CHAPITRE V
Qu'est-ce que la vertu ? — Quelques définitions aussi exactes que variées. — Vertu forcée. — Vertu voulue. — Les conseils d'une logeuse. — On ne se vend pas, on se donne ! — Essai de classification. — Ce que Julie pense de Lisette. — Ce que Lisette pense de Julie. — Histoire d'un pari. — Le modèle « modèle ». — Pour sa famille. — Les ambitions d'un ébéniste. — Les tribulations d'un louis d'or. — L'enlèvement des Sabines. — Mlle Messaline. — Mlles Coupeau. — De Cythère à Lesbos. — Glissons, mortels... — Pourquoi Mme X...fait de la sculpture, — Diane chez Mlle Z. — Oh 1 innocence !
Cest une question qu^on se pose avec anxiété:
— Les modèles sont-ils vertueux ?
Les sceptiques n'attendent pas la fin de laphrase pour hausser les épaules, et s'écrier :
— Comment peut-on parler de vertu à propos de gens qui passent leur vie à montrer leurs... jambes? Pourtant...
Et tout d'abord, qu'est-ce que la vertu ?
— C'est l'art de remporter le prix Montyon, a dit un chroniqueur.
— C'est de faire son devoir, et de veiller au pot au feu^ ajoute un bourgeois.
— C'est l'exactitude et l'immobilité, affirme un peintre à propos de ses modèles.
Et une petite dame caquette sur le tout :
— La vertu c'est des histoires. Une manière de faire pis que les autres, et de n'avoir Tair de rien; de prier le bon Dieu pour soi, et de laisser adorer ses seins par tout le monde.
Entre ces diverses définitions, il faut évidemment choisir; et afin de formuler une règle en réunir les éléments.
Certes, M. Camille Doucet, le sympathique secrétaire perpétuel de l'Académie française, n'a, dans ses archives, nulle pièce qui puisse étaDlir que le prix Montyon fût une seule fois décerné à un modèle.
On n en a jamais vu revendiquer la couronne et la dot de la rosière.
De là à nier qu'il n'y ait pas un modèle qui en soit digne, ily a aussi loin que de Paris à l'Odéon.
D'abord, une observation.
La profession de modèle n*est souvent qu'un pis aller.
Les belles fillles qui posent l'ensemble et qui sembleraient devoir être les plus dépravées, gâtent souvent la beauté de leur corps par une déplorable laideur de leur tête. Elles ne sont guère tentantes, malgré la pureté de leurs lignes. Et il y en a dont le tempérament les eut portées au vice, et qui surnagent malgré elles, comme des épaves dont la prostitution ne veut pas.
Celles-là sont, sinon pures, du moins peu débauchées, par grâce d'état.
C'est parmi elles surtout qu'on rencontre les modèles amoureux de leur métier. Elles sont toujours prêtes à se déshabiller, comme si, connaissant le peu d'attraits de leur figure, elles voulaient le faire oublier en faisant parade de leur nudité.
Elles ont de triomphants sourires quand un peintre qui avait fait la grimace en les voyant entrer dans son atelier, les contemple avec étonnement, une fois dévêtues.
C'est leur revanche, à elles.
Mais, il en est d'autres qui, volontairement, ne
Mlle Dh., (de TEldorado et des Menus-Plaisirs)
pose la tête pour les types arabes ou orientaux; a posé che^i Gutbert^ G. Gain, Sainpierre^ etc.
« font pas la vie »malgréles occasions qui s'offrent souvent.
Et il faut bien avouer qu'il y a plus de mérite, pour les modèles que pour toutes autres femmes^ à résister aux tentations.
La vie de l'atelier, les propos des peintres et des rapins, plutôt libres, ne sont pas pour donner à leur esprit une tournure virginale.
Et les jours de chômage sont si longs !
Un modèle — un de ceux dont tout le monde dit : c'est une bonne fille! — me faisait un jour ses confidences.
— Mon ambition, me disait-elle, serait d'avoir une fois d'un coup quelques centaines de francs à moi. Au moins je pourrais me mettre dans « mes bois ».
— Mais il faudrait faire votre ménage, vous occuper de tout...
— C'est vrai, mais j'aimerais encore mieux ça que vivre comme je vis.
Et, comme je la regardais, étonné, elle m'expliqua :
— Oui, en hiver, ça va bien. J'ai des séances toutes les semaines, et je puis payer mon loyer régulièrement. Mais, dam! il n'y a guère moyen de taire des économies. Alors, quand arrive l'été, les peintres sont partis, je ne gagne plus assez,
quelquefois rien du tout. Je ne paie pas ma pro priétaire. Et comme c'est une vieille gueuse, elle profice de ça pour me donner de mauvais con-
seils. « Fais comme les autres, me dit-elle. Tu es assez jolie pour ne pas revenir seule quand tu sors le soir. » Et je ne puis pas même amener coucher un vieux camarade, sans qu'elle vienne le lendemain, dès qu'il est parti, savoir s'il n'a rien laissé. Une fois même, elle m'a dit :
« C'est bien, ma fille, puisque c'est pour ton
plaisir, je ne te laisserai ^ a*^ rentrer à deux, avant que tu m'aies payée. »
Et la pauvre enfant ajouta, des larmes plein les yeux :
— Moi, vous savez, ce pain là me dégoûte. Je ne peux pas,., je ne crois pas que je pourrais jamais.
C'est là le sacitiment de beaucoup.
S'amuser, elles le veulent bien; se vendre, elles n'aiment pas ça.
D'ailleurs, celles qui ont du goût pour l'amour qu'on paie, ne tardent pas à lâcher le métier . les amants « sérieux » n'aiment guère une femme qui est obligée de se lever vers sept heures du matin pour courir à sa séance ; et puis, la noce fatigue, gâte rapidement les formes; et telle qui allume encore un viveur ne dit plus rien du tout à un artiste.
Cela amène une sorte de sélection continuelle en deux sections distinctes :
— Les modèles qui ont cessé ou cesseront bientôt de l'être.
— Les modèles qui le resteront.
Chacune de ces deux catégories regarde l'aut-îe avec étonnement.
Un jour, Julie P... — un ancien modèle de Chaplin qui fait maintenant les beaux jours du quartier Bréda et d'un ex-éditeur de musique — aperçut à l'Elysée-Montmartre un de ses amis très attaché aax pas d'une sorte de petite ouvrière, simplement vêtue, et qui venait de se livrer à un quadrille eflréné.
— Qu'est-ce que c'est que cette gosse-là, demanda-t-elle, je ne te la connaissais pas.
— C'est Lisette, un modèle.
— En activité ?
— Certes.
~ Et elle s'amuse de cette façon!... Il faut tout de
MODÈLES d'AkTISTES
même qu'elle ait un fichu courage pour aller se coller surla table de pose pendant des heures entières
après avoir chahuté comme ça toute la soirée... Oh mes jambes!...
Cela se passait un soir de bal masqué ; Julie, à qui la poudre va à ravir, portait triomphalement une robe XVIII* siècle à ramages et à paniers.
Et, des yeux, de Féventail^de la démarche^ elle s'efforçait d'attirer l'attention des promeneurs. On voyait bien qu'elle n'était pas venue là pour s'amuser!
Son camarade l'ayant quittée, revînt auprès de Lisette ; celle-ci qui s'était senti dévisager, avait, elle-même, examiné Julie.
— Quelle est cette femme-là? demanda-t-elle à son ami.
— Une collègue à toi, un modèle!
— Ça, un modèle ! fit Lisette avec une moue de dédain; puis, d'un ton convaincu :
— Si c'était un modèle sérieux, elle ne ferait pas la noce comme ça !
Ce sont là deux réponses qui peuvent paraître typiques. Mais il n'en faudrait pas trop incriminer Julie, ou admirer Lisette.
C'est si dur, les jours sans pain, et il est tant de femmes pour qui le charbon ou la Seine n'ont nul attrait.
Et combien qui sont honnêtes ayant toujours vécu dans l'aisance^ pourraient affirmer que, pauvres, elle n'aurait pas préféré à une existence de labeurs et de privations, une vie joyeuse, coupée seulement, par fois, de moments d'un ennui que d aucuns nomment plaisir^
l8o MODÈLES d'artistes
D'ailleurs, un « Monsieur sérieux » ça n'empêche pas les sentiments pour les camarades. Au contraire !
Un jour, Adèle, une belle fille qui posait l'en semble et les bras, arriva tout essouflée à l'atelie du jeune peintre B.
Elle se jeta, rieuse et hoquetante, sur un divan.
— Ah, ça, qu'est-ce qui te prend? demanda l'artiste.
— Il me prend que c'est bien amusant.
— Mais, quoi?
— Imagine-toi, mon cher, qu'un jeune gommeux passe sa vie à me suivre depuis trois ans. Oui, depuis trois ans ! Il est très riche, paraît-il, car il m'a souvent proposé des promenades dans son coupé. Moi, je me moque de lui, parce qu'il a l'air trop amoureux. Aujourd'hui, je l'ai encore rencontré : il m'a déclaré qu'il tenait à ma disposition un appartement rue Fromentin, avec une voiture au mois, et tout ce qu'il faut pour s'en servir. Je lui ai ri au nez. Et je ris encore de me rappeler la figure qu'il a faite en me voyant éclater !
— Et que vas tu faire?
— Refuser parbleu!
— Refuser ! !...
— Tu voudrais peut être que j'accepte ? Dam !
LA VERTU DES MODÈLES l8l
— J'aime trop ma liberté pour ça. Et puis, il me déplaît, lui.
— Mais réfléchis un peu ma fille, c'est une position^ ça 1 Et tu sais, on s'use vite à la vie que tu mènes : poser tout le jour et t'amuser — de bon cœur — toute la nuit. Que feras-tu quand tu ne trouveras plus de séances?.... Je n'ai pas de conseils à te donner, mais à ta place, j'accepterais.
l82 MODÈLES d'artistes
— Ça, jamais.
Comme tu voudras. Travaillons !
Elle prit la pose, puis, au bout d'un instant :
— Enfin, toi-même, accepterais-tu de te « coller »?
— C'est autre chose.
— Eh bien ! je parie que tu te mettras la chaîne au pied avant moi!
Le peintre sourit sceptiquement et poursuivit son travail.
11 ne revit pas le modèle pendantplusieurs mois. Comme il préparait son Salon de 1888, il eût besoin d'un bras trèsélégant,mais il ne le trouvait pas.
— Ah ! si j'avais Adèle ! se disait-il avec regret en songeant au modèle, qui avait disparu depuis quelque temps.
Un matin, il entendit une voiture s'arrêter à sa porte. Et tout à coup, une femme en costume très élégant, rieuse, avec des bijoux en vrai or, se jeta à son cou.
— C'est moi, cria-t-elle, je viens te poser ton bras. J'ai appris ton ennui et me voilà.
Il la regarda du haut en bas, puis :
— Fichtre ! te voilà joliment requinquée. Quelles frusques ; ma princesse ! s'écria-t-il.
Adèle, éclata de rire.
— J'ai perdu mon pari, répondit-elle. Jai suivi tes conseils, et écouté mon amoureux. Nous som-
lA VERTU DÈS MODÈLES 183
mes ensemble rue Fromentin. Il est jaloux comme un tigre, et j'ai du lui tirer une carotte pour venir te sortir d'embarras. Il m'adore. Il veut m'épouser.
— Et toi ?
— Moi... tu vas bien rire... j'en suis folle I
Il y aura prochainement une mésalliance dans |a bourgeoisie bien rentée.
Il y a des degrés dans le vice des modèles.
Il y a même dans leur monde des vertus parfaites, dignes de l'antique.
Le Tout Paris connaît un modèle féminin, qui est véritablement le modèle « modèle ».
J'entends que le tout Paris connaît Marie Re-
nard de vue, pour l'avoir admirée au salon dernier.
Devinez un peu en quelle toile?
Tout simplement dans la Femme au masque de M. Gervex, cette femme sans visage qui fit tant jaser et dont on attribua les jambes élancées, les seins hardis, les hanches harmonieuses à des femmes du monde, à des actrices, à des petites bourgeoises, voire à une princesse !
C'est tout bonnement le portrait en peau de Marie Renard, le phénix des modèles :
Elle vit avec une vieille mère, d'une vie toute d'intérieur, dans un petit appartement que décorent des études, dons des peintres pour qui elle pose.
Elle a un maintien des plus réservés, parle fort peu, n'a pas une aventure à conter.
On la croirait de quelque bonne famille de bourgeoisie.
Et les peintres l'adorent à cause de son exactitude, de l'intelligence de ses poses, et de la certitude où ils peuvent être qu'aucune fugue du modèle ne viendra interrompre un tableau commencé.
Tous essaient de l'enlever à Mme Madeleine Lemaire, qui l'accapare.
C'est Marie en effet qui pose la plupart des figures de cette charmante artiste. On la voit au
premier ou au second plan de presque toutes ses compositions, en parisienne élégante et coquette. On la retrouve dans la plupart des aquarelles peintes par Mme Lemaire çour TA bbe Constantin, des éditeurs Boussod et Valadon.
C'est là la récompense de sa vertu ; les peintres la définissent : une jolie femme qui pose les fleurs de Madeleine Lemaire.
D'autres, moins connues, sont d'un exemple
aussi édifiant.
Unequihabite les environs du faubourg St-Martin subvient, par son seul travail, aux besoins d'un père infirme et de toute une ribambelle de marmots gourmands etpiaillards.
l86 MODÈLES D ARTISTES
Dès huit heures elle est à l'atelier ; elle fait séance du matin et séance de Taprès-midi^ chaque fois qu'elle le peut.
Et le soir, elle figure à la Gaîté, sous la lumière crue du gaz, dans les courants d'air de la scène.
Elle n'a guère envie d'écouter les propos des suiveurs d'actrices, quand elle rentre chez elle : elle est bien trop fatiguée ! . . .
Cette autre est mariée à un ouvrier ébéniste. Très belle, très-intelligente, exacte, elle a tout de suite été distinguée par les maîtres. M. Jules Lefèvre l'a longtemps employée.
Elle vivait simplement avec son mari, tous Jeux s'efforçant d'économiser le plus d'argent possible pour que l'homme puisse s'établir.
Enfin, ils réunirent quelques millierb de francs et partirent pour Nice, monter un atelier d'ébénisterie.
M. Lefèvre avait commencé d'après elle plusieurs études qu'il dût interrompre.
— Bah! dit-il, elle me reviendra un jour ou l'autre, s'ils font de mauvaises affaires I
J'ai dit plus haut qu'à côté du modèle entière-
ment pur, il y a le modèle qui s'amuse sans que du moins, on lui puisse reprocher la vénalité.
Une aventure, à ce propos, arrivée à la jeune Lisette, dont il a déjà été question.
Lisette a la réputation d'une passionnée, ce qu'on nomme, dans l'argot spécial, «une femme à béguins ». Quand un homme lui plaît, elle ne prend guère de détours pour le lui faire comprendre.
Un soir, elle rencontre dans une brasserie du quartier Latin, un potâche tout jeune, dix-huit ansàpeine, mais, suivant son expression:
— Un blond gentil à croquer.
Elle lui lance des œillades, elle cherche sont pied sous la table. Et comme l'autre, timide, n'ose répondre à ces avances, elle s'approche de lui et demande :
— Voulez-vous m*ofîrir un bock, monsieur?
— Avec plaisir.
Cinq minutes après elle le tutoyait. Une heure après, elle l'emmena. Et, à peine dans la rue l'embrassa...
Le lendemain matin, dès sept heures, tandis que Lisette dormait encore, le potache s'éveilla ; obligé d'aller au bahut, il se leva en baillant, s'habilla sans bruit et, au moment de partir, n'osant pas croire sans doute qu'il existât au Quartier des femmes susce;|;^tibles de l'aimer pour lui-
l88 MODÈLES d'artistes
même, il déposa discrètement un louis sur la cheminée.
Lisette dormait encore ; elle aperçut la pièce d'or en s'éveillant. Elle entra dans une fureur noire.
— Goujat! faisait-elle, goujat! et pis encore. Et elle raconta à tous ses smis et amies ce qu'elle appelait « son affront ».
Le soir, elle chercha son potache dans toutes les brasseries, et, lorsqu'elle l'eût découvert, elle l'accabla d'injures dont la plus polie était : sale mufle.
Puis tout a coup, elle sortit la main de sa poche et lui jeta son louis à la figure.
Le potache ne savait où se cacher.
Lisette le raillait maintenant amèrement :
— Imbécile, va, qui crois qu'on a des femmes comme moi en les payant! On voit bien que tu n'as jamais connu que des traînées dignes de toi.
Et elle sortit en répétant le mot : Imbécile.
Notez que depuis trois jours, elle n'avait pas trouvé de séance de pose !
Ce qui n'est guère fait pour pousser les modèles à la vertu, c'est Tobligation où ils se trouvent parfois de poser en groupe. Hommes et femmes entremêlent leurs nudités en des enlacements qui pour être commandés, n'en ont pas moins parfois un certain charme.
Quand, dans les ateliers d^élèves, on organise ainsi des groupements, les rapins s'amusent avec une joie malicieuse à observer, à commenter, les sensations des figurants.
Un matin, à Tatelier C. une fort jolie fille vint demander de l'ouvrage. Il y avait déjà sur la table de pose un modèle homme, un Italien, un superbe mâle aux cheveux noirs, aux grands yeux brillants^ aux muscles saillants et durs.
Comme celle qui arrivait paraissait fort bien faite on la fit déshabiller pour en mieux juger.
Les apparences n'étaient pas trompeuses, elle avait un corps très bien bâti, avec une peau fine, i blanche, où les veines peignaient en raies bleues la vibrante jeunesse.
On l'admira.
L'Italien faisait comme les rapins et, comme beaucoup d'entre eux, il ne pût rester insensible aux charmes très piquants de la nouvelle venue.
On voulut lui faire une bonne tarce ; et, pour essayer, on déclara à la jeune femme qu'elle allait poser un groupe, et figurer avec l'Italien un enlèvement desSabines.
L'Italien devait la prendre dans ses bras et, d'une main la serrant contre sa poitrine, brandii son épée de l'autre main.
Ce fut tait.
Plus de cinq minutes on laissa les deux modèles groupés, les rapins riant comme des fous à contempler l'Italien suant à grosses gouttes, frissonnant de tous ses membres au contact de cette superbe fille.
Pauline Saucey,
modèle d'ensemble — spécialité pour le torse a posé che:^ MM. Bouret, Bayardy etc.
On en eût enfin pitié, et il put se reposer. Il avait la face toute congestionnée.
Mais il rit d'un gros rire et regardant la fille :
— Nous recommencerons quand tu voudras, lui dit-il.
Elle, délurée, répondit :
— Repasse quand tu sentiras un peu moins Tail, mon petit l
Et les élèves d'éclater!...
Des modèles-femmes poussent à Textrême la passion du plaisir pour le plaisir.
On cite dans toutes les académies l'exemple de Louise B., une bonne fille, pas très belle, pastrès intelligente, mais si vaillante à la fête.
Une ou deux lois par semaine, elle apparaît dans les ateliers^ y ramasse une bande de cinq ou six des plus beaux gars, et les enmène.
On fait des provisions et Ton se rend chez elle.
Là, Torgie commence. La charcuterie, la volaille et les viandes froides encombrent la table, pêle mêle avec les litres à seize, et, quelquefois, quand on est riche, la bouteille de Champagne à 3 fr.50.
On mange, on boit, on se gave, on se grise avec des rires fous et une liberté de proposet de g estes dont Pontoise ne se fait nulle idée.
Comme la chambre est petite, il fait trèschaud ; pour se rafraîchir, au lieu d'ouvrir la fenêtre, on se met à son aise.
Et..,
... Le lit est à côté de la table.
Louise et ses hôtes ne quittent la chambre que lelendemain vers midi.
Tous les rapins y passent ainsi, par fournées successives, pourvu qu'ils ne soient ni trop laids ni trop malingres.
Et les héros de ces agapes messaliniennes en ont pour des semaines à se raconter leurs effarantes prouesses.
D'autres modèles ont un goût prononcé pour les liqueurs fortes.
Elles sont detoutesles petites fêtes que s'offrent les rapins, à une occasion quelconque, une bienvenue, le succès d'un camarade, etc.
Et, une fois en train, il n'y a plus à les pousser.
Elles acceptent un verre après l'autre, et lèvent le coude jusqu'à épuisement ou jusqu'à ce qu'elles roulent au bas de la table de pose.
Cest alors au « massier » de l'atelier que revient le périlleux honneur de les reconduire à leur famille ou à leurs amants.
Adrienne modèle de tête^ a posé che^ MM, lioll, Boulanger, Gêrome.
Autre vice, très répandu dans le monde où Ton pose. Et à un degré souventdangereux pour la santé etles formes des modèles.
Perversion raffinée, toute féminine, qui semble en ces derniers temps s'être étendue considérablement.
D'où vient cette dépravation?
De bien des choses : de l'influence du milieu, des invitations des petites camarades, de la laideur du visage qui rend souvent toute autre satisfaction impossible, d'un trouble de l'imagination.
Ou bien^ des habitudes de jeunesse, développées par la promiscuité où croupissent les familles des modèles.
Ou encore, il faut bien le dire, des mauvais conseils de ceux qui les emploient.
Nous n'étonnerons personne en affirmant qu'il y a, dans le monde des arts comme dans tous les mondes, des débauchés que le spectacle du vice affriole.
De là à pousser les modèles aux tendresses anormales il n'y a pas loin; et les occasions sont trop nombreuses pour qu*on n'y arrive pas.
Mais, glissons... On devine les détails qu'on pourrait ajouter sur se sujet.
Disons seulement que l'augmentation du nombre des femmes artistes a également contribué à
développer chez les modèles les goûts ou, du moins, les habitudes chères à Sapho.
Un exemple :
Non loin du parc Monceau, dans un hôtel des plus luxueux, habite une fort jolie femme très légitimement mariée à Monsieur X.
Cette femme s'est mise à faire de la sculpture depuis plusieurs années.
Elle a loué u)i atelier aux boulevards extérieurs, et ses envois au Salon, signés d'un nom de guerre, n'ont pas passé inaperçus.
Ses statues représentent toujours des femmes ; nul homme n'est admis en son atelier; et les initiés commencent à chuchoter.
On parle de merveilles entassées dans cet atelier: divans profonds comme des tombeaux, tapis où le pied enfonce jusqu'à la cheville, coussins dignes du Shah de Perse ; et d'orgies sans nom en cette petite maison.
Qu'ya-t-il de vrai dans tout cela?
Un modèle dont on trouvera le portrait en ce livre a posé chez madame X.
Dès les premiers jours elle fut étonnée de la bienveillance de l'artiste ; c'étaient, chaque fois, des invitations à déjeuner, des séances payées double et suivies de promenades dans la voiture du sculpteur.
Bientôt, elle sut à quoi s'en tenir.
LA VF.RTU DES MODÈLES
Mme X., louait avec des détails pleins de sous entendus, ses formes affinées, sa face un peu bes-
tiale, aux lèvres longues, aux mâchoires fortes, aux narines larges.
Elle eut d'abord un moment de dégoût, de résistance. Elle cessa brusquement d'aller à ses séances.
Mme X. la rechercha, lui fit des offres très généreuses; elle résista encore.
Alors la sculpteur lui proposa de n'être rien de plus pour elle qu'une amie, mais une amie de tous les jours, de tous les instants.
Elle accepta :
Les deux intimes ne se quittaient plus.
Puis, le modèle eût des chagrins, un amant qui l'abandonna, une fureur, une colère rageuse; Mme X. se fit consolatrice, confesseuse ; et... un beau jour, triompha au milieu d'une crise de larmes.
Il y eut pour les deux femmes^ un moment de passion immodérée. Le modèle se livrait toute, sa colère contre les hommes se trouvant fortifiée par les voluptés nouvelles qu'elle découvrait. Elle s'était fait couper les cheveux et les portait courts avec une raie sur le front.
Mais cela ne pouvait durer. La pauvre fille en tomba malade, demi épuisée, demi-folle, crachant le sang.
Mme X. voulait la soigner comme une mère. Les parents prévenus intervinrent : le modèle
les avait quittés un an auparavant pour suivre un amant. Ils profitèrent de sa fièvre pour la faire rentrer au bercail...
Elle a guéri physiquement et moralement ; et l'on affirme qu'elle va se décider à épouser un jeune employé qui Taimait avant sa fugue et qui malgré tout, vient, une seconde fois, de demander sa main.
Tout est bien qui finit bien.
Empressons nous d'ajouter pour clore cette courte mais indispensable digression que certains modèles résistent vaillamment aux tentations de cette nature, et montrent pour elles, la plus profonde aversion.
C'est le cas d'une Diane que Falguière a bien souvent employée pour sa robustesse gracieuse.
Dans le monde des arts, on fait mille cancans sur une femme-peintre bien connue que nous ne voulons pas nommer ici : ses amitiés féminines, son célibat prolongé malgré son talent et sa réputation, ses costumes ont donné lieu à mille commentaires plus malveillants que véridiques.
A tort ou à raison, Diane crût aux racontars.
Des modèles disaient qu'une femme ne pouvait poser chez Mlle Z. , sans...
Curieuse comme une fille d'Eve, et d'ailleurs sûre d'elle, Diane voulut braver le monstre dans son antre.
Elle obtint d'être engagée par l'artiste. Puis, après une séance de pose où ne se passa rien d'anormal, elle lui dit :
— Je n'étais venue poser chez vous que pour savoir si vous étiez une femme ou un homme. Je suis fixée. Je ne reviendrai plus.
On affirme que Mlle Z... a beaucoup ri de Mlle St-Thomas.
Pour clore ce chapitre qui pourrait, à tort, faire croire à une dépravation exclusive, ajoutons que, à côté du vice éhonté, de la frénésie du plaisir, ou de la vertu par force majeure, se trouve aussi chez les modèles, l'innocence la plus candide.
Voici un mot qui le prouvera. On avait dit à la petite Juliette que le sculpteur D... avait besoin d'un modèle pour poser une vierge toute jeune.
Juliette courut chez D... et se déshabilla.
Elle était de formes menues et bien dessinées, les jambes fines, les extrémités délicates, la gorge à peine naissante^ mais d'un si joli contour! Et bien qu'elle ait dix-sept ans sonnés on lui en eût à peine donné quatorze si... malheureusement...
Le sculpteur la fit hancher, lever le bras^ tourner, virer^ la regarda sur toutes les faces, admira ses lignes harmoniques et conclut :
— C'est très-bien, ma petite, et je te prendrais volontiers. Seulement, il faudrait faire couper tout cela.
Et il désignait les mèches folles qui ombrageaint un peu trop... le front de la jeune fille.
— Je veux bien, répondit Juliette, mais il faudra que je demande à ma mère 1