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CHAPITRE VII

Le Titien et la duchesse d'Esté. — Problème d'érudition. — Souvenirs du grand siècle. — Couronné par l'Académie française. — Pourquoi on épouse sa maîtresse. — Du danger de modeler une Diane d'après une Vénus. — Les lunettes de M. Jules Lemaitre. — Péchés mondains. — M. Sargent et la fête de tous les seins. — Pour joindre les deux bouts. — Un journaliste chez M. Gervex. — La jeunesse de M. Bouguereau. — Origines de la réputation de Victor Hugo.

Car, outre qu'il n'était pas sûr absolument de s9

fidélité, il n'osait trop directement essayer de protéger son front, de crainte que Lucrèce, le trouvant gênant, lui appliquât les procédés en usage dans sa famille.

Il cherchait donc, au dehors de son ménage, des satisfactions et des douceurs qui lui fissent oublier les rigueurs et les cascades de sa femme légitime.

C'est dans cette course à* la recherche du bon* heur qu'il découvrit Laura de Dianti, qui devin* sa maîtresse.

Laura était si parfaitement belle qu'il n'était pas possible de trouver sa pareille, tant pour le visage que pour le reste du corps.

Si bien que le duc désira que ses traits fussent à jamais transmis à la postérité et, pour ainsi dire, immortalisés comme ils méritaient de l'être, par le plus grand peintre qui fût alors à Florence, Le Titien.

L'artiste peignit la figure de Laura de Dianti dans plusieurs de ses toiles.

Mais ce n'était pas suffisant.

Le corps aussi de la duchesse de la main gauche était unique au monde — et périssable.

Et le duc voulut que, sans crainte de l'offenser, Le Titien vit Laura dans son éblouissante nudité, et en fit le modèle d'après lequel il peindrait des déesses.

L'artiste exécuta alors d'après la maîtresse du prince, la Flore qui est au musée de Florence, toile où l'on voit Laura de Dianti simplement vêtue d'une touffe de fleurs qu'elle tient à la main.

Ce modèle lui parut si parfait qu'il le remit avec l'agrément du duc dans toutes les toiles qu'il peignit ensuite.

Et c'est encore Laura que l'on voit dans le

célèbre tableau du Louvre connu sous le nom de La maîtresse du lit' en et qui représente une jeune femme à sa to lette.

Plus tai d. Lucrèce Bo "gia étantmort?, x\lphonse duc d'Esté, épousa Laur.i de Dianti et Le Titien ne la peign't plus qu'hal i 'é 3.

Mais les toiles où on la voyait toute ^nue n'en ont pas moins subsisté, perpétrant le souvenir de ce quasi-royal déshabillage.

Aujourd'hui^ des érudits se posent encore ce problème

Laiira de Dianti a-t-elle été oui ou non la maîtresse du Titien, comme on Ta cm longtemps en la retrouvant en presque toutes ses toiles dans le plus simple des appareils ?

Ou bien, a-t-elle seulement fait en sa faveur quelques rares infidélités à son amant princier"^

Ou bien encore, faut-il voir surtout dans ce fait la preuve de la sincère conviction artistique du duc, lequel, professant une large admiration, d'une part pour la beauté de sa maîtresse, d'autre part pour le talent de son peintre, n'a pas penoé qu'il serait déshonoré en faisant peindre Tune par l'autre, mais a été convaincu, au contraire, que cette indicible condescendance ne pouvait qu'ajouter à l'éclat de sa gloire.

Ce sont là trois solutions entre lesquelles ncus nous garderons bien de choisir.

Il y a beau temps que les vers n'ont rien laissé de la beauté deLaura, ni de la main du Titien, ni du cerveau d'Alphonse.

Ce que nous voulons retenir seulement de ce .fait historique, c'est que, dès l'époque duTitien, les peintres n'étaient pas toujours obligés d'avoir recours à de pauvres filles pour peindre la nature, et, qu'alors déjà, des grandes dames prêtèrent j l'art le concours de leur beauté.

Peut être même cette condescendance fut-elle en ce temps là plus fréquente que de nos jours. Et cela s'explique aisément.

Quel que fut le talent des artistes, princes et princesses qui les admiraient n'oubliaient jamais que, par le sang, ils différaient d'eux, marqués du sceau divin, pour posséder et régner, tandis que les peintres appartenaient pour la plupart aux classes asservies.

Jusqu'au XVIIP siècle, une dame n'a pas regardé ses domestiques et ses fournisseurs comme , des hommes. Et les petits mémoires nous montrent bien souvent la 'marquise entrant au bain sous l'œil indifférent de son valet de chambre.

Or, Molière occupa ce poste auprès de Louis

Des artistes furent attachés au même titre à la personne de Mécènes au petit pied.

De là, sans doute, grâce à l'esprit de caste et à l'orgueil de la naissance, assez d'indifférence chez les dames nobles pour livrer à l'œil de leur peintre

ordinaire toutes leurs beautés, lorsqu'elles les croyaient suffisamment parfaites pour mériter les onneurs de la toile et rendre jalouses leurs amies. ,

Qu'on ajoute à ce sentiment, chez quelqu'un» et quelques-unes un réel culte du beau, une véritable foi artistique.

Et Ton comprendra que souvent d'autres peintres durent retrouver la bonne fortune du Titien

Aujourd'hui^ encore qu'on ne le sache pas, plus d'un peintre n'a pas recours aux modèles professionnels.

M. Charles Diguet a écrit, et l'Académie française a couronné, un roman très familial, intitulé Karifa, On y voit une femme du meilleur monde, belle, vertueuse, et fidèle à son mari, arriver, par une série de tentations (conscience de sa beauté, curiosité, sollicitations de l'artiste, exemples puisés dans l'histoire) à une abnégation telle qu'elle n'hésite plus à rejVter devant le sculpteur son der- : nier vêtement et à lui prêter sa nudité pour faire un chef d'œuvre.

On dira : c'est un roman, une fiction ou tout au moins une exception.

Certes. Ce u'est pas de la concurrence des gran

des dames que les modèles professionnels ont surtout à souffrir.

Mais, pour venir de moins haut, en général, cette concurrence n'en est pas moins assez dangereuse; exercée qu'elle est par des gens qui présentent sur les modèles professionnels diver^ avantages, notamment une distinction plus affinée, une intelligence qui rachète amplement le manque d'expérience, une bonne volonté rem-plaçant avec succès l'indifférence des autres, enfin — qualité appréciée par les débutants — la gratuité.

Nous allons citer quelques exemples de modèles amatears.

L'artiste, souvent, fait poser sa maîtresse.

Elle y consent par dévouement ou vanité.

Quant à lui, l'une ou l'autre des raisons que nous avons exposées plus haut lui font la préférer à tout autre.

Cette situation a souvent des conséquences amusantes

Le peintre s'attache à son modèle, le connaît davantage, sait enfin tout le parti qu'il en peut tirer. Peu à peu, il lui devient indispensable, et

qui durait depuis des années au grand dam des raconteurs de cancans et chercheurs d'aventures.

On se dit avec étonnement :

— X... vient d'épouser sa maîtresse.

L'expression n'est pas exacte :

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