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CHAPITRE III

Regrets à l'école de David. — L'arme à gauche. — A force de forger... — Les singularités de MM. Reneuf, Béraud, Roll, Lhermitte, etc. — Distinction entre le moderne et le classique. — Aventure commune à plusieurs trottins. — Le cabaretier charitable. — La diplomatie de M. Cormon. — L' « Orpheline » d'Henner. — Mme de la Tétonnière. — « Où la pudeur va-t-elle se nicher? — Dans les bas. )> — Ce qu'on rencontre sur le Pont-Neuf. — Les souliers de Gabrielle. — Une noce r.omme on en voit peu. — Le Pardon de Ploërmel. — Tristes effets de l'amitié féminine. — Une aventure en chemin de fer. — Révélations sur l'orientalisme. — Envoi de Valachie. — -Histoire d'une négresse. — L'agence des modèles, — Vive le bain. — Un singulier atelier. — Ce que rapporte une bosse. — La Liberté sous les verrous.

L'Ecole de David est bien oubliée.

Naturalistes ou non, les peintres ne se contentent plus de formes classiquement belles. Ils désirent faire vrai.

Pour faire vrai, il faut que leurs modèles rappellent du plus près possible la vérité. On ne se contente plus, pour figurer un guer-

rier, de mettre un sabre dans la main d'un hercule, dut-il brandir ce sabre de la main gauche, pour l'harmonie de l'œuvre.

Uanatomie aya>it fait de sensibles progrès, les artistes se sont aperçus que chaque labeur, chaque métier, chaque habitude produisent un développement musculaire particulier.

Et que, si le forgeron, le charpentier et le lutteur ont tous trois des biceps saillants, la forme de leurs outils et leur mode d'emploi, amènent chez chacun d'eux une différence subtile, mais notable.

C'est pourquoi, les modernistes renoncent de plus en plus au modèle italien qui est beau et fort par grâce de race, mais ne peut personnifier que de loin un corps de métier qAielconque.

Roll dessine ses soldats d'après des tourlourous engagés près des casernes.

Renouf, peintre de marine, fait poser ses figures par des matelots, arrêtés sur place.

Jean Béraud, ayant à représenter des terrassiers^ va racoler des ouvriers sur le « port », leur lieu d'embauchage.

Lhermitte choisit ses paysans au labour ou à la moisson.

De même, pour les femmes.

L'Italienne, si parfaite en académie, n'a qu'une élégance très relative en costume moderne; et c'est surtout par coquetterie instinctive qu'elle s'en tient à ses oripeaux classiques.

Même pour le nu, elle manque de ce nervosisme, de cet affinement, de cette mièvrerie maladive qui distinguent les figures peintes ou sculptées par des artistes qui détestent le genre « pompier ».

En outre, la race italienne a un grand tort : l'identité, le manque de variété.

On en est donc venu très nettement à chercher des modèles parmi les Parisiens et les Parisiennes.

En ce qui concerne les hommes, on a surtout des modèles intermittents, racolés un jour de chômage, par un artiste à la recherche de types de leur corporation.

La plupart, l'œuvre achevée, retournent à leur métier primitif.

Il n'en est pas de même des femmes.

Il y a cent raisons, cent circonstances diverses qui les amènent sur la table de pose, et beaucoup, une fois qu'elles y sont montées, trouvant le métier agréable, ne demandent qu'à continuer.

Quelques unes y sont conduites par l'amour.

Ce sont des trottins, des modistes, des petites blanchisseuses.

Un jour de pluie — cette pluie n'en fait jamais d'autres! — un rapin a vu, découvert par un jupon coquettement relevé, un mollet qui paraît bien

cambré sous un bas, bleu^ ou rose, ou noir.

Il en a suivi et accosté la propriétaire pour lui offrir une partie de campagne qui se termine généralement en amourette.

Il l'a amenée à son atelier.

Elle regarde travailler ; ça Tamuse.

Puis, le peintre lui ayant dit qu'elle est jolie, elle veut avoir son portrait.

Elle n'a plus rien à cacher à son anii, et n'hésite pas à se faire peindre nue.

MODÈLES D^^RTISTES

L'habitude de la pose est prise pea à peu.

Poser est plus facile et moins fatigant que faire des chapeaux, « presser » des chemises, coudre des robes, porter des commandes. On ne se pique pas les doigts; on ne se brûle pas les mains; on ne se crotte pas les mollets.

Et puis, cela rapporte davantage. ^ Il n'en faut pas tant pour la décider et voila un modèle professionnel de plus.

Au reste, quelques cas particuliers et caractérîsques fixeront mieux les idées que ne le pourraient faire des généralités.

Car il est bien difficile, en somme^ de déterminer une règle pour le recrutement des modèles.

Emma s'était laissé enlever à dix sept ans.

Suite naturelle de cette imprudence : elle ne tarda pas à être abandonnée.

Un soir, elle se trouva sur le pavé de Paris, sans argent, sans asilé.

Elle n'osait rentrer dans sa famille.

Elle n'avait pas assez perdu le sens moral pour demander subsistance à l'amour payé.

Triste, désolée, songeant au suicide, elle s'en allait par les rues de Montmartre, où elle avait coutume de passer avec son amant.

Emma

Modèle ordinaire de M. Gérôme, a pose pour son Omphale.

Elle arriva avenue Trudaine.

Près de la rue des Martyrs, se trouve un cabaret artistique qu'elle fréquentait avant son abandon.

Elle n'osait entrer, mais passait et repassait devant les tables, espérant peut être qu'un ami ou une amie viendrait à son aide, lui donnerait un bon conseil, lui indiquerait une façon de vivre.

Le patron l'aperçut et la reconnut.

Il vint à elle.

— Pourquoi donc n'entrez-vous pas, ce soir. Il pleut. Venez vous mettre à l'abri.

Elle éclata en sanglots, et comme l'autre, brave homme, l'interrogeait avec intérêt, elle lui dit tout, son abandon, sa triste situation, son désespoir.

Tout ému, il la força de s'asseoir, la consola, la réconforta par de bonnes paroles; et, ce qui valait mieux, lui prêta quelque argent.

— Allez dormir cette nuit, lui dit-il, et soyez ici demain matin, de bonne heure. Je vous trouverai du travail.

Le lendemain, il la conduisit chez Stévens.

Hasard ou pitié, celui-ci déclara avoir besoin d'un modèle et l'embaucha.

Cependant, elle ne voulait poser que la tête, et au risque de manquer de travail, se refusait abso-

I02 MODÈLES d' ARTISTES

lument à montrer autre chose que la naissance de la gorge.

Ce qu'on apercevait, cependant, faisait désirer de voir d'avantage.

En désespoir de cause, Stévens la conduisit un jour à l'atelier de Cormon.

Celui-ci, plus persuasif ou plus diplomate, obtint qu'elle se déshabillât.

Sa pudeur, d'ailleurs, était mioins effarouchée : il y avait là deux hommes et non pas un seul.

— Mais , faite comme tu es, ce n'est pas la

LE modAle moderne 103 tête qu'il faut poser, c'est Tensemble ! s'écria le peintre des Enfants de Caïn, - Emma est, en effet, douée de fort belle formes.

Ayant franchi le Rubicon, elle se décida et accorda plusieurs séances àCormon.

Elle est devenue depuis^, en passant par Tony Faivre, Feyen Perrin, etc. le modèle favori de Gérôme qui l'accapare complètement.

Il est vrai qu'en devenant modèle, elle n'a pas perdu ses habitudes de régularité; elle est rangée et exacte, qualités inappréciables aux yeux d'un artiste.

Beaucoup de femmes deviennent modèles pour suivre l'exemple de leurs amies ou de leurs camarades.

Alice, qui fut longtemps le modèle attitré d'Henner, avait été amenée de cette façon à adopter sa profession. .

Fille d'un Belge, qui exerçait à Paris, le métier de violoncelliste, et qu'elle perdit tort jeune, elle avait été élevée par une tante.

Plus tard, elle rentra chez sa mère.

Or, celle-ci avait pris en pension une jeune fille de bonne famille^ sans fortune, qui posait.

La voyant rangée et de bonnes mœurs, elle pensa qu'Alice pourrait également gagner sa vie de la sorte, sans déshonneur.

Alice

posé pour M, Henner, Fabiola, l'Orpheline, Hérodiade. Ne pose que la tête.

tu NODHLE MODERKÉ I05

Alice débuta donc chez Puvis de Chavannes, il y a cinq ans. De son atelier, presque sans transition, elle passa dans celui d'Henner.

C'est elle qui a posé V Hérodtade exposée l'an dernier, la Fahioldy presque toutes les lumineuses et suggestives figures que peint Henner.

V Orpheline est son portrait frappant... en rousse.

On trouve un autre portrait d'elle — en brune — dans une toile de l'orientaliste Dieudonné, laite à ses débuts.

Ce n'est que depuis qu'elle a, par un procédé spécial, donné à ses cheveux leur couleur d'auréole.

Elle ne pose que la tête et le costume, et, longtemps, elle n'a pas fait d'infidélité à Henner, jusqu'à ces derniers mois où la belle tournure du peintre Maurice L. a amené de notables changements dans son existence.

Le cas d'Adeline est à peu près le même.

Elle était couturière et détestait l'atelier^ préférant de beaucoup aider une sienne camarade, trottin de blanchisseuse, à porter des chemises chez les clients. Ce qu'on rigolait en route!... La patronne s'en apercevait aux retards fréquents de son ouvrière.

Un jour, Boldini découvrit l'amie et l'embau-

loé MODELES D^ARTiSTËâ

cha pour figurer dans un intérieur de blanchisserie qu'il peignait alors.

La petite dit tant de bien de son nouveau métier à Adeline que celle-ci voulut en essayer a son tour.

Elle obtint de rapides succès grâce a sa superbe poitrine qui Fa fait surnommer « Mme de la Tétonnière. »

Sarah Brown, dont on trouvera plus loin, ua

LE MODÈLE j^ODERNË tO'J

portrait détaillé, fût de même amenée sur la table de pose par son amie Conjetta qui posait alors chez le peintre Hodebert.

Comme elle venait de s'installer a Montmartre et ne savait trop à quoi passer son temps et gagner sa vie^ Conjecta lui dit un matin :

— Est-ce que ça ne t'amuserait pas, de poser?

— Penh! ça ou autre chose!...

Et Conjetta emmena Sarah a l'atelier.

Elle refusait pourtant de se déshabiller entièrement, et chaque fois qu elle avait retiré une pièce de ses vêtements, elle demandait ingénuement :

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Modèles d'artistec

— Est-ce assez, comme ça?

Enfin, avec des rougeurs effarouchées, elle retira sa chemise.

Mais on ne put jamais obtenir d'elle qu'elle ôtat ses bas. Ce dernier refuge de sa pudeur fut inviolable et il lui fallut plusieurs semaines du métier pour se décider à montrer la couleur de ses mollets.

Aujourd'hui elle porte presque toujours des chaussettes.

Les exemples de modèles embauchés par leurs amies sont très nombreux ; nous en pourrions citer sans fin : Pauline Saucez, qui fût giletière, Marie Louise, qui cousait, Virginie, dite Suzanne, qui était modiste sont montées ainsi sur la table de pose.

Mais cela deviendrait fastidieux et peu intéressant.

Un soir, le peintre Paul Saïn,pour regagner son atelier, traversait le Pont-Neuf.

C'était l'hiver ; il faisait très froid ; un grésil tombait; un brouillard s'étendait sur la Seine.

Les becs de gaz perçaient à peine l'obscurité.

Le peintre entendit tout à coup des pas rapides

devant lui. Il lui sembla apercevoir quelqu'un qui courait vers le parapet.

~ ~ [ Inquiet, il s'élança. Et il arriva juste à point pour attraper par la jupe une femme qui se préparait, sans nul doute, à se jeter à l'eau.

— Ah ! ça, qu'est-ce que vous faites-là? lui demandat-il.

— Laissez-moi ! Laissez.

^3 moi ! je veux en £i:iî!j'en

ai assez.' Ne m'enpêchez pas de me noyer maintenant, ce ne serait que partie remise.

Et la femme se débattait en désespérée.

Saïn l'entraîna sous un bec de gaz. Il s'aperçut alors que celle qu'il voulait sauver de la mort était une fort jolie fille qui devait être très bien faite, on le devinait, sous ses vêtements lamentablement minces.

- Mais, enfin, pourquoi voulez-vous vous tuer? lui demanda-t-il.

— Parce que je traîne une vie misérable, et parce que j'en ai assez de ne pas savoir le soir où je mangerai le lendemain!

— Vous n'avez donc pas de métier ?

— Non!

— Voulez-vous poser? t.

no MODÈLES d'artistes

— Qu'est-ce que cela ?

Sàïn lui expliqua rapidement de quoi il s'agissait. Justement, lui-même cherchait un modèle et elle lui convenait parfaitement. Si elle acceptait, il lui offrait le gite, le souper, et une rétribution.

Entre la dalle de la morgue, et la planche à modèle, Gabrielle choisit la seconde.

Et Saïn l'emmena avec lui.

En route, elle lui conta son histoire : née en Bretagne, à Rennes, elle avait vécu avec ses parents, de bons vieux bourgeois assez aisés, jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Elle était heureuse et tranquille, quand on voulut la marier à un homme qui lui déplaisait. Obstinée, aimant sans doute ailleurs, elle fit un coup de tête, et sans hésiter, s'enfuit à Paris. Sans ressources, ne sachant faire œuvre de ses dix doigts, sans relations, après avoir vécu quelques jours Dieu sait comme, elle se décidait à en finir avec l'existence.

Paul Saïn était venu à point.

Elle avait vendu ses vêtements, elle n'avait plus de souliers.

On la vit alors pendant quelque temps traîner à ses pieds, les bottines usées de Saïn.

Puis, ayant gagné quelque argent, elle se remonta un trousseau et une garde robe; et vit

LE MODÈLE MODERNE IIl

aujourd'hui fort à Taise de son peu difficile métier.

I y avait une fois dans une petite ville du Midi, une foule considérable réunie à l'église.

On célébrait pompeusement le mariage de la fille d'un des gros bonnets de l'endroit, avec le fils d'un riche fermier des environs.

On regardait curieusement les deux jeunes époux agenouillés au pied ae Tautel.

La mariée était bien belle, avec son profil aquilin, ses grands yeux noirs, ses cheveux sombres, et son magnifique costume blanc.

Mais que le marié était ridicule et laid, mal bâti, malingre, chétif, engoncé dans un habit trop large, où il semblait avoir entassé tous ses écus, tant il s'y redressait orgueilleusement !

La cérémonie faite, la mariée prit le bras du garçon d'honneur, superbe gars, haut en couleur, l'air dégourdi, et des muscles à satisfaire Messaline.

— Laisse-toi conduire, lui souffla-t-elle à To-

reille, nous allons bien nous amuser, tu vas voir.

Il obéit sans mot dire. Elle Tentraîna aussi vite qu'elle pût, se précipita dans la voiture de noces, et cria au cocher : — A la gare !

L'autre, son cousin, ne savait ce que cela voulait dire.

Quand la voiture s'arrêta, elle courut au guichet, prit deux tickets et, comme, quelques minutes après, passait le train de Paris, elle s'y jeta tirant toujours après elle son garçon d'honneur de plus en plus ahuri.

Il commençait seulement à comprendre.

Au premier tunnel, il avait compris.

La jeune Suzanne, si bien élevée au couvent.

avait un tempérament de fêteuse auquel elle ne songeait même pas à résister. Et, trouvant son cousin bien plus à son goût que son mari, elle s'était arrangée de façon à satisfaire sa préférence.

Le Modèle modernè il)

Arrivés à Paris, ils commencèrent à mener joyeuse vie avec l'argent qu'elle avait prudemmenî emporté. Puis, les ressources s'épuisèrent; elle vendit ses bijoux; enfin elle abandonna son amant.

Seule, avec la malédiction que ses parents lui avaient envoyée par la poste, il lui fallait vivre.

Lasse un moment de la fête perpétuelle, elle tira profit de ses charmes, et posa.

Elle fût recherchée par plusieurs peintres et ob* tint même quelques succès.

Mais, elle tomba malade, entra à l'hôpital, à bout de forces, épuisée, à la mort.

Le médecin, voyant la fin prochaine, télégraphia la situation à la mère de Suzanne*

Celle-ci accourut.

— Votre fille va mourir, lui^ dit le médecin. Elle demande que vous lui pardonniez.

Alors se passa une scène shakspearienne.

— Docteur, dit la mère, ma fille nous a déshonorés. Son père et moi nous avons juré de ne jamais lui pardonner.

— Tant pis, cela rendra ses deirniers moments plus durs encore. Si vous saviez comme elle souffre !

La mère réfléchit un instant.

— Docteur, demanda-t-elle encore^ êtes-vouâ

Marthe

Modèle ensemble^ très recherché des orientalistes^

Benjamin Constant^ Desportes^ sic.

Pose souvent dans les académies de jeunes filles

sûr de ce que vous dites? Suzanne est-elle vraiment aussi mal que vous me Taffirmez.

— Elle est à la dernière extrémité, je vous le jure.

— Bien vrai?

— Voyez-la, faites-la examiner par un de mes confrères, je vous y autorise; voici la liste des médicaments qu'elle prend ; n'importe quel médecin vous dira comme moi qu'elle n'a pas vingt-quatre heures à vivre!.,. Or, dans son délire, elle vous demande à grands cris, elle vous appelle, implore votre pardon, pour une faute que je ne connais pas. J'ai cru bien faire en vous avertissant. Hn n'étant pas inflexible, vous lui feriez la mort plus douce.

— C'est bien, docteur, menez- moi à ma fi.Ue. Le médecin qui l'avait reçue dans son cabinet,

la conduisit à la salle où gisait Suzanne.

Alors, debout au pied du Ut, au risque d'être entendue par la moribonde, la mère prit la main du médecin et une fois encore lui demanda :

— Docteur, jurez-moi que, demain matin, ma fille sera morte.

— Je vous le jure.

— C'est bien !

La vieille étendit la main sur la tête de Suzanne et lui dit •

— • Ma fille, puisque tu vas mourir, je te par-

Il6 MODÈLES d'artistes

donne, bien que ton père et moi nous ayions juré de ne nardonner jamais î

Suzannb ne mourut pas : un mieuii subit se produisit; elle entra en convalescence, et ses parents enfin adoucis, la reprirent pour qu'elle retrouvât tout à fait la santé.

Des mois, elle se conduisit en fille sage ; et nul n'aurait cru en la voyant, h la fugue qu'elle venait d'accomplir

Mais, un jour, elle s'aperçut que le fils du jardinier était un beau gars. Alors, elle prit quel-

ques milliers de francs dans le secrétaire de son père et, une nuit, se sauva avec le robuste paysan.

Elle l'emmena à Cabourg, l'équipa en gentleman, mena joyeuse viç avec lui pendant quelques semaines.

Puis, un beau soir, elle le planta là, sans ressources et revint à Paris, reprendre sa vie de fêtes et de pose.

buzanne, tombée de vice en vice, abandonne peu à peu le métier de modèle, pour se livrer tout entière à son insatiable amitié pour un autre modèle, Gabrielle, qu'elle connut dans un second séjour à l'hôpital.

Les deux inséparables ne se quittent pas une seconde, ni jour, ni nuit.

Elle dépérissent toutes deux, et — singulier résultat pathologique — finissent par se ressem-

Suzanne était, il y a dix-huit mois, brune

bler.

Il8 MODÈLES d'artistes

grande, mince, de traits fins et singulièrement expressifs.

Gabrielle était petite, blonde, grassouillette, à la face commune grossièrement dessinée.

Elles sont aujourd'hui, toutes deux, de taille moyenne, de corpulence moyenne, de visage sans caractère, avec des cheveux châtains.

Et comme elles s'habillent de façon identique on en arrive à les prendre Tune pour Tautre.

Le sculpteur Guibert, dans un compartiment de première classe, sur la ligne de Paris à Saint- Germain, rencontra un jour une toute mignonne brunette, de traits singulièrement piquants, avec la peau chaude et colorée, et Tallure tout à fait orientale.

C'était pourtant une parfaite Parisienne, Mlle Dh. qui fût chanteuse aimée à Y Eldorado^ et obtint de jolis succès aux Menus-Plaisirs^ grâce à son élégance, à sa petite voix fiûtée, et à un zézaiement de langue exquis qui assaisonne sa parole.

Avec son manteau de peluche noire, sa voilette, son chapeau à pouf de ruban vieux rose et ses petits souliers vernis à talons plats, on la suivrait au bout du monde.

C'était exactement l'avis du sculpteur Guibert qui, placé en face d'elle, la dévorait des yeux.

Oh ! en tout bien, tout honneur, en pur artiste, que les grandes prunelles noires, les longs cils, le type arabe avaient séduit.

Il lui demanda à brûle pourpoint :

— Vous êtes orientale n'est-ce pas, madame? Elle le regarda en souriant et zézaya :

— Du tout, monsieur, ze suis Parisienne.

— Ah! vous avez pourtant le type bien arabe! — Voudriez-vous me poser une étude d'orientale?... Oh! rien que la tête et les épaules!...

Sans s'étonner de la brusquerie de la proposition, elle se fit expliquer ce qu'on attendait d'elle, puis, après s'être assurée qu'on ne lui demande-

rait pas plus que la tête et les épaules, — car on a de la pudeur, au théâtre, — elle consentit.

Jour et heure furent pris, et on se quitta très bons amis.

Après Guibert, Mlle Dh. posa encore pour G. Gain, pour le peintre Sainpierre qui exposa Tan dernier son portrait sous ce titre : Mulâtresse, et elle continue à se prêter à une fabrication non interrompue de types orientaux — en peinture.

Grâcv5 Spencer a une odyssée singulière.

C'est un modèle italien qui l'amena d'Angleterre mais tant qu'elle vécut avec lui elle se refusa absolument à poser.

Plus tard, des dissentiments d'une nature tout intime survinrent. Les deux amants se quittèrent.

Grâce, devant songer à assurer son existence, prit le métier de son ancien compagnon, elle se fit modèle.

Elle réussit merveilleusement dans les ateliers, où elle est renommée pour ses poses de marbre.

C'est des provinces valaques, du fond des Balkans que nous est arrivée Heldah, un fort joli modèle que Mlle Louise Abbéma emploie souvent.

Elle aimait un prince authentique, héritier présomptif d'un prince — régnant, s. v. p.

Les parents, persuadés que cet amour ne pouvait avoir de dénoûment conforme aux lois de la famille, le contrarièrent.

Heldah fila avec son amoureux.

Mais tout se vide, même la bourse des princes régnants.

Celui qui avait enlevé Heldah, trouva un matui le diable dans la sienne; et, plantant là sa conquête, il s'empressa de regagner le palais paternel pour y apprendre docilement le. difficile art de régner.

Heldah était seule.

Mélancolique et délaissée, elle errait par la campagne, lorsqu'elle aperçut, au détour d'un sentier, à l'abri d'un grand parasol, un peintre en train c^e pocher une étude.

Elle s'approcha et, jetant par dessus l'épaule de l'artiste un coup d'œil indiscret :

— Ce n'est pas mal, dit-elle, mais un peu vide. Cela serait bien plus beau si vous y plantiez une bonne femme quelconque.

— Je suis bien de votre avis, mais il faudrait que vous me posiez cette bonne femme, car je ne vois guère d'autre modèle aux environs.

Heldah accepta et... posa plusieurs tableaux du peintre.

Elle prit goût au métier et c'est ainsi que Paris possède un modèle qui a failli être princesse... en Valachie.

Se rappelle-t-on VEscïave de Cîèopâtre de M. Desportes qui fût au Salon de Tannée der nière.

L'esclave — une superbe négresse — fût posée par un modèle nommé Marthe ^ui eût une destinée amusante.

Née au Sénégal, elle commença par tenir un bureau de tabac à Trouville, où elle avait été amenée par un capitaine au longcoursqui l'pvait adoptée.

Elle quitta la Régie pour venir à Paris où elle se fit plumassière.

Salem, Prince de Tombouctou, chevalier de la Légion d'honneur niêîe de monsieur Gustave Boulanûer.

C'est un métier où Ton risque beaucoup d'être suivie dans la rue, à la sortie de l'atelier.

Cela arriva à Marthe malgré son teint plus que bronzé.

Chaque soir, elle trouvait à la porte le même monsieur, qui marchait dans 5on sillage, jusqu'à ce qu'elle eût regagné son domicile.

Une fois, il l'accosta et lui demanda si elle ne voudrait pas être modèle.

Elle crut qu'on se moquait d'elle et se sauva.

Mais le monsieur revint à la charge, insista, donna des explications, ofïrit bonne rétribution.

Marthe ne voulut rien entendre et refusa.

Le samedi suivant, l'ouvrage vint à manquer; la patronne congédia Marthe en même temps qu d'autres ouvrières.

Juste à ce moment, elle rencontra de nouveau l'artiste qui renouvela ses offres. Cette fois, elle accepta :

— Mais, seulement jusqu'au cou! ajouta-t-elle en guise de restriction.

Le peintre promit.

Le tête achevée, il demanda d'avantage.

— Jamais! répondit-elle.

Mais le tableau allait rester incomplet, le Salon approchait, où trouver une autre négresse! Le peintre s'arrachait les cheveux de désespoir.

Accentuant petit à petit son décolletage, par

LÉ MODÈLE -lODERNB

deâ concessions successives. Marthe, oonne fille avant tout, finit par en venir où voulait Tar-^ tiste.

La voici modèle permanent et très recherché. Elle a encore, pourtant, des étonnements, des reculades, des pudeurs singulières, sans cesse renaissantes.

Un jour, à Tatelier des élèves de Gérome^ elle souleva par mégarde un rideau cachant un modèle homme qui venait de quitter la pose. Elle s'enfuit rougissante...

Et elle disait encore dernieiement à M. Gérôme : — jamais, je ne pourrai n'habituer à ce métier!

On le voit, quellQ que soient les civconstafices

particulières qui ont présidé à l'entrée des modèles femmes dans le monde où Ton pose, elle? peuvent se grouper en très-peu de catégories ;

Folies de jeunesse.

Entraînement par les camarades.

Conseils du chômage.

Offres des artistes.

Il n'y a guère de causes qui ne puissent se ramener à celles-là.

Beaucoup aussi deviennent modèles comme on devient couturière, par goût, ou sur le conseil de leurs propres parents.

Ces cas-là sont surtout fréquents depuis la création de l'Agence des modèles, une fondation dont nous devons dire quelques mots :

L'agence des modèles vivants était un véritable bureau de placement pour modèles

Fondée par un ancien modèle italien, D. Socci, plus intelligent, moins fainéant et surtout plus avide de bien être que ses compatriotes, elle fût aidée lors de ses débuts par le journal la Vie Moderne,

Plus tard^ Socci, ayant perdu le concours du journal, prit un associé. Celui-ci avança des fonds et, au bout de quelques mois, mit Soc:i à la porte.

L'Italien dut se résigner à recommencer son entreprise sur nouveau frais et à lutter seul contre la concurrence qu'il avait lui-même créée.

LE MODÈLE MODELxNE

Mais nous ne croyons pas qu'il ait encore réussi à remettre son œuvre sur pied.

Pour montrer ce que fût cette oeuvre^ voici ce que nous en disions lorsqu'elle fonctionnait :

L'agence des modèles rend à la fois service aux artistes et aux modèles.

Elle met les uns en rapport avec les autres.

Elle centralise les offres et les demandes d'emploi.

L'artiste est abonné à l'agence moyennant une faible rétribution : 5 francs par an.

Lorsqu'il a besoin d'un modèle, il indique à M. Socci de quel genre il le désire.

Celui-ci choisit parmi ceux qui fréquentent l'agence, les hommes ou les femmes qui lui paraissent répondre au désir d^ l'artiste et les lui envoie

Il perçoit seulement une très petite rétribution sur le salaire de celui qui est embauché.

w' ^ pour connaître les modèles / et qui trouvent chez M. Socci

) ne sont pas mêlés suffisaniment à la vie des ateliers

'agence rend surtout de grands services aux peintres amateurs, aux gens du monde qui

des personnages à leur convenance.

Elle est utile à tous les artistes par ce qu'elle

Îâ8 MODÈLES ARTISTES

leur évite Tennui de recherches fastidieuses en procédant à une première sélection.

Elle se charge en outre de découvrir des types particuliers, indispensables pour certaines œuvres.

M. Socci embauche des maçons pour M. Jean Béraud, des soldats pour M. Roll, des lutteurs pour Courboin, etc.

Il découvre certains types féminins, des nuances de cheveux, des couleurs d'yeux.

C'est lui qui se charge de trouver les « sosies » dont nous avons parlé au chapitre i^*" pour les portraits.

Il rend, en outre, ce service aux artistes d'exercer une véritable surveillance sur les modèles qu'il place. Ceux-ci le savent; ils se disent que si le peintre qui les occupe est mécontent d'eux il en fera part à l'agence qui ne leur donnera plus de travail, et ils sont dix fois plus exacts qu^auparavaut.

Aux modèles, il évite les longues courses à la recherche du travail, les sollicitations inutiles, les rebuffades. Il ne les envoie que presqu'à coup sûr frapper à une porte.

Socci étant consciencieux et se contentant de petits bénéfices, choisit très soigneusement ceux qu'il adresse à l'artiste qui a demandé des modèles, et il n'en lance guère plus de deux ou treis sur la même piste.

C'est pourqui les modèles et les peintres le considèrent comme un très utile auxiliaire.

D'ailleurs, ayant longtemps exercé le métier lui-même, il peut donner de bons conseils aux débutants, leur indiquer les habitudes des artistes; si bien qu'il y a des matins où l'agence se change en véritable école de pose.

Beaucoup de modèles débutent aujourd'hui par là, au lieu de passer par les péripéties que nous avons notées plus haut

Un exemple :

Hélène, une jeune fille de seize ans, était à l'hôpital. Convalescente, elle se demandait avec anxiété ce qu'elle ferait à la sortie.

Des amies la virent au bain et lui conseillèrent de poser.

Elle se rendit effectivement à l'agence qui lui trouva du travail.

Et elle fût si contente de son nouveau métier, qu'elle écrivit à une cousine de province pour lui

l^O MODÈLES d'artistes

dire qu'on gagnait beaucoup d'argent, à

Paris

qu'elle devrait y venir, qu'il y avait toujours beaucoup d'ouvrage à Vatelier,

On imagine quelle dut être la figure de la cousine provinciale en voyant de quel atelier Hélène lui parlait.

Enfin, ajoutons que dans certain cas, l'artiste est obligé d'aller chercher son modèle dans des lieux où on n'imaginerait pas qu'il dût rencontrer l'idéal.

C'est ce qui arriva à Bartholdi, pour sa statue de la Liberté.

Il ne trouva qu'une seule femme, de poitrine assez robuste, de mamelles : assez puissantes, pour personnifier la sublime utopie : la grande Cé-

our clore ce chapitre, disons encore qu'il y a même des êtres difformes qui font métier de modèle.

On cite à Paris, plusieurs bossus et bossues qui gagnent leur vie à poser des Triboulet ou autres gnomes spirituels et historiques.

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Lî MODÈLE MODERNE I3I

Céline vivait étroitement cloitrée, dans une maison d'honnête apparence^ où, sur toutes les cordes de la lyre, et plus spécialement sur la chanterelle, elle faisait la joie d'un nombreux public d'habitués,

Prohpudorï

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