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CHAPITRE IV

Nouvelle intrusion du sémitisme. — Le bal de « l'Astic ». — Le tarif. — Les agréments de la pendaison. — Grandeur et décadence de l'art d'enfiler des perles. — Mesdames les exploiteuses. — Les réparties d'Eva. — L'été, mauvaise saison. — Les comptes fantastiques de Marguerite. — Quelques détails de toilette. — La chambre de Jenny l'ouvrière. — Emma, favorite de la Fortune. — A l'Académie. — Les (( tuyaux » de ces dames. — Notes biographiques pour servir à l'histoire des peintre modernes : MM. Jules Lefebvre, Boulanger, Jean Béraud, Gervex, Bouguereau, Trouillebert, Faléro. — Un professeur d'anatomie. — A l'atelier. — Le latin de M. de la Bédollière. — Une négresse verte. — L'ogre Royer. — Spécialité de draperies. — Un prince noir. — Amours innocentes. — Le Salon. — Démêlés politiques. — Le triomphe de Louise Michel. — Les rapins boulangistes. — Pauvre automédon. — Les bras de la Vénus de Mile.

n habitaient pas encore le quartier de la plaine Monceau, et où Ton ne voyait pas :

Le bourgeois éclairé,

Donner sa fiUe à l'artiste estimé,

on ne savait pas grand chose de la vie des modèles.

Par un reste de superbtition et d'antagonisme religieux, on les disait généralement tous juifs.

Et on se racontait qu'en dehors de leurs séances de pose, ils passaient leur temps au bal de VAstic,

alors la Reine Blanche ^ à danser le cancan et à boire des saladiers de vin chaud.

La seconde partie de ces racontars fût à peu près exacte jusqu'en 1848, et Ton rencontrait r^s//^ les modèles connus pour avoir posé cer-

laines toiles célèbres : la Renommée de Paul Delaroche, qui distribue des couronnes dans Thémicycle de l'Ecole des Beaux-Arts, notamment, s'y livrait chaque soir à une chorégraphie des plus remarquables.

Mais^ à partir de cette époque, la Reine Blanche commença de devenir le rendez-vous d'habitués et d'habituées peu recommandables et les modèles l'abandonnèrent peu à peu.

Ces dernières années, le bal fut fermé par mesure d'hygiène publique en même temps qu'un certain nombre d'autres établissemxents dansants.

Et le monde où l'on pose a dû se rejeter sur l'Elysée Montmartre, le Moulin de la Galette et le bal Bullier qui, seuls à peu près, subsistent encore.

Mais dans la vie des modèles comme dans celle de n'importe qui, il y a autre chose que le trava et la danse.

D'abord, la subsistance.

Une séance de pose ordinaire, durant quatre heures, est payée 5 francs par les artistes.

Les séances ont lieu de 8 heures du matin à midi et de une heure à cinq heures de Taprès midi.

I 38 MODÈLES d'ARTjSTES

Un modèle laborieux peut donc gagner dix francs par journée de travail.

Certains modèles ou certaines poses sont d'ailleurs payés beaucoup plus cher.

Sarah Brown est arrivée à se faire dans certaines journées jusqu'à 22 francs de bénéfice.

Et un peintre, qui peignait un gibet, fût obligé de donner dix francs par séance de deux heures à un modèle italien qui avait pour mission de faire le pendu. Il est vrai de dire que le malheureux avait littéralement la corde au cou et les pieds dans le vide. Il restait ainsi deux minutes à peine pendant lesquelles l'artiste s'efforçait de saisir les crispations horribles de sa face. Puis il se reposait et recommençait.

C'était comme une imitation du fameux Chtb des pendus qui a fait tant de bruit en Angleterre.

Dans les académies, les modèles sont pajés non par séance, mais par semaine.

Le prix habituel est de 36 francs par semaine pour deux séances par jour, une le matin, une le

soir, ce qui met la séance à 3 francs seulement.

Les semaines de concours, où le modèle est choisi avec plus de soin et tenu plus serré, son salaire est porté à quarante francs.

Les laborieux peuvent, en outre, poser dans certains cours du soir, où la semaine leur est encore payée dix-huit francs.

Nous devons dire, il est vrai, que douze heures ou trois séances de pose par jour sont horriblement fatigantes, difficiles à trouver, et impossibles à continuer pendant longtemps.

On le voit, pour les femmes, le métier de modèle est un des plus lucratifs qui soient.

Cette haute paie même surprend souvent les modèles débutants, amenées à l'atelier par une occasion, et engagées sans connaissance préalable des conditions.

Un jour, une mère avait conduit à l'agence Socci, sa fille, âgée d'une quinzaine d'années.

Par hasard, elle obtint immédiatement une semaine de pose chez un sculpteur à qui sa frêleur | plaisait. \

La semaine finie, l'artiste lui mit trois louis dans [ la main

— Pour qui tout cet argent ? demanda-t-elle.

— Mais, pour toi.

— Pour moi, tout cela, oh I

La petite était enfileuse de perles et gagnait un franc cinquante par jour en s'abimant les yeux du matin à huit heures, au soir, minuit. On yiçre de so» étonnement en voyant qu'elle avait gagné à rien faire plus d'argent en une semaine qu'en un mois de trav5»il.

Et, de suite, elle renonça à son ancien métiei pour se consacrer entièrement à la pose.

C'est ce qui arrive à beaucoup d'ouvrières devenues modèles par hasard, et qui sont au premier abord éblouies par la facilité et l'élévation de leur gain.

Malheureusement, elle trouvent bien vite l'envers de la médaille.

A moins de qualités exceptionnelles ou de chancessingulières, le chômage vient bientôt. Les séances nouvelles sont difficiles à trouver, d'autant plus que le nombre des concurrents augmente chaque jour. On ne gagne plus rien, et, t^lors, si Ton n'a pas fait d'économies au temps de la prospérité, le chômage se prolongeant, il faut retourner à l'ancien métier ou se lancer dans la galanterie.

La plupart choisissent le second parti. • Tant pis.

Il nous faut ajouter encore, ce qui n'est pas à l'éloge des femmes artistes que celles-ci profitent souvent du besoin urgent où se trouvent les modèles pour les faire travailler au dessous du cours, petit bénéfice que les hommes ne cherchent jamais à réaliser.

A citer, le cas de la petite Eva, une brunette qui a posé une Diane pour l'illustrateur Gorguet. Elle était à l'hôpital au moment où la toile fût exposée et, au lieu de jouir de son succès, elle dut passer trois mois au lit.

142 MODÊES d'artistes

Quand elle fut guérie, sa logeuse avait lai^ vendre ses hardes et la mit carrément à la porte.

Elle dut coucher et prendre pension chez une amie charitable.

C'était le plein été, pas un peintre à Paris, toutes les places prises dans les académies qui n'étaient pas en vacances.

Pour vivre, il lui fallut accepter de poser chez une jeune artiste peintre de la rue Blanche qui

lui donnait un franc cinquante par séance; pour comble d'inhumanité, l'artiste était toujours flanquée de deux vieilles tantes qui passaient leur temps, à s'extasier, devant Eva sur Fimpudeur qu'il faut à une femme pour faire le métier de modèle. Pendant les repos, elles essayaient de la convertir à la couture ou au blanchissage. Eva leur répondait fort justement :

— Je veux bien, si vous voulez me fournir du travail.

Ce qui les faisait taire.

L'été est une période de chômage presque général. Les peintres se reposent, font des études à la campagne, très peu restent à Paris, et quelques-uns seulement emploient encore des modèles pour quelque commande urgente.

Les académies elles-mêmes prennent des vacances.

Alors, la vie devient difficile, on. tire la langue.

C'est pourquoi celles qui n'ajoutent pas à leurs

1 salaires les bénéfices de Tamour payé, doivent, , en hiver, si elles sont prévoyantes, faire comme là fourmi, vivre de peu de chose, et économiser une bonne moitié de leurs gains, car on ne peut guère compter en moyenne plus d'un jour de travail sur deux.

Et Ton voit les modèles, qui sont beaucoup mieux payées que toutes autres ouvrières, vivre en général plus modestement et plus frugalement que celles-ci.

Ce sont d'assidues clientes des restaurants à vingt et un sous.

Et quand, par un coup de tête, elles ont un jour fait quelque excès, il leur faut le lendemain se rattraper en vivant de pain et de charcuterie.

Marguerite, qui tient un compte exact de ses actions, a un carnet de dépenses où tout est marqué. On y trouve souvent des pages comme celle-ci :

Dimanche

Déjeuner (avec Elise) au restaurant 12 fr. 75 Dîner (seule) pain o fr. 10

pâté de foie o fr. 10 ci: 20

Lundi

PéjeuneT — d** — 20

Dîner — d** — qo

Ht elle trouve encore moyen de partager, ces jours-là, sa portion avec les oiseaux du square où elle va gaiement la manger.

La plupart des modèles s'habillent donc fort simplement, de vêtements à bon marché et peu difficiles à ôter et à remettre. Rarement, elles font des effets de corset; et on compte celles qui emprisonnent leur taille dans le satin : le plus grand nombre se contentent de la baleine montée sur reps gris.

La chaussure à 12 fr. 50 les attire.

Et leurs bas noirs valent couramment i fr. 45 la paire.

Quant aux jarretières, ce sont des cadeaux.

Peu de bijoux et souvent des chapeaux faits par elles-mêmes : une coiffe avec un ruban autour, ou encore une toQue*

Leur Jogis est d'une simplicité biblique.

Cest une chambre dans un hôtel garni de Montmartre ou de Montparnasse, la classique cnambre d'hôtel, plus longue que large, où il y a tout juste place pour un lit, une armoire à glace, une minuscule toilette et deux chaises.

Le lit a des rideaux de calicot.

La toilette est garnie de faïence.

La descente de lit est du modèle le plus exigu, Le mobilier est complété par quelques esquisses offertes par les artistes, et un petit miroir à barbe, pendu à la fenêtre, pour « quand il y a des amis. »

C'est, neuf fois sur dix, dans un logis de cette

natutê que le peintre qui va leur demander des

séances les trouve installées.

Recommandation : les surprendre de très bonne

heure, pour les rencontrer.

On frappe, une voix ensommeillée répond : — Voilà, voilà, donnez-moi un instant pour

m'habillerl

S'habiller, c'est passer une jupe et des bas. Alors, la porte s'ouvre, on entre et on peut causer.

L'artiste prend une chaise et le modèle achève sa toilette tout en fixant les jours et les heures des séances.

Un petit nombre sont, comme elles disent, dans « leurs bois ».

Lisez : dans leurs meubles.

Ce sont les chanceuses qui ont eu la bonne fortune de plaire particulièrement à un ou deuxpeintres qui les accaparent, et les emploient constamment, profitant chacun à leur tour de leurs heures de liberté.

Telle, Emma, dont il est parlé au chapitre précédent.

Elle est devenue le modèle favori du peintre Gérômequi dessine presque toujours d'après elle, et envoya au Salon... un groupe en marbre qu'elle a posé : Hercule aux pieds d'Omphale.

Il lui laisse très peu de liberté, et ses rares jours

inoccupés sont aussitôt demandés par Cormon ou Feyen Perrin.

Il est vrai que, pour la dédommager de cet accaparement qui pourrait devenir monotone, Gérôme lui témoigne une bienveillance très grande.

L'été, au lieu de l'abandonner, il tient si fort à son modèle, qu'il l'emmène à la campagne, aux bains de mer, pour l'avoir toujours sous la main, au cas où il voudrait animer une étude, unpaysage, une marine.

Grâce à cette circonstance, les revenus d'Emma sont parfaitement réguliers.

Elle a donc pu acheter des meubles, et s'installer dans un coquet appartement du boulevard de Clichy, où elle vit en véritable bourgeoise, sortant peu, recevant quelques amis, dans un petit salon tout orné de bibelots et d'œuvres d'art donnés par les peintres et les sculpteurs pour qui elle a posé.

D'autres encore vivent avec leurs parents d'une vie très régulière et très rangée, comme Marie Renaud, la femme au masque de Gervex.

Mais le plus grand nombre de celles qui fes-

tent dans leurs familles, ont plus à en souffrir qu'à s'en louer: car, bien souvent, elles sont exploitées par des parents sans scrupules qui les poussent au vice les jours de chômage.

Quittant leur chambre dès le matin, n'y rentrant guère que pour coucher, la vie des modèles s'écoule surtout à Tatelier.

Elle y est accidentée, variée et en somme assez agréable.

Dans les académies, une intimité s'établit presque toujours entre les rapinset le modèle, surtout quand celle-ci est jolie, agréable, bonne fille.

Elle est alors de toutes les petites fêtes organi^ sées à tous propos : arrivée de nouveaux, succès de camarades, etc, etc.

On égaie les repos par des conversations vives et surtout salées.

On organise les grandes « vadrouilles » du soir, les tournées à TElysée Montmartre ou à Bullier, dans les cafés-chantants^ dans les brasseries. Quelquefois même, on va au théâtre.

Le modèle est le compagnon naturel du rapin.

Et, dans plusieurs académies, on a, depuis quelques années, organisé des bals masqués pour s'amuser de compagnie.

Celui de l'atelier Bonnat était naguère très-joyeux.

Celui de lacademie Julian, qui a lieu chez Bonvalet, est chaque année des plus réussis.

Rapins et modèles rivalisent de fantaisie et de gaîté dans la composition de leurs costumes où la richesse est le plus souvent remplacée par Tesprit.

Dans les ateliers, chaque artiste a une réputation particulière.

Un modèle dit à un autre :

— - Dis donc, je pose demain chez X. Je ne le connais pas, as-tu des « tuyaux » sur son compte.

(Ce terme de courses est très-souvent employé par les modèles, qui fréquentent beaucoup le turf avec leurs amis les rapins. )

On se transmet alors des renseignements particuliers sur la manière, les habitudes, le genre du peintre ou du sculpteur.

Charque artiste est catalogué, étiqueté. On dit de lui :

— C'est un bon type.

Ou bien.

— C'est un 5^3!/^ type.

Ou quelque autre épithète moyenne.

[/*^^^\ ules Lefèbvre est très estimé, parce - qu'il est extrêmement courtois. Et

'(^JK^J puis, c'est un titre de poser chez lui, • une bonification qui rend ensuite la

recherche de l'ouvrage plus facile.

— Il est très gentil, M. Lefèvbre, dit on de lui.

Et, en effet, pourvu que le modèle montre assez d'intelligence et vienne de bonne heure le matin, sans retard, l'après-midi, il n'est pas très exigeant pendant la durée des séances. Il cause, il est paternel.

ustave Boulanger passe pour un bourru bienfaisant. Il grogne mais ne gronde pas.

Très lié avec Jules Lefèbvre, il va le voir souvent pendant qu'il travaille; les deux amis causent, rient, et le modèle est parfois pris gaîment à partie dans la conversation.

Finalement, les deux artistes l'invitent à déjeûner avec eux.

C'est autant de gagné I

ean Béraud n'a jamais pu obtenir de ses modèles l'exactitude. Les jolies filles n'hésitent même pas à ne se rendre chez lui, que quand elles n'ont rien autre chose à faire. Il ne se fâche jamais, paraît-il.

C'est un si bon garçon ! disent-elles toutes

de lui.

oser chez Gervex est très recherché :

parce qu'il est très difficile dans le choix de ses modèles et parce qu'il passe pour avoir beaucoup de modèles mondains.

— Ça pose de pouvoir dire : J'ai posé chez Gervex.

ouguereau est exigeant et si travailleur qu'on ne bavarde guère chez lui, et les modèles aiment tant à bavarder!

Mais c'est un peu chez lui comme dans une administration : on peut compter sur le lendemain, ce qui n'est pas à dédaigner,

rc uillebert passe pour un grand amateur de jolies filles. Quand on va lui de mandei du travail, il fait toujours déshabiller pour voir. Gras, avec de petits yeux, il sait singulièrement regarder.

— On dirait qu'il contemple un Corot ! a dit de lui Sarah Brown.

aléro a toujours au moins une demi- 1? j:^^^ douzaine de modèles dans son atelier, I- ^/^KÏ' dans le costume de la pose. On se croirait au harem.

On ne s'ennuie pas dans cet atelier-là! Etc. Etc.

Il y a des artistes qui ont leurs tics.

Un sculpteur, M. Giron de Busaieigues, qui est docteur en médecine et a été député, est « très ^cntii ;^ si on consent à apprendre avec lui Tanatomie, c'est-à-dire les noms des os et ceux des muscles.

Les femmes qui ont passé par son atelier émaillent dès lors leur langage de considérations fort amusantes sur le métacarpien, le p'tit hia^ le trijumeau, etc. etc.

Déjeuners en tête à tête, cigarettes fumées de compagnie, parties de campagne ou de canots sont fréquentes dans la vie commune des artistes et des modèles.

Quelquefois Tintimité devient plus grande, plus complète.

L'artiste v gagne rarement, car les modèles, camarades agréables, sont souvent des maîtresses

bien « collantes ». C'est du moins Tavis des peintres et sculpteurs qui en ont usé.

D'ailleurs, c'est là de la vie privé, dont il faut respecter le mur, Tartiste étant toujours bien libre, s'il a des divans et des coussins dans son atelier, de s*en servir.

Pourtant, il ferait bien d'écouter le conseil que M. de La BédoUière donnait très prudhommesquement à ses frères, il y a quarante ans :

« O jeunes artistes, écrivait-il, a propos des « modèles, regardez-les froidement ; ne voyez « dans votre modèle qu'une gracieuse statue ; « n'essayez pas de devenir le Pymalion de cette « blanche Galathée, et méditez ce vers proverbial : « Qîiidquid id est^ timeo Danaos et doua ferentes, 2>

Quand elles posent à plusieurs chez un même

156 MODÈLES D^AïcTISTEîl

artiste, elles s'amusent entre elles â des jeux innocents.

On rit encore dans les ateliers de la niche que fît un jour Lisette, chez le peintre Saubez à la négresse Cora.

Celle-ci s'étant endormie pendant un repos, Lisette lui passsa sur tout le corps^ une double couche de couleur : bleu de Prusse et jaune de chrome.

Quand Cora s'éveilla et voulut se laver^ les deux teintes se mélangèrent et la pauvre noire en devint toute... verte.

Peu instruites, les modèles femmes sont souvent fort crédules. Les rapins en profitent pour leur monter ce qu'ils appellent de « formidables bateaux ».

On s'était mis à raconter le plus sérieusement du monde que le sculpteur Royer était féroce avec ses modèles; qu'il les traitait en esclaves, les martyrisait, les torturait, les marquait au fer

Bamboula.

Modèle et hitteiir pose par intermittences', entre temps ^ lutte che^ Marseille.

rouge, les faisant se taire par des menaces terribles.

Personne n'osait plus poser chez lui.

Le malheureux avait commencé un Temps découvrant la Vérité^ et il voulait retoucher la déesse dont il n'était pas satisfait.

Tous les modèles auxquels il s'adressa refusèrent sous un prétexte ou un autre.

Il était désolé car le Salon approchait.

Heureusement, une curieuse, Henriette, eût le courage d'affronter le monstre dans son antre.

Royer la traita en véritable bienfaitrice et la trouva si parfaite qu'il refit entièrement sa statue d'après elle.

Le charme était rompu. La légende détruite. ★

Certains modèles égaient leurs loisirs en exerçant leur ancien métier.

Celle-là fait des chapeaux, celle-ci taille des robes, pour elles et leurs amies.

M., le modèle favori de M. Rochegrosse a un talent spécial pour draper les étoffes à l'orientale, combiner les couleurs et les faire chatoyer en véritable asiatique.

Tous les peintres qui la connaissent apprécient ce savoir faire et lui demandent souvent assistance pour vêtir leurs modèles quand iU composent un tableau.

Cest elle qui a drapé la Ihéodora de Benjamin Constant dont elle a également posé la tête.

Pauline Saucez, une ex-giletière toute mignonne, mais douée d'une poitrine merveilleusement développée et que ne ferait pas présager sa petite taille, fût un jour l'héroïne d'une aventure assez singulière et qu'on ne put jamais tirer au clair.

Elle rencontra dans l'atelier des élèves du peintre Krug, une dame, d'un certain âge, qui était chanoinesse. Celle-ci lui demanda de poser l'ensemble pour un sculpteur amateur, chez qui elle la conduirait. Comme elle offrait un bon salaire, Pauline accepta.

L'amateur portait une très-longue blouse blanche, il avait la face glabre, et restait toujours la tête couverte.

Il essaya d'abord de photographier Pauline mais n'y put parvenir.

l6ô MODÈLES d'artistes

Il entreprit alors, d'après elle, une statue de r Espérance,

Or, Pauline trouvait ses manières bizarres ; elle le sentait toujours attacher sur elle un regard singulier: il mettait sa blouse avant d'entrer dans l'atelier ; et en prenant ses mesures, il tremblait comme la feuille. A des riens, à des indices instinctivement saisis, Pauline crût deviner en lui un prêtre, un « curé » comme elle dit, et commença d'avoir peur.

Un jour, la chanoinesse l'ayant laissée seule un instant avec l'amateur, celui-ci lui parut plus singulier, plus ému, plus troublé que jamais; son regard l'effraya. Elle eût peur tout à fait, s'enfuit, rejoignit la chanoinesse sur le carré, lui déclara qu'elle savait tout et la supplia de ne pas la laisser seule avec « le curé ».

La chanoinesse nia que le sculpteur fût prêtre, mais offrit à Pauline d'assister aux séances en en diminuant le prix.

Pauline ne cherchait qu'un prétexte. Celui ci lui parût bon. Elle ôe fît payer et ne reparut plus à l'atelier.

Mais elle demeure convaincue qu'elle a failli être livrée par une chanoinesse à un prêtre lubrique.

Désignation : Pauline a posé le Dernier voile du sculpteur Bouret, et la petite blonde si rieuse,

LA VIE DES MODÈLES l6l

dans le Passeur de Bayard qu'on retrouve partout en chromo.

Rien à dire de la vie des modèles hommes qui, lorsqu'ils ne sont pas Italiens, exercent souvent un autre métier. Plusieurs sont lutteurs, d'au-

tres, jolis messieurs a accroche- £ cœur.

Les peintres font de leur mieux pour se débarrasser de ceux-ci.

Leur vie en général n'est guère intéressante.

On pourrait rappeler celle d'un nègre, le prince Salem de Tombouctou, qui, ayant servi pendant la guerre de 1870, était décoré de la légion d'honneur, et vivait d'une petite pension. Mais il eut des malheurs politiques, se trouva sans ressources et débuta chez Gustave Boulanger.

Une anecdote, seulement, en passant.

Un modèle italien, fort beau, posait lorsqu'il avait treize ans, chez une jeune artiste très riche, très belle et entièrement libre de ses mouvements.

Or, elle lui témoignait uné très grande sympathie, lui donnait mille bibelots, le payait fort

cher, le caressait, et, souvent^ remmenait dans sa chambre pour lui offrir des friandises.

Elle Fembrassait, s'intéressait à lui de très près l'appelait — Mon enfant ! Mon chéri !

L'autre répondait à ces avances en balbutiant, ne savait que dire, et finissait par pleurer.

Finalement, elle le congédia.

Le modèle dont il s'agit, ajoute après avoir raconté cette anecdote :

— Ah! je ne serais plus si bête, maintenant!... Mais ça ne m'est plus jamais arrivé.

n moment gai pour les rapins et pour les modèles c'est l'approche du Salon, ^ la remise des œuvres, et, plus particulièrement, le aernier jour de la réception des tableaux.

Ce jour-là, les élèves de tous les ateliers vont faire la haie aux abords de la porte d'entrée ; les modèles les accompagnent et ils accueillent les toiles retardataires par des huées ou des acclamations.

A cette date, les Champs-Elysées, si calmes d'habitude, deviennent bruyants comme les rues de Montmartre,

On y rencontre un déploiement inusité de sergents de ville. Et les malheureux sont les têtes de Turc sur lesquelles s'excerce naturellement l'esprit des rapins et des modèles.

On les raille, on les hue s'ils se fâchent, on tait les cent coups pour leur être désagréable.

L'an dernier, avisant un modèle, Louise B. une grande fille dégingandée et joyeuse, toute la bande se mit à l'acclamer aux cris de :

— Vive Louise Michel.' On ajouta :

— Portons la en triomnhe.

Et Louise fût hissée sur des épaules vigoureuses.

Les sergents de ville voyant une femme émerger de la foule, crurent qu'effectivement la vieille anarchiste essayait de fomenter des troubles, et

chargèrent.

. ^ On les accueillit à coups d'œuts ô< à la coque.

Mais, enfin, quoique couverts d'albumine, ils triomphèrent.

Ils parvinrent aux soutiens de Louise, Tempoignèrent, la conduisirent au poste, et la pauvre fille y eût passé la nuit, si quelques rapins dévoués n'étaient venus démontrer au brigadier que ce n'était pas Louise Michel.

Cette année, même petite fête, compliquée de la présence de Sarah Brown.

Celle-ci, on ne sait pourquoi, a la police en haine ; elle ne peut voir un sergent de ville sans désirer le « faire enrager » et, dans les groupes, elle, excitait tous ses camarades à faire du bruit, à refuser de circuler.

Comme les gardiens de la paix persistaient a vouloir faire « circuler » on jeta Sarah dans un fiacre, deux élèves conduisirent le cheval par la bride, comme un char triomphateur et, à la suite, les autres se formèrent en monôme, en hurlant:

— : Vive Sarah I

On descendit les Champs-Elysées, au pas, au grand ébahissement des promeneurs.

Or, les élèves de l'atelier Julian se trouvaient en majorité. Ils se mirent à crier malicieusement :

— Vive Boulanger !

Avec cette restriction mentale qu'il s'agissait de leur professeur Gustave et non du général Ernest.

Cette fois, les agents se fâchèrent. Il y eût poursuite. On put voir un fiacre courant autour de la place de la Concorde, suivi de trois cents rapins, que suivaient trente sergents de ville.

Ceux-ci furent enfin vainqueurs^ comme toujours.

Us saisirent la voiture et... arrêtèrent ît cocher: Sarah et ses amis avaientenjambé la capote.

l66 MODÈLES d'artistes

Ce fut sur Tinstigation du modèle qu'on alla réclamer au poste le pauvre automédon, bien innocent.

Le lendemain, les ateliers envoyèrent aux journaux une protestation pour apprendre à la France qu'ils avaient voulu acclamer non le soldat mais l'artiste.

Au vernissage, les peintres non mariés enmènent souventle modèle qui leur a posé leur « Salon ».

Elles aiment à se contempler au mur, sont heureuses de se voir à la cimaise, écoutent avec délices les critiques et les éloges qu'on fait de « leur » tableau.

Ce jour-là, seulement, elles sont vaniteuses, orgueilleuses, affectées.

Et on le leur permet.

Mais, en toute autre circonstance, la modestie et le bon garçonisme leur sont recommandés par les rapins et leurs collègues.

Je me rappellerai toujours, à ce propos, une répartie de cette Sarah Brown dont je parlais plus haut.

Devant elle, une petite femme maigre qui pose les bras et la main, se vantait d'avoir les plus jolies mains de Paris, disant que tous les peintres

la recherchaient, qu'on avait fait de sa main plus

de dix moulages:

— Oh! là, là! fit Sarah. Voilà bien de quoi faire ta Sophie. Ne dirait-on pasque t'as posé pour les bras de la Vénus de Miloi

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