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CHAPITRE VI

Un roman de Jules Janin. — Dernière incarnation de la « Renommée. » — L'ankylose et les courants d'air. . — Les antécédents d'un coiffeur. — Le soleil de l'Art. — Charité artistique. — Les modèles qui s'enrichissent. — Con;ungo. — De larueMouffetard au quartier de l'Europe. — Mme de la Tétonnière se régénère. — Li père de Clélie. — Une cliente de la Régie. — Suicide manqué. — Le drame de la rue Geoffroy-Marie. — Une future étoile. — Des inconvénients de l'embonpoint.

ules Janin a raconté Thistoire d'un modèle qui, demeuré toujours chaste et pur^ fut rencontré et aimé par un gentilhomme qui l'épousa et en fit une grande dame, situation dont elle était digne.

Mais Jules Janin, en même temps que fin critique, était romancier d'imagination, et c'est un roman qu^l a conté là.

A la vérité, on affirme qu'il y a au fond d'un antique château de Bavière, une très vieille duchesse douairière dont le nom figure avec éclat sur VAlmanach de Gotha ^ et qui, dans sa jeunesse, aurait vécu de la pose : on conte même

que, danseuse bien connue à VAsUc, elle aurait posé la Renommée de Paul Delaroche (voir plus haut ).

Mais la Bavière est si loin...

La vérité est que les modèles finissent en général d'une façon infiniment plus prosaïque.

Quelques-uns, des hommes surtout, exercent la profession jusqu'à un âge très avancé.

Mais le métier a ses dangers et ses inconvénients.

L'immobilité prolongée amasse le sang aux jointures; la circulation devient vicieuse, les muscles perdent de leur tonicité; il se produit des ankyloses, des engorgements; et les modèles se voient en proie à des douleurs qui leur rendent la pose impossible.

Puis, les courants d'air, les brusques et fréquents changements de température, altè^ rent la santé.

Alors, les uns abandonnent complètement la partie et, désolés de ne pouvoir plus exercer un

métier qui leur valut des triomphes plastiques, ne veulent plus avoir rien de commun avec Fart et cherchent ailleurs leur gagne-pain.

Ce fut jadis le cas du polonais Brzozomwski lequel eût une grande réputation dans les ateliers.

Fatigué, incapable déposer, sentant ses muscles s'en aller, ses lignes si correctes s'épaissir, il se fit coiffeur, mais mourut avec le mépris non corrigé de son second métier.

D'autres, au contraire, ne peuvent se détacher de la vie des ateliers, et, repoussés de la table de pose, se font marchands de crayons, de pinceaux, de brosses, afin d'avoir encore des relations avec les peintres.

Certains, ayant la bosse de Tindustrie, écono-

misent quelques sous et tententla chance dans une profession attenante à leur métier primitif.

Tel, jadis, le père Suisse qui fonda un atelier resté célèbre et par lequel passèrent beaucoup de peintres aujourd'hui connus et estimés.

Le père Suisse avait été modèle lui même et il donnait à ceux qui posaient chez lui de brusques mais excellents conseils.

Tel, aujourd'hui, Colarossi qui dirigé sur la rive gauche une académie très-fréquentée.

Tel encore, D. Socci, le fondateur de l'agence dont j'ai parlé plus haut»

Socci, il est vrai, n'a pas totalement abandonné le métier et l'exerce encore dans les jours difficiles de sa nouvelle industrie. Lorsqu'on demande à l'agence un modèle classique, il va lui-même s'offrir tout d'abord à l'artiste.

D'autres, vivent de la pose jusqu'à épuisement.

Quand ils l'abandonnent^ ils sont incapables de tout métier et ne peuvent plus vivre que de la charité publique.

Le vieux Lambert faillit, ainsi, tomber à la mendicité*

Mais il avait su se faire apprécier de la plupart des artistes, pour son intelligence et son dévouement. Et plusieurs des plus estimés, parmi lesquels Bonnat, Gérôme, organisèrent à son profit une

vente de dessins et de toiles dont le produit a servi à lui constituer une petite pension.

Il en est qui se sentent pris d'un beau feu artistique et se mettent eux-mêmes à la peinture. Ils travaillent avec une conscience admirable, la plupart du temps sans grand résultat. Mais leur propre estime leur suffit. Et ils se consolent aisément de ne faire aucun progrès et de n'arriver jamais à la célébrité.

Chose plus extraordinaire: certains trouvent moyen de s'enrichir, on se demande par quel prodige d'économie.

Un modèle nommé Dubas a laissé en mourant une somme de 20,000 francs à l'école des Beaux- Arts pour augmenter la pension des prix de Rome.

Un autre, trépassé Tannée dernière, lui a légué plus de cent mille francs destinés à fonder un prix annuel de paysage.

Et il en est plus d'un dont les héritiers ont l'heureuse surprise — classique — de la paillasse rembourrée de louis d'or.

Les modèles femmes n'exercent pas la profession si longtemps.

Les unes finissent par se marier: il est dans Paris plus d'une loge de concierge abritant une ancienne Vénus.

Ce sont en général, celles dont le corps seul a des charmes.

J'ai longtemps vu venir dans la cour de la maison où j'habitais, un très vieil aveugle conduit par une petite femme ronde comme une boule. L'aveugle jouait deFaccordéon ; la femme chantait la complainte du petit nègre :

Rendez-moi ma Guadeloupe Et ma Savane.

qu'elle prononçait consciencieusement « savate » Cette femme avait posé jadis et en était arrivé à

ce métier de chien d'aveugle par suite de Tarrondissement exagéré de ses formes.

Le plus grand nombre des modèles femmes qui sont jolies tournent à la galanterie.

On Ta vu dans le chapitre consacré à leur vertu, elles éprouvent mille tentations.

Les mauvais conseils et la paresse sont à mettre en première ligne.

Le jour où elles commencent à compter sur la bienveillance d'un amant pour leur subsistance, au lieu de ne lui demandei que les plaisirs de Tamour en gagnant elles-mêmes le pain quotidien, elles sont prises dans Tengrenage.

Elles commencent par perdre l'habitude de se lever matin.

Elles se fanent à faire la noce.

Elles se fatiguent au point d'être incapables de garder la pose pendant les quarante minutes réglementaires et comme il faut bien manger, elles remplacent le premier amant qui les aidait à joindre les deux bouts, par un second qui subvient seul à leur entretien.

Après un deuxième ou un troisième abandon, elles arrivent rapidement à Taraant d'une nuit.

Al'ors, si la chance les favorise, elles abandonnent Montmartre ou Montparnasse pour le quartier de l'Europe; on les rencontre dans les restaurants de nuit, soupant en joyeuse compagnie, ou attendant compagnie pour souper.

Si elles ont la guigne, elles restent parquées dans les basses sphères de la prostitution de quartier^ les brasseries de femmes du boulevard Saint-

Michel, OU les brasseries à femmes du quartier Pigalle.

On les retrouve finalement sur le trottoir ou dans les^ Mazas de l'amour, ayant perdu toute trace de ce qui fit naguère leur gagne pain : la beauté plastique.

Quelques-unes pourtant persistent à vivre sur la branche tantôt de pose, tantôt d'amour.

Entre deux bordées de fête^ elles accordent quelques séances à un peintre quelconque, qui aurait d'ailleurs bien tort de commencer d'après elles une étude sérieuse : il serait sans doute forcé de l'interrompre au beau milieu pour cause de « lâchage ».

Mme de la Tétonnière, qui a encore par moment des intermittences de travail, les explique ainsi :

— Je pose, parce que je ne sais plus coudre, et que, de temps en temps, j'ai besoin de me retremper dans le travail.

La. question est de savoir s'il s'agit là d'un retrempage physique ou d'un retrempage moral.

Des femmes, même en vieillissant, ne peuvent se résigner à abandonner la table de pose : elles ne se voient pas vieillir.

II y avait une fois un modèle qui posait pour la

main et pour le pied, et, à cause de cette raison, s'était fait faire des cartes de visite ainsi libellées :

M-"^ Brézé Beaux pieds^ Beaux mains.

Sur le tard, ses doigts se déformant^ elle s'avisa qu'elle pourrait poser l'ensemble ; — elle avait alors plus de 45 ans; — elle s'en fut dans une académie, et se déshabilla. Les rapins, la voyant à 'demi-folle, lui« montèrent un bateau» ! Ils s'extasièrent sur sa croupe opulente, et l'envoyèrent à Bayard qui, dirent-ils, cherchait précisément des femmes, posant le dos et les reins.

Quand elle se présenta, il y avait plusieurs personnes dans l'atelier.

— Monsieur Bayard? demanda-t-elle.

— C'est moi ! fit le peintre.

Alors, sans mot dire, elle lui tourna... le dos, puis soulevant ses jupes et sa chemise — elle n'avait pas de pantalon — elle cambra la croupe, et, triomphante, s'écria :

— Comment trouvez-vous le bouillon?

Inutile d'ajouter que le peintre la pria d'allei

exhiber ses chairs ailleurs.

En dehors du mariage, brillant ou conforme à leur position, il n'y a guère pour les modèles que

deux façons de sortir de leur condition : la maladie ou la mort.

La maladie qui les déforme, les maigrit, les défigure.

Elle les mène à l'hôpital.

Si elles n'en sortent pas les pieds en avant, elles sont contraintes de reprendre leur ancien métier, la couture ou les modes.

Clélie, une jolie fille à Ténigmatique sourire, si naïvement vaniteuse, qu'elle vous disait avec un sérieux à faire éclater :

— Mon père était médecin; mais c'est un métier qui n'est pas drôle, aussi je fais croire qu'il était maçon ! s'était sentie atteinte d'un mal inguérissable, triste souvenir à elle laissé par un fort beau gars qu'elle avait follement aimé.

Elle dépérissait à vue d'œil, sa- peau se terrait,

ses yeux se creusaient, elle s'en fut se refaire à la campagne. Elle y est restée à faire de la couture n'osant pas rentrer à Paris tant la maladie et surtout le remède l'avait enlaidie.

L'amour féminin, autre maladie fréquente en enlève plusieurs à la pose, on l'a vu au courant de ce volume.

La mort naturelle est chose fort commune dans le monde des modèles.

Très- peu même meurent ailleurs que dans leur lit ou dans un lit d'hôpital.

Pourtant, on en cite qui se suicidèrent.

Chose curieuse, elles recourent alors le plus souvent à des moyens affreux et d'une efficacité

dans des souffrances horribles : la pauvre fille

douteuse.

La belle Laure qui a posé la Chloé de M. Jules Lefèbv^re, était douée d'un père ivrogne, d'un 11 ère souteneur et d'un amant qui ne lui donnait que de médiocres satisfactions.

Lasse de la vie, elle fit un jour bouillir deux paquets d'allumettes dans une casserolée d'eau et avala le tout.

Elle mit huit jours à mourir

n'avait pai le vice bien portant : commb' dit Zola.

Coïncidence curieuse : peu après, son amant, puis le commis de son amant se suicidèrent à leur tour.

L'intusion d'allumettes de la régie a été employée par plusieurs modèles avec succès.

Quant aux tentatives de suicides avortées, on ne les compte plus dans le monde où l'on pose.

La plupart des modèles sont nerveuses, fantasques; les habitudes de l'atelier dérèglent encore leur imagination; quelques-uns lisent et, naturellement, des romans-ieuilletons ; il n'en faut pas davantage pour qu'à la première contrariété un peu vive, elles tentent de « se périr ».

On verra plus loin les multiples suicides de Sarah Brown.

Je pourrais citer encore un modèle qui vint un

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jour se donr.erun coup de couteau dans Tatelier de Robert Fleury. Coup fort léger qui amena le peintre à lui glisser un secours sonnant, ce qui lui rendit immédiatement l'amour de l'existence.

Suzanne, se trouvant un jour fort triste, dans une longue après-midi d'hiver, sans raison bien nette, ferma sa porte, boucha la cheminée et alluma un réchaud de charbon.

Puis, elle s'étendit sur son lit, et, pour être plus sûre de ne pas se manquer, avala quelques gouttes

de laudanum qu'elle avait au fond d'un flacon ; enfin avec une vieille paire de ciseaux ébréchés, elle s'ouvrit les veines du poignet.

Mais son lit étant trop élevé, Toxyde de carbone ne pouvait agir rapidement, et, suffoquée seulement à demi, elle se tordait en essayant en vain d'étouffer ses cris de douleur.

Une amie qui habitait la chambre voisine entendit ses gémissemehts à travers la mince cloison, vint frapper à sa poite, la trouva fermée et courut prévenir le logeur qui l'enfonça.

Tout finit par une paternelle semonce du comsaire de police.

On se souvient de ce que les journaux appelèrent le drame de la rue Geoffroy-Marie.

Celle qui en fut l'héroïne^ était un modèle nommée Paola qui a posé, notamment, chezCabanel.

Elle avait fait la rencontre d'un jeune Russe qui l'adorait.

Pendant huit jours, sans sortir, ils filèrent le parfait amour dans un hôtel meublé de la rue Geoffroy-Marie.

Puis, un matin, l'amoureux offrit à Paola de Té- » pouser et de l'enmener en Russie.

Elle ne voulait pas quitter Paris, elle refusa.

MÔDÈLiiS d'artistes

Le Russe réitéra trois fois sa demande.

Elle répondit : non, chaque fois.

Alors, il tira un revolver de sa poche et ent déchargea deux coups sur elle à bout portant, vnis s^envoya un troisième coup dans la cervelle, et tomba raide mort.

Paola n'avait été atteinte que par une des belles qui lui avait brisé trois dents; elle eut encore la force d'aller ouvrir la porte que le Russe avait prudemment fermée à l'intérieur, puis^ ayan appelé au secours, lomba évanouie.

On la soigna, et elle guérit.

Elle a définitivement abandonné la pose, et fait maintenant les délices des cabarets de Montmartre, malgré trois ou quatre superbes fausses dents qu'elle s'est fait planter.

Le théâtre enlève aussi quelques belles filles à la pose.

Habituées à se montrer toutes nues, elles considèrent généralement le maillot des figurantes de féérie comme une régénération.

Les impresarii les embauchent volontiers, pour leur plastique atïriolante et qui remplit bien le costume.

M. Brasseur, Tan dernier, demanda à Socci de •ui fournir six très belles filles pour figurer dans je ne sais plus quelle pièce des Nouveautés,

Mais elles s'élèvent rarement au dessus des rôles muets.

Une pauvre fille qui se fait appeler Marie de N.

et tient â sa particule, s'était faite modèle pour ne pas demander subsistance à la galanterie, j Elle posa plusieurs fois chez une femme peintre bien connue, qui s'intéressa à elle à cause des courageux efforts qu'elle faisait pour sortir honorablement de la misère.

Un jour, Marie arrive, surexcitée, à Tatelier.

Elle saute presque au cou de l'artiste, en lui disant :

— Je suis s uvéc, je lâche la pose, j'entre au théâtre. On vient de me confier un rôle dans une pièce qui obtiendra sûrement un grand succès et me mettra tout de suite en lumJère. Je joue pour rien d'abord, mais si je réussis j'aurai aussitôt un engagement conséquent. Malheureusement...

— Quoi donc?

*^ Mon rôle demande un costume superbe. Celui que me donne le théâtre est affreux. Et je n'ai pas d'argent pour en louer ou en acheter un autre ; alors... j'ai pensé que vous... vous êtes si bonne... vous consentiriez peut-être à me prêter un de ceux que vous avez dans l'atelier. Oh! je vous en serais si reconnaissante.

L'artiste consentit, et Marie sautant de joie, s'écria :

— Avec cela, je suis sûre de percer. Mais je

Marie Louise

Modèle d'ensemble, a posé che^ Gérome, Benjamin, Constant, etc.

n'oublierai jamais que c'est à vous que je le dois.

— Et quel rôle jouez-vous donc?

— Le rôle de l'esclave, voyez, mademoiselle! Et elle tira son rôle qu'elle avait tout copié

dans sa poche. Il y avait cette seule réplique :

— Voici la pi incesse.

Ninie S. est désolée ; elle va être obligée d'abanponner la pose, elle qui aime tant son métier. Ninie est une brunette très-gentiment bâtie avec

des seins rebondis, et une jolie taille, bien en chair.

Elle est même grassouillette.

— C'est affreux! disait-elle l'autre jour, je vais être obligée de me remettre aux chapeaux. Je ne pourrai bientôt plus poser: je deviens trop grasse !!!

Tristes résultats d'une vie trop rangée et trop régulière.

Une camarade judicieuse, mais dénuée de sens moral, lui a répondu :

— Fai'i la nocel

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