ALLUSION K
Du ciel , auguste souveraine, C'est toi que je peins sous ces traits : Le tourbillon qui nous entraîne , Vierge , ne t'ébranla jamais.
Enveloppés des vapeurs sombres , Toujours errants parmi les ombres , Du jour nous cherchons la clarté :
Ton front seul , aurore nouvelle , Ton front sans nuage étincelle Des feux de la divinité.
Cliant 4e l'Exilé,
Assis sur les bords de l'Euphrate, Un tendre souvenir redoublait nos douleurs ; Nous pensions à Sion dans cette terre ingrate , Et nos yeux , malgré nous , laissaient couler des pleurs.
Nous suspendîmes nos cithares Aux saules qui bordaient ces rivages déserts ; Et les cris importuns de nos vainqueurs barbares À nos tribus en deuil demandaient des concerts.
« Chantez , disaient-ils , vos cantiques ; Répétez-nous ces airs si vantés autrefois , Ces beaux airs que Sion , sous de vastes portiques , Dans les jours de sa gloire admira tant de fois. »
Comment, au sein de l'esclavage , Pourrions-nous de Sion faire entendre les chants ? Comment redirions-nous , dans un climat sauvage , Du temple du Seigneur les cantiques touchants?
1. C'était une règle que les qu'on appelait Palinots , se terodes présentées à l'Académie de minassent par une allusion à la Rouen pour le prix de poésie , et Sainte-Vierge.
Qcité sainte ! ô ma patrie!
Chère Jérusalem dont je suis exilé !
Si ton image échappe à mon laie attendrie, Si jamais , loin de toi , mon coeur est consolé ;
Que ma main tout à coup séchée Ne puisse plus vers toi s'étendre désormais ! A mon palais glacé que ma langue attachée Dans mes plus doux transports ne te nomme jamais !
Souviens-toi de ce jour d'alames , Seigneur , où par leur joie et leurs cris triomphants , Les cruels fils d'Édom insultant à nos larmes , S'applaudissaient des maux de tes tristes enfants.
« Détruisez, détruisez leur race , Criaient-ils aux vainqueurs de carnage fumants; De leurs remparts brisés ne laissez point de trace , Anéantissez-en jusques aux fondements. »
Ah ! malheureuse Babylone, Qui nous vois sans pitié traîner d'indignes fers ! Heureux qui , t'accablant des débris de ton trône , Te rendra les tourments que nous avons soufferts !
Objets des vengeances célestes, Que tes mères en sang, sous leur toits embrasés , Expirent de douleur , en embrassant les restes De leurs tendres enfants sur la pierre écrasés f !
1. On reconnaît ici une no»- cette imitation celle de Lefane velle traduction du psaume super de Pompignan , p. 27A, et celle de
flumina Babylonis, Comparez à Garnier,p. 36.
DUCIS (Je ai» -François) naquit à Versailles le 14 août 1733. 11 avait trente ans lorsqu'il donna au théâtre Amélise, sa première tragédie. Cet ouvrage n'annonçait pas le talent dont il fit preuve dans la suite. Ducis s'éleva en effet jusqu'à la hauteur de la véritable tragédie dans un grand nombre de scènes d'ffamlet, de Roméo et Juliette, du Roi Léar, de Macbeth et d' Othello , pièces imitées de Shakspeare; Œdipe chez Admète, tragédie imitée de Sophocle, est remarquable surtout par la manière large et profonde dont le poète français a tracé le personnage d'OEdipe. Ducis a donné une tragédie pleine d'intérêt et qui lui appartient tout entière; c'est Abnfar, ou la Famille arabe. Il a publié des poésies fugitives pleines de grâce et de naïveté, et qui toutes portent l'empreinte d'une âme forte et indépendante.
Thomas, son ami , l'appelait le Bridaine de la tragédie.
Ducis, qui avait succédé, comme membre de F Académie française , à Voltaire , mourut à Versailles dans les premiers jours de janvier 1815.
Deux fois dans mon sommeil , ami , j'ai va mon père ; Non point le bras levé , respirant la colère , Mais désolé , mais pâle , et dévorant des pleurs Qu'arrachait de ses yeux l'excès de sesdotfkws. J'ai voulu lui parler : plein de l'horreur profonde Qu'inspirait à mon cœur l'effroi d'un autre monde : Quel est ton sort ? lui dis-je ; apprends-moi quel tableau S'offre à l'homme étonné dans oe monde nouveau.
Croirai-je de ces dieux que la main protectrice Par d'éternels tourments sur nous s'appesantisse ?
— « O mon fils , m'a-t-il dit , ne m'interroge pas; Ces leçons du cercueil , ces secrets du trépas , Aux profanes mortels doivent être invisibles. Que du ciel sur les rois les arrêts sont terribles ! Ah ! s'il me permettait cet horrible entretien , La pâleur de mon front passerait sur le tien. Nos mains se sécheraient en touchant la couronne ♦ Si nous savions, mon fils, à quel titre il la donne. Vivant, du rang suprême on sent mal le fardeau : Mais qu'un sceptre est pesant quand on entre au tombeau.
m . oh I m'écriai-je , ombre chère et terrible ,
Pourquoi des bords muets de ce monde invisible
Confident des tombeaux viens-tu m'entretenir,
Moi , qu'avec toi bientôt mes douleurs vont unir?
Ne laisse point sortir de tes lèvres glacées
Ces hauts secrets des dieux qui troublent nos pensées.
Hélas! pour t'obéir ai-je assez de vertu?
Je t'écoute en tremblant : réponds, que me veux-tu?
— « O mon fils, m'a-t-il dit, je viens enfin t'apprendre
Quel sang tu dois verser pour apaiser ma cendre.
On croit qu'un mal cruel trancha soudain mes jours.
Ainsi les noirs complots sont voilés dans les cours.
Ta mère , qui l'eût dit? oui , ta mère perfide
Osa me présenter un poison parricide ;
L'infâme Claudius, du crime instigateur,
Fut de ma mort surtout le complice et l'auteur. »
Je m'éveille à ces mots : hélas ! mon cher Norceste ,
Je me suis élancé hors de mon lit funeste ;
Plein de l'objet affreux qui troublait mes esprits
J'ai rempli ce palais d'épouvantables cris.
J'ai couru tout tremblant , faible , éperdu , sans suite ;
Le spectre à mes côtés semblait presser ma fuite ,
Cette ombre , ces forfaits, ce récit plein d'horreur Dans mon cœur expirant jette encor la terreur.
(Bain Ut.)
Monologue «THamlet.
Quoi ! ce vil Claudius a donc eu la constance De voir son propre crime avec indifférence , Sans remords , sans terreur, comme un crime étranger! Son cœur nfa pu gémir, son front n'a pu changer!.... S'ils étaient innocents !. . . . Non , l'ombre de mon père , Exprès pour m'égarer n'eût point percé la terre. Si mon esprit pourtant n'eût cru , n'eût adopté Qu'un mensonge effrayant par lui-même enfanté !.... Si mes sens m'abusaient !. . . . si cette main fumante Offrait au ciel le sang d'une mère innocente!...
Je ne sais que résoudre : immobile et troublé, C'est souffrir trop longtemps de mon doute accablé , C'est trop souffrir la vie et le poids qui me tue. Eh ! qu'offre donc la mort à mon âme abattue? Un asile assuré , le plus doux des chemins , Qui conduit au repos les malheureux humains. Mourons ! que craindre encor quand on a cessé d'être ? La mort , c'est le sommeil. . . c'est le réveil peut-être ! Peut-être... Ah! c'est ce mot qui glace épouvanté L'homme au bord du cercueil par le doute arrêté : Devant ce vaste abîme il se jette en arrière , Ressaisit l'existence, et s'attache à la terre. Dans nos troubles pressants qui peut nous avertir Des secrets de ce monde où tout va s'engloutir ? Sans l'effroi qu'il inspire et la terreur sacrée Qui défend son passage, et siège à son entrée, Combien de malheureux iraient, dans le tombeau , De leurs longues douleurs déposer le fardeau ! Ah ! que ce port souvent est vu d'un œil d'envie Par le faible , agité sur les flots de la vie !
Mais il craint dans ses maux , au-delà du trépas , Des maux plus grands encore, et qu'il ne connaît pas. Redoutable avenir, tu glaces mon courage ! Va , laisse à ma douleur achever son ouvrage.
[EamleU)
Vision de Hacbetb.
C'était l'heure fatale où le jour qui s'enfuit
Appelle avec effroi les erreurs de la nuit ,
L'heure où , souvent trompés , nos esprits s'épouvantent.
Près d'un chêne enflammé devant moi se présentent
Trois femmes Quel aspect! Non , l'œil humain jamais
Ne vit d'air plus affreux , de plus difformes traits. Leur front sauvage et dur, flétri par la vieillesse , Exprimait par degrés leur féroce allégresse. Dans les flancs entr 'ouverts d'un enfant égorgé , Pour consulter le sort , leur bras s'était plongé. Ces trois spectres sanglants , courbés sur leur victime , Y cherchaient et l'indice et l'espoir d'un grand crime i Et ce grand crime enfin se montrant à leurs yeux , Par un chant sacrilège ils rendaient grâce aux dieux. Étonné , je m'avance. « Existez-vous , leur dis-je , Ou bien ne m'offrez-vous qu'un effrayant prestige? » Par des mots inconnus ces êtres monstrueux S'appelaient tour à tour, s'applaudissaient entre eux , S'approchaient , me montraient avec un ris farouche ; Leur doigt mystérieux se posait sur leur bouche. Je leur parle , et dans l'ombre ils s'échappent soudain ♦ L'un avec un poignard, l'autre un sceptre à la main ; L'autre d'un long serpent serrait le corps livide : Tous trois vers ce palais ont pris un vol rapide , Et tous trois dans les airs , en fuyant loin de moi , M'ont laissé pour adieux ces mots : « Tu seras roi. »
Ma langue s'est glacée.
Un exécrable espoir entrait dans ma pensée.
Si loin du trône encor, comment y parvenir ! Je n'osais sans trembler regarder l'avenir. Enfin, dans mes exploits, dans ma propre innocence, Ma timide vertu trouvait quelque assurance. Je cherchais dans moi-même un secret défenseur, Et déjà du repos je goûtais la douceur : A l'instant j'ai senti , sous ma main dégouttante , Un corps meurtri , du sang , une chair palpitante : C'était moi , dans la nuit , sur un lit ténébreux , Qui perçais à grands coups un vieillard malheureux.
(Maehelh.)
A mon peut logis.
Petit séjour , commode et sain, Où des arts et du luxe en vain On chercherait quelque merveille ; Humble asile où j'ai sous la main Mon La Fontaine et mon Corneille; Où je vis , m'endors et m'éveille , Sans aucun soin du lendemain , Sans aucun remords de la veille ; Retraite «m j 'habite avec moi , Seul , sans désirs et sans emploi , Libre de crainte et d'espérance ; Enfin après trois jours d'absence, Je viens, j'accours, je t'aperçoi!
O mon lit! ô ma maisonnette !
Chers témoins de ma paix secrète !
C'est vous , vous voiîà , je vous voi ; Qu'avec plaisir je vous répète: Il n'est point de petit chez soi !
(Poiêies dtveneê.''
NÉ EN illU.
DORAT (Cl aede- Joseph), né à Paris d'un auditeur des comptes originaire du Limousin , descendait de Jean Dorât, poète grec , latin et français, qui vivait sous Charles IX, et contribua à rétablir l'étude de la langue grecque en France. Dorât fit de bonnes études au collège du Cardinal Lemoine. On voulait en faire un magistrat. Il préféra la vie militaire, et se fit mousquetaire; il quitta bientôt les armes pour la littérature. Là , il poursuivit toutes les gloires et tous les plaisirs à la fois, menant de front plusieurs intrigues et la composition de divers ouvrages, poèmes, comédies, tragédies, œuvres légères. En éparpillant ainsi un génie assez vif, mais peu profond, Dorât abrégea ses jours et ne fit rien de durable. On peut cependant trouver chez lui beaucoup de morceaux intéressants.
Il mourut en 1780.
Mademoiselle Dnmesnll et mademoiselle Clairon.
Ainsi que ses leçons, chaque art a ses modèles. Déjà la Parque avide, au milieu de leur cours, Charmante Le Couvreur, avait tranché tes jours. Un poignard sur le sein, la pâle tragédie Dans le même tombeau se crut ensevelie ; Et, foulant à ses pieds les immortels cyprès, D'un crêpe environna ses funèbres attraits. Une actrice parut : Melpomène elle-même Ceignit son front altier d'un sanglant diadème : Dumesnil est son nom : l'amour et la fureur, Toutes les passions fermentent dans son cœur. Les tyrans à sa voix vont rentrer dans la poudre ; Son geste est un éclair; ses yeux lancent la foudre.
Quelle autre raccompagne, et, parmi cent clameurs, Perce les flots bruyants de ses adorateurs? Ses pas sont mesurés , ses yeux remplis d'audace, Et tous ses mouvements déployés avec grâce : Accents, gestes, silence, elle a tout combiné ; Le spectateur admire et n'est point entraîné ; De sa sublime émule elle n'a point la flamme ; Mais, à force d'esprit, elle en impose à l'âme. Quel auguste maintien, quelle noble fierté ! Tout, jusqu'à l'art, chez elle, a de la vérité. Vous devez avec soin consulter l'une et l'autre, Et puiser dans leur jeu des leçons pour le vôtre ; Mais votre premier maître est surtout votre cœur.
[Ln Déclamation.}
Les Acteurs et les Cfeanteiirs a l'Opéra.
Quand Roland déracine en ses fougueux accès, Ces chênes orgueilleux, ornements des forêts, Je veux que, déployant une haute stature, H enrichisse l'art des dons de la nature. S'il n'en impose point à l'œil du spectateur, Si je ne confonds point ce modèle et l'acteur, D'un tableau sans effet bientôt je me détache ; Je ne vois qu'un enfant caché sous un panache, Et dont le faible bras, fidèle à sa leçon , Renverse avec fracas des arbres de carton. En vain son œil menace et sa main est armée , Je cherche le héros, et je ris du Pygmée. Par la seule raison mon esprit enchanté, Cherche dans le prestige un air de vérité. Pour nous rendre les traits d'Adonis ou d'Alcidc, Le genre de nos voix peut vous servir de guide. Des sons frêles et doux seraient choquants et faux, Dans la bouche du dieu qui gourmande les flots. Ces organes sont faits pour briller dans des fêtes ; C'est d'un ton foudroyant que l'on parle aux tempêtes.
Quand les vents déchaînés mugissent une fois, Ils ne s'apaisent point avec des ports de voix, Et Jupiter Lui-même, armé de son tonnerre, Se verrait, dans sa gloire, insulté du parterre, S'il venait, s'annonçant par un timbre argentin, Prononcer en fausset les arrêts du destin. ,
Épttre a M. de Vol taire , sur son habitude de retondre paré» compliments exagérés a tous ceux qui lot écrive*!*
Tu nous mis l'histoire en tableaux, La morale en contes pour rire.
Tu fis expirer quelques sots Sous les verges de la satire, Et sous le tranchant des bons mots.
Tes drames ont charmé la France ; De la scène ils sont l'ornement :
Ils manquent un peu d'ordonnance t Mais, toujours pleins de sentiment, De pathétique et d'éloquence, On les attaque vainement; Ils ont nos larmes pour défense, Pour t'égayer dans tes ennuis, Tu poursuivis, sans conséquence, Et La Beaumelie et Maupertuis ; Je les mets sur ta conscience.
Ton cœur, dit-on, fut entiché D'un tant soit peu de vaine gloire ; Je n'ai pas de peine à le croire, Et ce n'est pas un grand péché.
Mais, dis-moi, par quelle indulgence Ou bien par quels motifs secrets, Soutiens-tu la correspondance De ces innombrables roquets, Qui fatiguent ta patience Par leurs petits vers indiscrets ?
Et dont l'Apollon, à grande frais, T'ennuie avec persévérance, Quoique flatteur avec excès ?
Rien, à mon gré, n'est si risible Que leur air, leurs tons empesés.
Et leur mérite imperceptible, Dont tu les as seul avisés. Si leur siècle les contrarie, Tout est perdu, goût, équité :
Ils font, plaignant sa barbarie, Appel à la postérité.
Ta missive, qu'ils ont en poche, Leur sert de lunette d'approche, Pour lorgner l'immortalité.
Bardus paraît, et pour stupide D'une voix il est proclamé ; Mais Bardus nous montre l'égide Dont par toi-même il fut armé :
Contre nos traits il se rassure, Lisant l'écrit consolateur Où le fat, par ta signature, Est désigné ton successeur.
Ta louange, bien dispensée, Doit, pour échapper aux railleurs, Être semblable àja rosée Qui féconde le sein des fleurs ; Non à cette pluie abondante, Qu'un sombre nuage produit, Et qui, courbant la jeune plante, Souvent la noie et la détruit Toujours jaloux de renommée, Car c'est le vice des grands cœurs, Peut-être contre tes censeurs Prétends-tu lever une armée ; Et t'y soudoyer des prôneurs.
Mais crains du moins leur maladresse ;
336 vers.
Ils sont d'un gauche à t'effrayer :
Toujours prompts à s'extasier, Jls te nuisent par leur ivresse.
Croirais-tu bien qu'on les entend, Oubliant tout ce qui t'honore, Louer ta Prude obstinément, Et vanter intrépidement Samson , tes Odes et Pandore ?
Converse avec les Diderots, Les d'Alembert et les Duclos.
Mais, par tes billets circulaires, N'enhardis plus l'essaim bruyant De ces insectes éphémères, Qui vont assiéger ton couchant Ainsi, dans les plaines de Flore, Sur le déclin des jours brûlants, L'œil surpris voit soudain éclore Tous ces moucherons bourdonnants, Qui de l'aurore qui doit suivre Ne reverront pas le réveil, Et viennent se hâter de vivre Aux derniers rayons du soleil.
Adieu : de ce vain badinage Ne va point te formaliser :
Un fou peut-il blesser ta sage, En ne voulant que l'amuser?
Ne cherche pas qui je puis être :
Je donne un conseil à mon maître, Dont j'idolâtre les talents.
Sous le voile qui m'enveloppe, J'osai rire quelques instants, Et je vais pleurer à Mérope.