LEMIERRE
L'Utilité été Découverte».
Croire tout découvert est une erreur profonde ; ; C'est prendre l'horizon pour les bornes du monde. Souvent , sans nous , le temps ; quelquefois le hasard , Fut l'auteur d'un prodige ou l'inventeur d'un art Mais plus d'un germe heureux demeure oisif encore, Privé du feu divin qu'il attend pour éclore. Le génie est ce feu , créer est son destin ; L'esprit d'un seul s'épuise , et non l'esprit humain.
Vers sur une Montre.
Autour de l'émail circulaire ,
Lorsque mon œil ne considère | Que l'invisible mouvement
| De l'aiguille qui seulement
! Sous la convexité d'un verre
Nous marque l'heure et le moment ,
A leur insensible passage ,
Je me dis : « Le temps et l'ennui
Se sont mis ensemble en voyage ;
Je n'aurai jamais le courage
D'aller d'un pas si ralenti
Au terme ordinaire de l'âge. »
Mais quand je jette un œil plus sage
Sur cette autre aiguille qui court
Rapidement dans sa carrière ,
Je vois trop de ma vie entière ,
Hélas! combien l'espace est court;
Je lui crie : « Ah ! cruelle , arrête ;
Tu vas faner le peu de fleurs
Dont la main des jeunes erreurs
Voulait encor parer ma tête ; »
Mais elle fuit , c'est là sa loi :
Le temps, le temps trop inflexible,
Dont elle est l'image visible ,
Emporte au loin ma plainte et moi.
A cette aiguille fugitive
Je dois du moins la flamme active
Dont elle anime mes instants ,
Par sa vitesse qui me frappe
Je sens bien mieux le prix du temps ;
Plus il vole, moins il m'échappe.
LEBRUN (Ponce-Denis Ecouchard) naquit à Paris en 1729. Ses dispositions poétiques se révélèrent de très bonne heure, et ses premières odes furent accueillies du public arec une faveur marquée. Le prince de Conti se rattacha en qualité de secrétaire de ses commandements ; mais ce qui fut plus heureux pour Lebrun» c'est l'intérêt qu'il inspira à Louis Racine, qui ne lui épargna ni les avis ni les encouragements. A vingt-six ans il s'était déjà placé au premier rang parmi nos poètes lyriques. Des malheurs domestiques le forcèrent d'abandonner le poème de la Nature et celui des Veillées du Parnasse auxquels il travaillait depuis long-temps. Lebrun a excellé dans les épigrammes ; il en a fait une quantité prodigieuse dont la plupart méritent d'être retenues. Il était entré un des premiers à l'Institut, lors de sa formation , et mourut à Paris le 2 septembre 1807.
Le vaisseau le Vengeur.
Au sommet glacé du Rhodope, Qu'il soumit tant de fois à ses accords touchants, Par de timides sons le fils de Calliope
Ne préludait point à ses chants.
Plein d'une audace pindarique, 11 faut que , des hauteurs du sublime Hélicon , Le premier trait que lance un poète lyrique,
Soit une flèche d'Apollon. \
L'Etna, géant incendiaire, Qui d'un front embrasé fend la voûte des airs,
Dédaigne ces volcans dont la froide colère S'épuise en stériles éclairs.
A peine sa fureur commence, C'est un vaste incendie et des. fleuves brûlants ; Qu'il est beau de courroux lorsque sa bouche immense
Vomit leurs flots étincelants.
Tel éclate un libre génie, Quand il lance aux tyrans les foudres de sa voix ; Telle, à flots indomptés, sa brûlante harmonie
Entraîne les sceptres des rois.
Toi que je chante et que j'adore, Dirige, ô Liberté ! mon vaisseau dans son cours ; Moins de vents orageux tourmentent le Bosphore
Que la mer terrible où je cours.
Argo, la nef à voix humaine, Qui mérita l'Olympe et luit au front des cieux, Quel que fût le succès de sa course lointaine,
Prit un vol moins audacieux.
Vainqueur d'Éole et des Pléiades, Je sens d'un souffle heureux mon navire emporté : Il échappe aux écueils des trompeuses Cyclades,
Et vogue à l'immortalité.
Mais des flots fût-il la victime, Ainsi que le Vengeur il est beau de périr : Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme,
De paraître le conquérir.
Trahi par le sort infidèle, Comme un lion pressé de nombreux léopards, Seul au milieu de tous sa fureur étincelle :
Il les combat de toutes parts.
LEBRUN. 3t£
L'airain lui déclare la guerre :
Le fer, Fonde, la flamme entourent ces héros ; Sans doute ils triomphaient ! mais leur dernier tonnerre
Vient de s'éteindre sous les flots.
Captifs !. . . la vie est un outrage : Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux ; L'Anglais en frémissant admire leur courage,
Albion pâlit devant eux.
. Plus fiers d'une mort infaillible, Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats, De ces républicains l'âme n'est plus sensible Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.
Près de se voir réduits en poudre, Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants : Voyez-les défier et la vague et la foudre
Sous des mâts rompus et brûlants.
Voyez ce drapeau tricolore Qu'élève en périssant leur courage indompté ; Sous le flot qui les couvre entendez-vous encore
Ce cri : « Vive la Liberté ! »
Ce cri !.. . c'est en vain qu'il expire Étouffé par la mort et par les flots jaloux ; Sans cesse il revivra , répété par ma lyre :
Siècles ! il planera sur vous.
Et vous ! héros de Salamine Dont Thétis vante encor les exploits glorieux, Non ! vous n'égalez point cette auguste ruine ,
Ce naufrage victorieux.
pdei.)
ZQk VEBS.
, contre tes détracteur»,
Buflbn', laisse gronder l'envie ; C'est l'hommage de sa terreur.
Que peut sur l'éclat de ta vie Son obscure et lâche fureur ?
Olympe, qu'assiège un orage, Se rit de l'impuissante rage Des aquilons tumultueux :
Tandis que la noire tempête Gronde à ses pieds , sa noble tête Garde un calme majestueux.
Pensais-tu donc que le génie Qui te place au trône des arts, Long-temps d'une gloire impunie Blesserait de jaloux regards ?
Non , non , tu dois payer ta gloire ; Tu dois expier ta mémoire Par les orages de tes jours :
Mais ce torrent qui dans ton onde Vomit sa fange vagabonde, N'en saurait altérer le cours.
Flatté de plaire aux goûts volages , L'esprit est le dieu des instants :
Le génie est le dieu des âges; Lui seul embrasse tous les temps.
Qu'il brûle d'un noble délire Quand la gloire , autour de sa lyre , Lui peint les siècles assemblés ; Et leur suffrage vénérable Fondant son trône inaltérable Sur les empires écroulés.