ses amants.
Hasard ou préférence, ceux-ci étaient toujours des artistes.
Leur affectation d'indépendance, leurs mœurs anti-bourgeoises lui plaisaient.
Elle passait des jours entiers dans leurs ateliers.
Se trouvant un jour chez un sculpteur — un camarade — qui commençait une Diane, elle voulût qu'il élevât un monument à sa beauté et n'eût de cesse qu'elle n'eût obtenu de poser pour la déesse.
— Ne me croirais-tu pas assez belle,par hasard ? demandait-elle à l'artiste.
Je ne te dis pas çà, mais...
Eh bien^ alors I Au fond, l'autre, honnête garçon, étaitchoqué de te libertinage chez une fille de bonne famille,
et il lui répugnait de se prêter à une impudeur de plus.
Mais, la sachant volontaire et intraitable, il s'inclina.
Elle prit la pose.
Elle était très-belle, en effet^ et Tartiste, tout heureux d'avoir trouvé cette perfection, s'emballait, oubliait la bizarrerie de cette séance, se laissait aller à une frénésie de travail.
Tout à coup, une douche tomba sur son enthousiasme. Elle ne restait pas immobile une seconde, variait la pose, se trémoussait.
— Repose toi, lui dit-il.
— Non, je veux que tu continues.
Il reprit son travail, elle, son manège. Enfin, il n'y tint plus.
— C'est énervant, à la fm, s'écria-t-il. Pose si tu veux, ou ne pose pas, si ça t'ennuie. Mais ne te trémousses pas comme une petite grue.
' Ce mot la fit bondir.
— Grue! il m'a appelé grue!... ilm'a injuriée !... je me vengerai*
/ Et,tout en lui lançant un flot d'injures, ordurières à la croire née dans le ruisseau, elle se rhabilla et s'enfuit.
Or, le sculpteur était pauvre. Il travaillait pour vivre, chez Un Maître, qui venait précisément de
lembaucher pour l'aider à Texécution d'une grande commande.
Il avait plusieurs mille francs à recevoir, et Tartiste comptait sur cette somme pour payer ses dettes, vivre quelque temps, et travailler a sa propre réputation.
Elle le savait. En outre, par sa famille, elle avait des relations intimes avec le Maître. Elle alla le trouver et lui dit :
< — B. que vous employez est une canaille. Je l'ai rencontré en soirée. Il m'a manqué de respect d'une façon ignoble. Si vous m'en croyez, vous chercherez un protégé plus présentable.
Le lendemain, B. fut congédié avec une indemnité ridicule. Et il eut à lutter pendant des mois contre une misère noire, et contre une calomnie qui le suivait partout.
Certains artistes' n'hésitent pas à recourir à leurs femmes légitimes.
Le bourgeois ne voit là rien de choquant lorsqu'il s'agit de figures habillées, mais quand il s'agit de nu !
On ne peut pourtant reprocher à un homme de considérer sa moitié comme un idéal plastique^ ni à cette moitié de se dévouer à la gloire de son époux.
Mme S.^ la femme d'un illustrateur très fin et très délicat, mort il y a quelques années, posait toujours pour son mari. — Il ne s'agissait, il est vrai que de la tête, de la main, ou tout au plus des épaules.
D'autres vont plus loin.
M. Jules Lemaître a raconté, naguère, l'histoire d'un peintre d'allégories, dans les toiles duquel on trouvait toujours la même lemme, de beauté inégale, le haut du corps très bien proportionné, les extrémités inférieures d'une sveltesse exagérée. C'était là une énigme insondable. On en eût enfin l'explication. La femme du peintre mourut, et tout à coup, il changea de manière : toutes ses nudités eurent des croupes et des cuisses exagérées, et des poitrines à peine perceptibles.
On comprit : Mme X. pour s'assurer de la fidélité de son mari, lui interdisait tout autre modèle qu'elle même; or, elle avait la gorge abondante et les jambes maigres.
Quand elle mourut, X., rassassié de cette plastique, se rattrapa par des exagérations contraires.
On voulut voir dans ce conte, une personnalité» Et on n'eut peut-être pas tort.
Les mondaines, arrivent quelquefois aussi à ser* vif de modèle à un artiste.
Les motifs qui les poussent sont complexes : la curiosité, un besoin de fruit défendu, et surtout la vanité.
Quelle joie, pour elles, au vernissage, quand elles voient la foule arrêtée devant la toile où
elles figurent, de penser que c'est leur beauté qui est ainsi admirée.
Elles ne songent pas à leur pudeur; elles ne se froissent pas des regards fouilleurs; ni des ré-
flexions souvent très libres, que peuvent inspirer leurs attitudes. Elles rougissent parfois, mais c'est de plaisir.
Et il ne leur déplaît pas que, d'une façon indirecte, leurs bonnes amies apprennent la vérité.
C'est si bon d'être enviée !
On en a vu^ Fan dernier, un exemple frappant avec la femme au masque de Gervex. Le public attribua cette triomphante nudité à des mondaines connues, chuchotta des noms, raconta des anecdotes.
■ Tout cela était faux, comme on Ta lu plus haut.
Mais les diverses femmes qui furent nommées, se gardèrent bien de démentir les bruits courant sur leur compte.
Ah ! si les maris savaient la vérité.
Heureusement, ils sont aveugles ou complaisants
Ou bien ils partagent la vanité de leurs femmes.
C'est sans doute l'orgueil de se dire :
Cette gorge que vous admirez, cette nuque que vous contemplez, ces beautés que vous devinez et que la toilette ne cache pas, tout cela est a moi, m'appartient. Et si je vous permets de le regarder, j'ai seul le droit d y toucher.
C'est sans doute la joie de se faire ces réflexions satisfaisantes qui a amené M. G. à autoriser sa femme à se faire portraicturer par M. Sargent,
épaules et bras nus, torse moulé par un corsage papillon, un sein à l'air^ et l'autre à peine caché, souligné plutôt par le corsage.
D'autres auraient gardé c^tte toile pour eux.
M. G. a autorisé M. Sargent à l'exposer. C'est d'une belle crânerie, et bien Régence.
Autre genre de modèles amateurs :
Les bouigeoises coquettes dont les revenus sout insuffisants pour subvenir à leurs frivolités.
De celles-ci, il y en a beaucoup qui suppléent aux gains du mari par une galanterie intéressée. Ce sont les meilleures clientes de la rue Duphot.
D'autres, vertueuses, gagnent avec leurs dix doigts, à des ouvrages de dames \ peine rétribués, de quoi acheter la robe qu'elles souhaitent.
11 est quelques exemples de saintes sacrifiant leur coquetterie sur l'autel de la famille.
Un certain nombre enfin, trop froides ou trop craintives pour faire à leurs maris des infidélités rétribuées, trop peu actives ou trop maladroites pour les ouvrages de mains, posent en cachette chez les peintres.
Elles débutent par l'habillé. Elles arrivent facilement à Tensemble.
M. Lefebvre a eu pen<iant plusieurs années un
modèle très docile, assez beau et fort intelligent. Elle était mariée à un journaliste.
Celui-ci la croyait institutrice dans une famille bourgeoise.
Elle exerçait son métier très régulièrement, et, même toute nue, conservait une pudeur réelle. Elle était sûrement fidèle à son mari.
Celui-ci a, depuis, obtenu une rédaction enchei en province et elle a dû quitter Paris avec lui.
Une baronne authentique s'est présentée un jour chez un peintre de mes amis pour lui demander des séances.
Son mari, viveur^ l'avait ruinée. Il fallait pourtant continuer un certain train de maison. Elle voulait, en dehors de lui, gagner quelques petitessommes qu'il ignorerait et à l'aide desquelles elle satisferait aux besoins les plus pressants.
Du côté des hommes, ce sont des amis des peintres qui, parfois, leur servent de modèle.
On affirme que c'est un journaliste, un échotier très connu qui posa l'homme dans le fameux tableau de Gervex : Rolla.
Il y a dix autres exemples d'un fait analogue, surtout chez les jeunes peintres.
Un \our de Noël, Bouguereau, débutant alors, avait faÂ> réveillon avec ses anus, très joyeuse-
ment. Il les quitta à l'aube, tandis qu'ils conti-» nuaient la fête.
— Où vas-tu ? lui dit-on.
— Travailler.
On sourit, on crut à une amourette, et on résolut de l'aller surprendre.
On ne trouva chez lui nulle trace de femme.
Mais seulement, Bouguereau installé à son chevalet et très attentif à sa besogne.
LÊs Concurrents ^47
Et comme on s'exclamait, il prit un de ceux qui riaient le plus fort, et l'obligea à lui poser une main.
— C'est pour te punir de ne m'avoir pas cru aur parole I lui dit-il pour le consoler.
Pour terminer ce chapitre sur les concurrents des modèles, forcément très incomplet, car les peintres qui ont la bonne fortune de posséder des modèles mondains affectent une énorme discrétion, disons quelques mots d'un amateur spécialiste fort connu jadis, et qui n'exerce plus son métier aujourd'hui, pour cause.
C^est le modèle qui posa pour tous les portraits de Victor Hugo qui étaient et sont encore dans le commerce.
Marchand de crayons, au quartier latin, il avait 1© front infini, les cheveux ébouriffés, la bai be broussailleuse du poète.
La ressemblance était frappante.
Et l'homme augmentait considérablement ses revenus à poser pour les photographies à bon marché, les illustrations^ les petits panneaux à 20 francs la douzaine.
Il tirait encore d'autres bénéfices de cette ressemblance.
Souvent, un bourgeois disait fièrement à sa femme, en entrant après avoir fait une course :
— Je viens de faire route avec Victor Hugo I ???
j — Oui, je Tai rencontré par hasard, sur Fimpé» riale de Tomnibus ! Il m'a serré la main.
C'était le marchand de crayons.
C'est lui qui a beaucoup contribué à accréditer la légende de Victor Hugo, voyageant en char public à o fr. 15, même par les plus grands froids, et laissant à l'occasion payer sa place par un admirateur.
Le soir, il fréquentait les cafés du Quartier l.atin.
Là, il acceptait des demi-tasses offertes p^ar des gens crédules qui, le lendemain, se vantaient auprès de leurs amis « d'avoir payé à boire au père Hugo ! 2>
D'autres, pour excuser auprès de leurs femmes leurs rentrées tardives, leur disaient :
— Que veux-tu, j'étais au café. Victor Hugo est venu. Je lui ai offert un bock. On a causé littérature. Et tu comprends qu'avec un homme comme lui, ce n'était pas à moi de donner le signal du départ.
La femm ne se fâchait pas pour cette fois, r^iAs elle bougonnait:
— Oh! ces écrivains, tous des bohèmes 1
Ainsi, le marchand de crayons satisfaisait à bon compte son penchant à l'ivrognerie.
Hélas!
Victor Hugo mourut. La supercherie ne pouvait être poussée plus loin.
Le vieux fumiste, ne récoltant plus de coups àe chapeaux, obligé de payer ses omnibus, et de boire à ses frais, en fut si marri qu'il trépassa à son tour I
CHAPIFRE Vm