CHAPITRE II
La « piazza San- Victor ». — Arrivages de modèles.
— Une famille qui remonte à Raphaël. — La Ville des Cent-Vierges. — Bohème, misère et compagnie.
— Rue St-Médard, n°... — Un appartement pour douze. — Ameublement sommaire. — Quand on prend du macaroni... — Des causes du paupérisme, étude philosophique. — Les femmes, les hommes, les enfants, essais de plastique. — Race bovine et race ovine. — A toi, Armand Silvestre : Mesdemoiselles de Beaupétard. — A la recherche d'un modèle. — Déshabillage en famille. — Les charmes de Conjetta. — Le public n'entre pas ici. — Course au travail. — De Belleville au Luxembourg. — Tous modèles, dans cette famille-là ! — Décadence de la royauté. — Les mésaventures de M. Roll. — Mœurs maritimes. — Les Italiens des Batignolles.
Place Saint- Victor. Ln dimanche, Taprès-midi.
A l'ombre des arbres maigres, sur les bancs peints en vert, c'est une débauche de couleurs criardes, rouge, jaune, bleu, orangé, mêlées en
des accords bizarres et peu attrayants pour la vue.
On se croirait sur quelque place d'un village d'Italie\ à l'heure où les lazzaroni se reposent, c'est-à-dire à n'importe quelle heure de la journée.
On ne voit là qu'Italiens et Italiennes, en costumes du pays.
Des jupes de velours jadis marron; des corsages d'où émerge une chemise qui a de vagues prétentions à la blancheur; des fichus rouges ornés de jaune; des châles bleus tâchés de vert; des tabliers dont la couleur n'a plus de nom. Et, dans ces vêtements, indifféremment, de belles filles à la peau chaude, pleine, aux lèvres rouges, aux dents blanches, aux cheveux noirs; ou d'horribles vieilles, ridées comme des pommes de reinette^ sèches comme du cuir, dont les yeux, au fond des orbites caves, ont l'air d'yeux de spectres.
Avec ces femmes, des hommes de tous âges, des vieux à très longues barbes, guêtrés et culottés de velours; des jeunes, l'air insolent, en vêtements parisiens, pantalons à pieds d'éléphants et vestons courts ; des gosses,' au costume hybride faits de mille pièces, empruntées à ceux en drap du frère aîné, ou à ceux, en velours, du grandpère.
Puis, courant au milieu de cette foule^ se rou-
lant, se vautrant, se battant, sales d'une saleté inimaginable, des ribambelles d'enfants, petits garçons et petites filles, ceux-là déjà voyous à sept ans, celles-ci déjà femmes à dix.
Tout ce monde jacasse en un langage bizarre, incompréhensible et qui déchire les oreilles ; les vieux et les vieilles, isolés, philosophant sur des bancs, à l'écart; les jeunes gens causant intimement aux jeunes filles, les mères donnant le sein aux bébés
Mais ce qui couvre tous ces chuchotis, ce sont les hurlements des joueurs de mora^ le jeu italien par excellence, qui consiste à ouvrir et à fermer les doigt en criant à tue-tête.
Pour s'égayer, on fume, on chique, on mâche de longs tuyaux de macaronis.
C'est le quartier général des modèles italiens; c'est là qu'ils se réunissent, pareils à un clan de bohémiens, infestant tout le voisinage d'une vermine qu'ils traînent partout avec eux, comme une famille.
La place St- Victor est le point central de ce quartier où ils pullulent, depuis la rue Mouffetard, jusqu'à la rue des Carmes, depuis la rue St-Médard, jusqu'à la rue Linné.
Et c'est de là que viennent encore aujoura'hui presque tous les modèles classiques.
La profession de modèle est une profession bien italienne; elle convient merveilleusement à ce peuple qui a pour dieu le far-niente.
De même que le Piémont nous envoie perpétuellement des fumistes et des terrassiers, la Romagne et la Napolitaine nous fournissent sans trêve des modèles de tous âges, de toutes tailles et de tous styles.
Les uns nous arrivent tout jeunes, par bandes, sous les ordres d'un entrepreneur, qui tantôt leur fait jouer du violon dans les cours, tantôt les offre aux peintres pour poser des St-Jean ou des petits Jésus.
D'autres viennent en famille, père, mère, enfants.
TOBIA
Modèle Italien a posé V ensemble pour l'Arlequin de Saint'Marceaiix.
MODÈLES d'artistes 5i
Ils sont tous sans métier; et prêts à vivre de rien pourvu qu on ne leur demande pas de fatigue, pas de travail manuel ou intellectuel.
Rester immobiles, sans penser, sans agir, pendant des heures, leur sied à ravir.
Et ils se font modèles avec autant d'empressement que les fils d'ouvriers parisiens en mettent à devenir commis.
Venus de pays chauds, où ils ont l'habitude d'aller presque nus, il ne faut pas s'étonner qu'ils n'aient nulle peine à s'habituer à vivre de leur nudité.
Et nos peintres peuvent être tranquilles : grâce à cette immigration, ils ne manqueront jamais de vierges, de martyrs^ de grecs, de romains, d'esclaves, de pères éternels, etc.
Il y a, par delà les Alpes, une fabrique qui ne chôme jamais.
D'ailleurs, la profession est loin d'être méprisée en Italie.
Au contraire ! Avoir posé pour un maître constitue un titre de gloire. '
Des familles s'énorgueillissent d'ancêtres qui ont servi de modèles à Michel Ange et à Raphaël.
Et on cite, dans la Romagne, un village entier dont tous les habitants ont monté sur la table de pose. Le maire, un « Saint-Jean martyr» jadis estimé, affirme sans rire au voyageur qu'il n'y a pas là
une femme qui n'ait pu ou ne puisse encore figurer la Madone. C'est la ville des Cent Vierges.
Une fois à Paris, leur vie de bohème prend une certaine régularité, s'organise en un perpétuel recommencement.
Ils traînent depuis la jeunesse jusqu'à leur vieillesse précoce une misère toujours pareille où ils semblent croupir avec plaisir, sans faire nul effort pour conquérir un sort meilleur.
Ils s'installent dans les environs du quartier Mouflfetard, en des maisons qui semblent faites exprès pour eux et que nul autre, certes, ne voudrait habiter.
Imaginez la rue St Médard, étroite, sale, mal pavée, avec un ruisseau boueux qui tient tout l'espace entre les deux minuscules trottoirs.
A droite, à gauche, des masures se dressent^ sans régularité, toutes différentes et pourtant toutes pareilles par l'insupportable odeur de misère malpropre qu'elles dégagent.
De hauts murs gris, percés de fenêtres toutes petites. A ces fenêtres, des guenilles multicolores pendues à des ficelles, devant des vitres si empoussiérées que le soleil a bien de la peine à les traverser.
On pénètre par une porte basse, fermée d'un seul battant, aux ais disjoints, graisseux, faite de planches à peine dégrossies, munie d'un loquet rouillé, souvent racommodé d'une ficelle.
La porte franchie, on se heurte à un escalier : des marches inégales, creusées, glissantes à force
Les degrés monten^ en droite ligne, entre deux murs jadis blanchis à la chaux, où pendillent maintenant des débris de plâtras.
D'un côté, une rampe de corde, de l'autre une barre de bois servent à gravir ce cassecou. Mais il faut se garder d y recourir: une teîie graisse les vernit et les recouvre que la main s'y englue et qu'on aime mieux risquer une chute que ressentir plus longtemps cet affreux contact.
On monte.
Il faut, avec soin, baisser la tête, car le plafond est très-bas ; à la troisième marche, l'escalier se change en tuyau penché, où on ne peut passer que courbé en deux. Il y fait noir comme dans un four, car de la porte eu bas, ou des fenêtres plus
de crasse et d'humidité.
élevées, c'est à peine s'il arrive une lueur,tant tous ces murs sont mal plantés, tortueux, coupés d'angles qui répandent l'ombre.
On arrive enfin à un palier.
Et tout de suite on se sent suffoqué par une odeur épouvantable.
C'est l'émanation d'une sorte de tuyau qui parcourt la maison verticalementdu haut en bas. Sur ce tuyau à ciel ouvert, donnent de petites baies fermées de plaques de tôle : c'est la sentine, le récipient aux ordures de tout l'établissement.
Là, on jette les débris, les balayures — quand on balaie ! — et, au besoin, les excréments.
A chaque palier, le tuyau fermé de trois côtés parla muraille est muni, du quatrième côté, d'une simple barrière à hauteur de jambe.
C'est la vespasienne de la maison.
Pour nettoyer ce réceptacle on attend l'eau de pluie ; et on vit sans plainte dans une atmosphère putride.
Sur le palier, à droite et à gauche, s'ouvre un . couloir sombre.
Plusieurs portes donnent sur ce couloir, toutes dans un état déplorable^ fermées à l'aide de ficelles.
Poussons Tune quelconque de ces portes et entrons.
Le spectacle est étrange, et d'un intérêt suffi-
sant pour qu'on s'y arrête, malgré la mauvaise odeur plus concentrée encore qu'ailleurs qui saisit a la gorge.
Au fond, faisant face à la porte, une unique fenêtre, rarement ouverte, garnie à l'occasion de lambeaux de rideaux.
Le sol est couvert de carreaux, dont beaucoup sont défoncés.
Le plafond est très-bas, coupé de solives en relief, qui interceptent encore la rare lumière.
Pour tous meubles, à gauche de la porte, placées côte à côte, deux ou trois couchettes, d'égale hauteur, couvertes d'une literie sommaire.
Un buffet en bois blanc.
C'est une longue pièce, aux murs sans papier, blanchis jadis, maintenant enfumés.
Quelques chaises.
Des clous au mur, encombrés de guenilles.
Et, dans un coin, un tout petit poêle, lilliputien, haut de trente centimètres, avec un très long ^uyau coudé qui perce la muraille.
Des chaussures traînent à teire.
Une table, toute petite, soutient une cuvette et un pot à eau. Il y a, tout près, un seau sans couvercle.
Et, aux murs, pour tous ornements, avec quelques images de sainteté, des études, des pochades, quelquefois des portraits fmis exécutés d'après les habitants de l'endroit.
Dans ce taudis grouillent dix, douze personnes, appartenant plus ou moins à la même famille.
Les deux patriarches : le père et la mère, celle-ci bonne seulement encore, aux soins du ménage, celui-là, tirant grand profit de sa barbe vénérable, de ses longs cheveux, de ses mains maigres et effilées.
Puis, la seconde génération, des fils, des filles, avec des gendres et des brus, et enfin des enfants en nombre indéterminé.
Tout ce monde vit là dedans entassé pêle-mêle.
Les vieilles font la cuisine, ou^Tage sommaire: une potée d'eau, quelques livTes de macaronis.
MODÈLES d'aRIISTES Sy
On met le tout dans une sorte de grande marmite placée sur le petit poêle, et on fait bouillir avec quelques pincées de sel.
Toute la famille se tient accroupie autour du feu, jacassant, crimt, disputant dans un kngage dont on n'a nulle idée.
La matrone remue la mixture à l'aide d*un crochet qui sert également à triturer le foyer.
Quand la bouillie commence à être à point, chacun se sert à même, avec les doigls, des poignées de macaronis qu'on
Puis, la platée reste sur le poêle jusqu'à épuisement, car, pour éviter un travail pénible, on en fait à la fois une bonne provison.
D'autres fois, le macaroni est remplacé par des choux jetés sans nul épluchage dans l'eau de la marmite.
Le soir venu, quand, un à un, les membres de la famille qui travaillaient au dehors sont rentrés, de bonne heure, pour éviter des frais d'éclai-
rage, tout le monde se couche, dans les lits disposés côte à côte. Hommes, femmes, enfants, dorment là, entassés, dans une promiscuité répugnante dont ils n'ont nulle conscience.
Quelquefois — rarement — dans les familles où se conservent certaines traditions de respect patriarcal, le grand'père et la grandVnère font lit à part.
Ils ont leur couche placée plus près delà fenêtre, abritée quelquefois par des rideaux sous lesquels on aperçoit un crucifix muni de sa branche de buis.
Mais c'est une honorable exception qui confirme la règle.
Ès le matin, de très bonne heure, toute la tribu se lève.
On fait une toilette -sommaire.
Puis, si l'on a des séances promises, on part pour gagner à peu près à l'heure l'atelier du peintre.
A ce propos, une remarque.
On peut se demander pourquoi ces familles vivent dans une telle misère.
11 semblerait, au contraire, qu'elles dussent arriver facilement à une médiocrité aisée.
Les modèles, en effet, reçoivent des rétributions relativement élevées.
MODÈLES d'artistes Sg
Grâce à cette vie en commun, les familles italiennes devraient sans peine trouver à subsister d'une façon beaucoup plus convenable.
Il n'en est rien et ce qui cause cette anomalie, c'est le grand défaut de tous les Italiens, la paresse.
Ils sacrifient à ce vice, même le bien-être, même le nécessaire.
Si deux ou trois des membres de la famille ont dutravail, cela suffit pour faire vivre toutle monde : le loyer est peu élevé, la nourriture ne coûte presque rien, les vices mêmes sont peu coûteux, quelques pipes pour les hommes, pour les femmes^ quelques bijoux en clinquant; et, quant aux vêtements, leur entretien ne peut même pas entrer en ligne de compte : on les renouvelle si rarement !...
Des Français voudraient ajouter quelque superflu à cet indispensable.
Les Italiens s'en gardent bien.
Ils aiment mieux manger des macaronis à l'eau et poser chaque fois qu'ils trouvent emploi sans être obligés de trop chercher.
Et puis, ils ne sont pas ennemis delà mendicité : il n'est pas rare, en sortant de l'Odéon, vers minuit, de trouver à la station des omnibus, deux ou trois petits Italiens et Italiennes, munis
de violons, qui régalent les voyageurs, retour du second Théâtre-Français, d'un fragment d'Bn R^venanf (Tla R'vue ovi àQS Pionpious d'A uvergne
Ce sont des petits « Enfants - Jésus » sans travail qui récoltent du pain pour la famille.
A la vérité, le travail vient assez facilement. Hommes et femmes ont des qualité que les artistes apprécient et qui les font rechercher.
MODÈLES d'aRTISTÊS 6î
Les femmes ont des formes très-classiques et très régulières jusque vers Tâge de vingt ans.
Et c'est l'ensemble du corps, surtout, qui, chez elles, est attrayant.
La ligne des épaules et du cou est harmonieuse.
Les seins sont, dans la prime jeunesse, avant la maternité, fermes et bien placés, élargissant élégamment la poitrine.
Le contour des hanches, le ventre, le haut des cuisses sont réguliers etpurs.
La tête, souvent, est d'un modelé antique, trèsbelle de lignes, et rappelant, sansbesoin « d'idéalisation » une vierge ou une déesse quelconques.
Il y a deux types bien distincts et auxquels peuvent se ramener tous ces visages qui affectent entre eux un grand air de ressemblance.
Les Romagnoles ont la figure plus large, plus lourde, le nez et le front droits, avec une tendance à l'écrasement; l'ensemble du visage est reposé, assis pour ainsi dire, et tout prêt à figurer un personnage noble, de vie contemplative, telles Cérès, Minerve.
Les Napolitaines sont plus affinées : les mâchoires avancent^ le nez est légèrement courbé, très fin et de narines délicates, le front fuit; l'ensemble respire plus de vie, plus d'activité, et une prédisposition à rappeler des types animés, des
(j'2 Les modèles italiens
vierges guerrières, des amazones, des chasseresses,
etc. etc.
Physiologiquement, on peut dire que les traits
desRoina':>;i.iol v-'-^i" les ont les
^ / 'f \ angles adou-
'P.r r , cis de la race ' bovine; ceux \ ' desNapolitai-
nes rappellent 1 allongement facial des brebis.
Le défaut de la plupart des femmes, c'est le manque de finesse des extrémités et des membres.
Les bras bien attachés sont lourds, avec des poignets grossiers, des mains qui, très peu occupées, semblent des mains de travailleuses.
Les jambes sont trop musculeuses : le genou apparaît très-gros, le jarret forme un creux à peine accentué ; et toute Textrémité antérieure est, en général, désastreuse : le mollet trop charnu, la cheville sans finesse, et le pied court et gras, tota« lement dépourvu d'élégance.
Chez les hommes, c'est le contraire.
Ils sont doués d'extrémités rem^îrquablement fines et distinguées.
Le pied est très beau, d'une pureté antique.
La main est patricienne : les doigts longs et effilés sont terminés par des ongles en amandes,
bien plantés et que nul travail n'a déformés. Ils est vrai de dire que les Italiens les soignent beaucoup, un grand nombre d'entre eux se faisant une spécialité de poser pour les mains.
La tête aussi est superbe. Il y a des vieillards dont les cheveux blancs et la longue barbe respirent la vénération; des hommes faits qui sont, par les traits du visage, de véritables personnifications de la force; des jeunes hommes bouillant de vie.
Les yeux sont toujours très-beaux, les dents très blanches.
Quant au corps, il en est de toutes performances : il suffit de choisir.
On trouve, parmi les vieux, d'inimitabies maigreurs d'ascètes, des peaux coupées de rides, et soulevées par les nerfs, dignes de Job ou de Latude.
Les hommes laits et les plus jeunes personnifient merveilleusement la vigueur musculaire.
Tous les membres sont d'une proportion parfaite, et ils n'ont pas d'effort à faire pour poser Achille ou Apollon.
Il y a aussi quelques Hercules.
Quant aux enfants, ils sont toujours très jolis.
De même que les bébés de chez nous, tout jeunes, ils sont grassouillets, dodus, ajourés de rieuses fossettes.
Ils restent tels jusqu'à cinq ou six ans.
Mais, tandis qu'à cet âge, nos enfants grandissants deviennent tout à coup maigres, grêles et ne reprennent de force musculaire qu'à partir de quinze ou seize ans, les petits Italiens se développent d'une façon normale et complète ; dès sept ans, les muscles se bombent et le torse s'élargit; les côtes n'apparaissent pas ; ils se tiennent bien droits, sur des mollets cambrés qui ne rappellent en rien les mollets de coqs de nos potaches débutants; et il y a, dans toute leur personne, un air de force, sans nulle débilité qui marque la période de transition, le passage délicat de l'enfance à l'adolescence.
Ce sont, tous, de jeunes héros, de petits Spartacus.
Ces qualités sont fort appréciées par les sculpteurs.
Pour les peintres, les Italiens présentent un in^ convénient : la peau est toujours colorée, bronzée presque, avec des tons très-chauds, métalliques.
Pour peu que l'artiste soit déjà porté à une vision assombrie, il ne peindra, d'après des mo- [ dèles italiens, que de véritables Peaux-Rouges, d'un effet singulier sous notre soleil tempéré.
Il est vrai que les Italiens rachètent ce défaut,
par leur plastique très-avantageuse pour le dessin et surtout par la profonde connaissance qu'ils ont de Fart de la pose.
Non pas qu'on les puisse considérer, en général, comme des « modèles intelligents. » Au contraire. Ils sont d'une indifférence parfaite et, intellectuellement, ne font aucun effort pour saisir l'idée del'artiste, et, pour ainsi dire, entrer dans la peau du personnage qu'ils doivent figurer.
Mais ils obéissent très habilement aux indications qu'on leur donne ; et ils exécutent dès qu'on
le leur demande, tel ou tel mouvement, serait-il peu ordinaire.
Il faut ajouter qu'ils n'ont pas attendu l'adolescence pour apprendre leur métier, et que, « enfants de la balle » comme on dit au théâtre, ils sont, à peine nés, montés sur ta table de pose.
On demandait à un modèle italien :
— Quel âge avez-vous ?
— Quatorze ans.
— Et depuis combien de temps posez-vous?
— Depuis treize ans!
Et ce bout de dialogue n'est pas une exception, mais la règle générale, du moins pour tous les Italiens nés à Paris.
MODÈLES d'aPTISTES 67
Tétant encore, ils posent des enfants Jésus, sur les bras de leur mère ou de quelque autre modèle.
A deux ans et pendant les années suivantes, ils figurent les amours ou les chérubins que les Bouguereau mettent encore en leurs toiles ou dans leurs compositions décoratives.
Et dès, sept ou huit ans, ils ont leur place indiquée, soit dans les allégories comme VAlma mater et autres du même genre, soit dans les foules, soit dans les sujets religieux.
A quatorze ans, les fillettes sont femmes et, par conséquent, aptes à toute figuration.
Aussi, n'est-il pas besoin comme à d'autres modèles, lorsqu'on les examine, de leur donner beaucoup d'indications.
Sans qu'on leur dise rien, elles hanchent, développent le buste, lèvent les bras, cambrent la jambe; puis se tournent pour faire juger le dos, montrer la ligne des reins et... la chute.
Un détail amusant, en passant, et que nous consignons ici pour taire plaisir à Armand Silvestre :
Cette chute est, la plupart du temps, très abon-' dante. La partie hémisphérique qui sert — notam-| ment — à s'asseoir, est très charnue et d'une fer-^ meté de roc.
ES modèles, on l'a vu, vont en général chercher leur travail au domicile même des peintres.
Ils se rendent le lundi matin aux académies où les élèves les exami nent parfournées, lesrepoussant, ou les retenant d'avance, soit pour des séances immédiates, soit pour des semaines futures et déterminées.
Ils ont aussi chacun leur clientèle de peintres qui recourent toujours à eux.
Puis, en ce qui concerne les spécialités, il y a les renseignements confraternels sur les besoins et les désiderata des artistes.
Qu'un peintre ou un sculpteur exprime, par exemple, devant un modèle d'emsemble, le désir d'une jolie main, il peut être sûr d'avoir le lendemain à assister à une véritable exposition de doigts, de paumes, d'ongles et de poignets.
11 n'a qu'une chance d'échapper à ce fléau, c'est le cas où le premier modèle a, dans sa famille, le spécialiste demandé. Il se garde bien alors de faire connaître aux confrères, qui deviennent des concurrents, l'offre d'emploi dont il est détenteur.
Ajoutons, pour rassurer les artistes débutants, • que la plupart des familles de modèles constituent
au moins une individualité complète, c'est-à dire un corps parfait, grâce à un savant assemblage de détails.
Dans des cas assez fréquents. Tartine, ayant conçu une figure idéale, a besoin d'un modèle d'une beauté particulière.
S'il attendait les hasards des offres pour trouver la figure rêvée, il pourrait attendre longtemps.
Il se met alors lui-même à la recherche du modèle qu'il souhaite.
Pour le découvrir, il se rend de bon matin dans le quartier Moufîetard.
Tout de suite, il se trouve dans le monde qu'il lui faut.
A une borne fontaine, une jeune Italienne puise un seau d'eau ; elle relève sa jupe de velours pour éviter de la mouiller, mais laisse pendre son jupon blanc déjà crotté. Il est vrai que ce jupon cache ses pieds, mal chaussés, le plus souvent de souliers éculés et trop grands.
Déjà, elle a les oreilles, le cou, les bras, garnis de bimbelotteries éclatantes.
Sous le tablier, elle porte un paquet de macaronis. L'eau et les macaronis, voiià les provisions de la journée.
Plus loin, il rencontre un vieillard qui fume une très-vieille pipe.
Puis, des enfants se vautrant sur les tas de sab^e, tandis qu'un plus grand — dix ou douze ans — le chapeau mou coquettement planté sur ses cheveux bouffants^ une cigarette aux lèvres, les mains dans les poches, jette de longs regards aux femmes qui passent et leur adresse dans son charabias des propos gaillards.
Voici une jeune fille qui traîne sous son bras un violon. Elle a l'air tatigué.
C'est une malchanceuse dont la famille, depuis quelques jours, n'a pas trouvé de travail. Elle va dans les cours patoiser o^uelque romance, qu'elle accompagne des râclements de son crincrin.
Les trente sous qu'elle récolte assurent la vie de tout le monde jusqu'à la prochaine séance.
D'autres sortent toutes fraîches d'un établissement de bains de la rue du Cardinal Lemoine, le seul du quartier et le seul qu'elles fréquentent. Ce sont les heureuses, celles qui vont commencer une série de poses chez un peintre payant bien. Elles ont fait un bout de toilette pour ne pas salir les belles choses de l'atelier.
Pour trouver ce qu'il veut, le peintre n'a qu'à s'adresser à Pune de ces passantes :
— Connaissez-vous un modèle qui...
L'interpellée ne réfléchit pas longuement. Elle a
toujours SOUS la main ce qu'on demande et guide aussitôt l'artiste vers une maison quelconque. Dès qu'il approche, à toutes les fenêtres gar-
nies de hardes, celui-ci peut voir apparaître des têtes coiffées de mouchoirs bariolés, des figures vieilles ou jeunes. On l'a vu, on l'a reconnu pour un client possible, chacune se montre, espérant qu'il y a là emploi pour elle.
Cependant, le modèle lui fait monter quelques
étages, le pousse dans un de ces taudis que j'ai décrits plus haut :
— Entra ^ signor pintrol (i) fait-elle.
Et pour que la famille ne se dérange pas, elle donne rapidement, en son jargon, de criardey explications.
Le père s'avance :
— Boun giorno^ stgnorl fait-il, et il offre une chaise.
Le peintre la refuse, on devine pourquoi.
Son guide explique toujours; il essaie d'intervenir, on ne l'écoute pas.
^Bono! BonoUm répond-on, la petite Conjetta^ ela tout ce qii il faut al s^gnor pintro, El a couator- :(e anns\ elle est très jodb, Conjetta! Conjetta! viens vite! il signor pintro il veut te votr.
Conjetta accourt, salue légèrement.
— L'ensemble? demande-t-elle.
— Oui, déshabillez-vous.
Aussitôt, elle ôte ses vêtements, non pas un à un, mais par paquets systématiques : on sent qu'elle n'aime pas à faire attendre.
Cependant, la famille reste groupée au fond de la pièce, tandis que le peintre est avec le modèle
i) Nous avons essayé de noter Taccent des Italiens; nous devons dire que nous n'avons pu arriver à un degré suf lisant d'incompréhensibilité.
en pleine lumière, et que le père, pour lui faire prendre patience, lui raconte :
— Oh ! Conjetta é très-joidie\ C'est oiin modèle dé Moussu Cabancl,
Enfin, Conjetta est arrivée à la chemise.
Elle la retire à son tour — en la passant audessus de la tête — de sorte qu'elle a le visage un instant caché tandis qu'apparait le reste de son corps.
Cest là une habitude.
Le modèle italien femme retire tous ses vêtements par en haut.
Le modèle parisien est plus coquet, a davantage la science du déshabillage : il laisse tomber ses jupes et ses robes autour de lui, et la chemise
elle-même glisse le long des épaules, puis du corps^ découvrant un à un ses charmes, dans l'ordre généralement adopté par la pudeur qui résiste encore — mollement.
Aussitôt déshabillée, Conjetta s'expose, se montre, se détaille comme un marchand tourne et retourne sa marchandise. Elle vire^ elle donne les mouvements classiques et qui sont caractéristiques des formes. Elle montre la ligne du cou^ puis dénoue ses cheveux. Elle dégage le front. Elle cambre les seins.
Puis, elle avance la jambe. Elle a des bottines quelquefois. Des bas de coton blanc, toujours, et,
pour jarretières, des ficelles qu'elle ne délie pas, mais ôte et remet toutes nouées.
Pendant ce temps, toute la famille s'est appro- • chée et souligne d'indications, de réflexions souvent incompréhensibles, ce qui lui paraît pouvoir attirer ou charmer Tartiste.
Devant cette scène, il ne faut pas beaucoup d'imagination pour se représenter ainsi la vente d'une belle esclave qu'un riche étranger veut prendre pour épouse.
Puis, on montre au chaland les portraits accrochés au mur, qui représentent Conjetta et sa famille sous toutes les faces.
— C^est oun très boun modèle.
— Elle posa très btenn.
— Très joulte !
L'artiste n'a plus qu'à prendre jour et s'assurer que le modèle n'a pas d'engagements antérieurs qui pourraient le forcer d'interrompre les séances.
Ou bien, il déclare que Conjetta ne fait pas son affaire, et qu'elle ne peut lui servir.
On ne lui reproche pas le dérangement qu'il a causé.
— Jannpissl dit le vieux. Cé séra por oim
autre fois!
Mais on ne le laisse partii qu'après que toute la famille lui a fait ses offres de service et qu'on lui a recommandé toutes les spécialités de la maison.
Pourtant, s'il témoigne un désir qu'on ne peut satisfaire, on n'hésite pas à lui indiquer où il pourra trouver ce qu'il lui faut.
— Hé\ Madra^^o^ crie le vieux dans l'escalier. C^est oun signor ptntro qui veut oun modèle. Est-ce q ué D jio u seppa est là ?
Et il n'a plus qu'à entrer chez Madrazzo. II est présenté.
Toute la famille lui montrera ses charmes. ★
Empressons-nous d'ajouter que cette facilité à se déshabiller n'existe qu'avec les artistes.
Pour peu que le visiteur ait l'air d'un intrus, d'un profane venu pour se divertir, on le devine.
On ne le repousse pas, alors. Mais on lui offre d aller se montrer à son atelier, le jour qui lui plaira.
C'est une façon habile d'éconduire les importuns.
En été, les peintres partis, les séances se font rares.
La place Saint-Victor est alors plus animée que jamais : On s'y réunit chaque jour pour causer, jouer à la mora, s'étendre au soleil, revivre les bonnes habitudes d'au-delà des Alpes.
On subsiste sur les économies qu'on a pu réaliser pendant l'hiver.
Mais le bout est bientôt arrivé.
Il faut manger cependant, et bien que chaque repas soit trugal, encore représente-t-il quelques sous.
Les fournisseurs ne font pas de crédit dans le quartier Mouffetard.
Et Ton n'a pas grand'chose à porter au Mont-de- Piété : les bijoux sont tous en faux, les hardes n'ont aucune valeur.
C'est la misère prochaine.
Alors, quand les académies ont leur personnel
-jS MODÈLES d' ARTISTES
au complet, quand les plus petits de la îamille sont partis avec leurs violons exploiter la pitié des passants dans les carrefours, les aînés entreprennent une véritable chasse au travail.
C'est une course qui a pour champ tout Paris.
Commencée dans le quartier du Luxembourg, où les artistes sont nombreux, elle se continue par la plaine Monceau, le quartier de Villiers, les boulevards éxtérieurs, et se prolonge jusque derrière la butte Montmartre, derrière Belleville, à l'est des Buttes Chaumont, où, tout près des fortifications, les peintres peu fortunés vont chercher des ateliers bien éclairés et pas trop coûteux.
Dès le matin, les affamés frappent à la porte des artistes, et ils ont lart de se faire ouvrir.
LES kod:;le5 italie^^s
Le peintre voit alors déboucher dans son atelier, toute une famille, et elle entre d'un air annonçant bien qu'il sera difficile de la faire déguerpir.
Quand le malheureux artiste est en train de finir un tableau pour le Salon qui ouvre dans quelques jours, ou de boucler ses malles pour s'enfuir à la
8o MODÈLES d'artistes
campagne, il ne regarde pas cette invasion sans terreur.
Qui sait s'ils ne laisseront pas dans la pièce un cuisant souvenir?
Et puis, c'est une perte de temps, l'ennui de les congédier, l'obligation souvent de leur donner un secours.
Aussi, sont-ils en général reçus assez rudement:
— Que voulez-vous?
Le patriarche de la bande ne se démonte pas pour si peu. Il salue gravement, d'un geste noble, et ajoute dans un jargon à lui :
— Boîtn giorno^ la compania, (Compania a, au moins, trois i.)
Puis il fait ses offres de service:
— // signor pintro aveti pas hesoignîo d'oun boiin modèle 'i
— Merci, merci, pas maintenant !
Il ne se déconcerte pas davantage. Il s'efface pour laisser voir sa famille, et, désignant chaque membre comme un montreur d'animaux sav^ants :
— La madra^ el posa la madona d'oiine façon tout a fait satisfaisannte.
Le peintre n'a pas l'air séduit. L'Italien continue :
— La ftgUa. Djtoîiseppa, el posa la mana, h
LES MODÈLES CTALIENS 8l
pecli\ el posa aussi Vensemblo sil signor pintro^il de m an do.
Il hamhino, Joachimo, il posa lis enfants Jésou^ Il Sann Jean Batisfo.^, Il est très sageo^ très docilo ; allo^ Joachimo^montre al signor pintro^ la certificato qita donné moiissié Bounnatte
Déjà, Joachimo, Djiouseppa, la mère se mettent bien en lumière, font mine' de se déshabiller.
Le peintre les arrête du geste.
— Quand je vous dis que je n'ai besoin de rien, maintenant, je pars pour la campagne, revenez en septembre !
Le vieux continue néanmoins, se désignant â son tour :
— Li padre^ vostre servitor^ il posa aussi ^ signor pintro^ ma il n'a pas d^espéciah
Impatienté, le peintre lui crie enfin :
— Je m'en fiche. Je ne fais que du paysage ! Et, comme il voit que l'autre va insister encore,
proposer peut être d'animer le paysage, affirmant qu'à l'Ecole des Beaux Arts on anime toujours le paysage, il se rappelle que c'est la saison difficile, il tire quelques francs de sa poche, et les remettant au vieux :
— Revenez en automne, je vous prendrai, voiis, ou votre marmaille» Et tenez, voilà un à-compte' sur les séances,
Les autres sortent enfin. Et le peintre, s'il redoute les cuisantes incursions de la vermine, n'a plus qu'à faire donner un solide coup de tor- . chon dans l'atelier et à se livrer à des fumigations abondantes, très heureux s'il n'est pas^ cependant, obligé 'à quelques grattements vigoureux.
Quant aux Italiens, ils s'en vont ravis.
Ils ont de quoi attendre plu- ^"^^y^ sieurs jours.
Du coup, on ajoutera quelques gousses d'ail à la. potée de macaronis.
Et peut être bien, qu'entre temps, on trouvera du travail.
Mais dès que l'un des modèles a un emploi, c'est fini, les courses vaines. On se repose de tant de trottes, l'avenir étant assuré pour quelque temps
Il sera bien temps de se fatiguer de nouveau quand le ventre sera creux.
C'est cette paresse invétérée qui perd les modèles italiens et fera sans doute leur ruine, d'autant plus que la rapide disparition de tous préjugés et la modernisation de la peinture augmen-
tentde joui en jour en jour le nombre des modèles français, parisiens.
Jadis, les peintres et les sculpteurs ne pouvaient guère se passer des Italiens.
Ils étaient indispensables pour les compositions classiques.
Et puis, ils avaient l'exactitude, la sobriété, l'expérience professionnelle.
Ils avaient conquis une estime spéciale dans le monde des arts.
Et nul ne riait du fameux Cadamoiiro^ dont Géricault a laissé un portrait, et qui se faisait appeler le roi des modèles.
Aujourd'hui, bien des changements sont survenus.
Ils ont encore un souverain, le vieux Fousco, âgé de soixante quinze ans et qui peut prouver,
portraits en main, qu'il a soixante quatorze ans d'exercice.
Il se fait faire des cartes de visite portant:
Fousco Roi des modèles Mais c'est bien un souverain moderne, sans autorité, à peine reconnu par ses sujets, et raillé par les autres.
On compare assez souvent sa royauté à celle du prince Ferdinand de Bulgarie.
Et il lui ressemble beaucoup, à cela près que, lui, au moins ne manque pas d'assurance,
Paresse, jargon incompréhensible, absence totale de dévouement^ ce sont là des défauts qui font chaque jour un nouveau tort aux modèles italiens.
Certains peintres ont pris la résolution bien arrêtée de ne plus jamais recourir à eux. Tel M. Roll.
L'an dernier, au moment où il travaillait à son tableau La Guerre^ il avait eu, pour cause de naturalisme, tout simplement recours à des soldats qu'il raccolait sur les fortifications, près des bastions.
Il les disposait, les arrangeait, les alignait. Puis, les regardait longuement.
II courait alors à sa toile, dans son atelier, à quelques pas, et dessinait ou peignait la vision qu'il avait conservée très nette.
C'est le procédé habituel de cet artiste.
Or^ pour figurer unofficier, il eut besoin d'un modèle italien.
II le campa en tête des hommes, sur un mannequin de cheval et se livra à son manège habituel.
II faisait froid.
Quand M. Roll eût fait trois voyages rapides du rempart à son atelier, les hommes étaient encore là, mais l'officier, Fltalien, avait disparu.
il était allé se chauffer et ne revint pas.
M. Roll dut chercher un autre modèle.
Cetta fois il prit un Français qui, toui heureux de gagner une pièce de cinq francs, n'aurait pas quitté la pose pendant des heures entières.
Et M. Roll se jura bien de laisser désormais les Italiens à leurs précieuses occupa-'ions.
11 faut bien ajouter que les mœurs patriarcales Rendent à disparaître chez les modèles jadis si rangés, si réguliers.
Cela tient à leur long séjour en France, où beaucoup sont nés et ont oublié la simplicité des campagnes d'où arrivaient leurs parents.
Aussi, la misère vicieuse a-t-elle succédé à la pauvreté naïve.
Aujourd'hui, les jeunes mâles portent tous, à seize ans déjà, le pantalon à pattes d'éléphant. Ils se savent beaux; et jugent qu'on peut vivre de sa plastique autrement qu'en l'exhibant sur la table de pose.
Ils travaillent, mais en amateurs, persuadés que dans une société bien organisée, c'est la femme qui doit faire prospérer le ménage.
Quant aux filles, elle parlent français ; elles commencent à ajouter une certaine propreté à leur coquetterie primitive ; des goûts de luxe plus coûteux leur viennent, et plus d'une écoute les propositions qui lui sont faites, de vie facile et fêteuse.
D'ailleurs, leurs frères ne les en détournent paî».
Le travail diminue de jour en jour, malgré Taug- ' mentation incessante du nombre des peintres.
Déjà, les Italiens ont plus de peine à gagner leur vie et commençent à se décourager.
Quelques-uns retournent au pays.
D'autres mendient ou font pis.
Un certain nombre essaient d'autres métiers; mais, chose curieuse, ils ont comme une honte d'être obligés de travailler effectivement dans une ville qui les vit si longtemps vivre de farniente. '
Et ils quittent Paris, vont à Londres et là-bas s'embauchent dans des fromageries. Singulier changement d'état !
Ceux qui restent s'aperçoivent de la dépréciation dont ils sont l'objet.
On leur reproche plus de mal même qu'il n'en existe réellement.
On parle de querelles, de goût exagéré pour le couteau.
Et, peu à peu, on les confond avecles Piémontais terrassiers qui se livrent à des rixes perpétuelles.
On les enveloppe dans une même réprobation.
On se rit de leur origine ; on raille leur costume national.
Et le bourgeois qui les voit passer, vêtus de leurs oripeaux coloristes, parés de leurs bijoux faux, le bourgeois qui jadis les regardait comme desétran-
gers intéressants, les flétrit aujourd'hui d'une épithète goguenarde :
— Tiens! s'écrie-t-il. des Italiens des Balignolles!