DOR^T
L'Esprit da Peuple.
Deux citoyens haranguaient sur la place , Montés chacun sur un tréteau.
L'un vend force poisons , distillés dans une eau Limpide à l'œil ; mais il parle avec grâce ; Son habit est doré , son équipage est beau ;
Il attroupe la populace.
L'autre , ami des humains , jaloux de leur bonheur ,
Pour rien débite un antidote :
Mais il est simple , brusque et mauvais orateur , On s'en moque , on le fuit comme un fou qui radote , Et l'on court à l'empoisonneur.
Amis, n'est-ce point là l'image De ce qu'on voit chez les pauvres mortels ? On siffle, on délaisse le sage ; Le charlatan a des autels.
Les Moineaux et le Temple.
En'réparant un temple antique , On en fit déloger des milliers de moineaux ; Mais dès qu'il fut bien magnifique ,
Bien réparé , voilà mes étourneaux, Qui s'en reviennent de plus belle.
Vain espoir ! les dômes sacrés N'offrent pas à nos effarés , De quoi loger une hirondelle.
Las ! tous les trous étaient murés !
S'écrie l'essaim bourdonnant.
A quoi cet édifice immense Pourra-t-il servir maintenant?
DELUXE,
DELILLE (Jacques) naquit à Aigue-Perse (Auvergne), le 22 juin 1738. Après avoir fait de brillantes éludes à Paris, il fut obligé d'accepter les modestes fonctions de maître élémentaire au collège de Beauvais, puis il passa en qualité de professeur d'èumafiités au collège d'Amiens. C'est dans celle ville qu'il commença, la tradu des Géorgiques. Nommé, professeur à Paris.au collège de la ] il y acheva cet ouvrage , dont la publication fut une sorte d'événement littéraire. Voltaire, frappé d'étonnement et d'admiration, écrivit " aussitôt à l'Académie pour l'engager à réunir ses suffrages sur us poète qui s'annonçait par un début si éclatant. Les Jardins , Clmagination, V Homme des champs, les Trois Régnes, la Pitié, poèmes descriptifs dans lesquels Delille a déployé tout le lu*e?des formes et des images poétiques , ont été moins favorablement accueillis d'abord. En rendant pleine justice au talent du poète, en louant les beautés de détails , la critique a, dfci.9ign*far le» défauts graves qui tiennent au plan général et résultent de la manière de procéder de l'auteur, lequel subordonnait toujours l'ensemble aux dâaite^els'occupait avec moins de soin de composer un tout harjqojiieu** qqe,4!Ufcr venter des épisodes qui lui fournissent l'occasion, de déployer ses riches qualités poétiques. Les belles traductions du Paradis perdu de Milton, de V Essai sur l'homme de Pope, et de V Enéide de Virgile, sont, avec les GéovgUfues et C Imagination f les plmaheaui titres de gloire de cet écrivain.
Delille , qui avait succédé à La Condamine comme membre de l'Académie française, mourut à Paris le 2 mai 1813.
Mo*.
Vois l'univers en grand : il forme un tout immense; Son corps c'est la nature , et son âme c'est Dieu.
Dieu partout différent et le même -en tout lieu,
Infini dans les deux , infini sur la terre ,
II brille dans l'éclair, parle dans* le tonnerre; .
Il hiit dans le soleil , rafraîchit dans les vents,
Échauffe dans Tété , fleurit dansde printemps,
Remplit tout l'univers san& occuper de place ,
Produit sans qu'il s'épuise > agit sans qu'il se lasse;
Sans jamais s'appauvrir, il verae, ses trésors;
Il inspire mon âme , organise mon corps.>
Aussi grand dans un ver qu'en son plus noble ouvrage;
Dans l'instinct de l'enfant que dans l'esprit, du sagev
Dans le» faibles mortels de maux environnés ,
Que dans les esprits purs de splendeur couronné»,
Dans le moindre cheveu que dans l'âme elle-même.
Anéanti devant sa majesté suprême,
Nul n'est faible ni fort, nul n'est grand ni petit;
Il joint tout, remplit tout; tout en lui «'englouti*.
Telle de l'Océan l'immensité profonde
D'un fleuve oudîua ruisseau ne distingue, point l'onde.
(Trad. d« l'Esiai sur i'hviu»*.
Mais c'est la mort surtout dont les touchants tableaux.
Placent l'homme au-dessus de tous les animaux;
Là , dans tout l'intérêt de sa dernière scène ,
Paraît la dignité de la nature humaine.
Dans leur stupidc oubli les animaux mourants-
Jettent vers le passé des yeux indifférents ;
Savent-ils s'ils ont eu des enfants, des. ancêtres,
S'ils laissent des regrets, s'ils sont chers à leurs maîtres?
Gloire , amour, amitié, tout est fini pour eux :
L'homme seul , plus instruit , est aussi plus heureux.
Pour lui , loin d'une vie en orages féconde ,
Quand ce monde finit commence un autre monde;
Et du tombeau, qui s'ouvre à sa fragilité,
Part le premier rayon de l'immortalité ;
Son âme se ranime , et dans sa conscience
Auprès de la vertu retrouve l'espérance.
De loin il entrevoit le séjour du repos ,
De ses parents en pleurs il entend les sanglots ;
Il voit , après sa mort , leur troupe désolée ,
D'un long rang de douleurs border son mausolée.
Au sortir d'une vie, où de maux et de biens
La fortune inégale a tissu ses liens ,
Il reprend fil à fil cette trame si chère
Dont la mort va couper la chaîne passagère ;
Le souvenir lui peint ses travaux , ses succès ,
La gloire qu'il obtint, les heureux qu'il a faits.
Ainsi , sur les confins de la nuit sépulcrale ,
L'affreuse mort au fond de la coupe fatale
Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel ;
Il touche encor la terre en montant vers le ciel.
Sur sa couche de mort il vit pour sa famille ,
Sent tomber sur son cœur les larmes de sa fille ,
Prend son plus jeune enfant, qui, sans prévoir son sort,
Essaie encor la vie , «t joue avec la mort ;
Recommande à l'aîné ses domaines champêtres ,
Ses travaux imparfaits , l'honneur de ses ancêtres ;
Laisse à tous en mourant le faible à secourir,
L'innocent à défendre , et le pauvre à nourrir ;
De ses vieux serviteurs récompense le zèle ;
Jouit des pleurs touchants de l'amitié fidèle ,
Reçoit son dernier vœu , lui fait son dernier don :
De ses ennemis même emporte le pardon ;
Et, dans l'embrassement d'une épouse chérie 9
Délie et ne rompt pas les doux nœuds de la vie.
[Ltt Troli Rtgnet.)
DELUXE. 3A1
Les Catacombes de Home.
Sous les remparts de Rome et sous ses vastes plaines ,
Sont des antres profonds , des voûtes souterraines,
Qui , pendant deux mille ans , creusés par les humains ,
Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains.
Avec ses monuments et sa magnificence ,
Rome entière sortit de cet abîme immense.
Depuis, loin des regards et du fer des ty/ans ,
L'Église encor naissante y cacha ses enfants,
Jusqu'au jour où , du sein de cette nuit profonde ,
Triomphante , elle vint donner des lois au monde ,
Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars. *
Jaloux de tout connaître , un jeune amant des arts,
L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,
Brûlait de visiter cette demeure obscure ,
De notre antique foi vénérable berceau.
Un fil dans une main , et dans l'autre un flambeau ,
Il entre : il se confie à ces voûtes nombreuses
Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses.
Il aime à voir ce lieu , sa triste majesté ,
Ce palais de la nuit , cette sombre cité ,
Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,
Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.
Dans un coin écarté se présente un réduit ,
Mystérieux asile où l'espoir le conduit;
Il voit des vases saints et des urnes pieuses ,
Des vierges , des martyrs dépouilles précieuses.
Il saisit ce trésor ; il veut poursuivre : hélas !
Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.
Il cherche , mais en vain : il s'égare et se trouble ;
Il s'éloigne, il revient , et sa crainte redouble :
Il prend tous les chemins que lui montre la peur.
Enfin, de route en route , et d'erreur en erreur ,
Dans les enfoncements de cette obscure enceinte ,
Il trouve un vaste espace , enrayant labyrinthe ,
D'où vingt chemins divers conduisaient à l'entour.
Lequel choisir ? lequel doit le conduire au jour ?
Il les consulte tous : il les prend , il les quitte ;
L'effroi suspend ses pas , l'effroi les précipite ;
Il appelle : l'écho redouble sa frayeur ;
De sinistres pensers viennent glacer son cœur.
L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures
Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures.
Ce lieu d'effroi , ce lieu d'un silence éternel ,
En trois lustres entiers voit à peine un mortel ;
Et , pour comble d'effroi , dans cette nuit funeste ,
Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.
Craignant que chaque pas , que chaque mouvement ,
En agitant la flamme en use l'aliment ,
Quelquefois il s'arrête et demeure immobile.
Vaines précautions! tout soin est mutile ;
L'heure approche , et déjà son cœur épouvanté
Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.
Il marche , il erre encor sous cette voûte sombre ,
Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.. .
Cependant il espère ; il pense quelquefois
Entrevoir des clartés , distinguer une voix.
Il regarde , il écoute. . . Hélas ! dans l'ombre immense
11 ne voit que la nuit , n'entend que le silence ,
Et le silence ajoute encore à sa terreur.
Alors , de son destin sentant toute l'horreur,
Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve ;
Il se lève , il retombe , et soudain se rétyye ;
Se traîne quelquefois sur de vieux ossements ,
De la mort qu'il veut fuir horribles monuments ,
Quand tout à coup son pied trouve un léger obstacle :
Il y porte la main. O surprise ! ô miracle !
Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu ,
Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.
Ce fil libérateur, iï le baise , il l'adore ,
BtttfËLE. S&3
Il s'en asaire , tf «craint qu'il tve s'édwplpe'enttore ; U veut le «evre , il veut revoir l'éclat du jour ; Je ne sais quel instinct l'arrête çn de 'séjour. A l'abri du danger, son £me eocor tPêttfokHte Veut jouir de cesli«ax*et de son épaulante. A leur aspect lugubre , il éprouve «if sott cœur Un plaisir agité d'«n reste de terreur ; Enfin , tenant en main#0to 'Conducteur fidèle , U ipart , il vole aux lieux où la clarté l'appelle. Dieux ! quel ravia8efiffesw>qpu«nd il rêvait les ttêut Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux ! Avec quel^tettx transport il promène sa vue Sur leur majestueuse et brillante étendue ! La cité , le hameau , la verdure , les bois , Semblent s'offrir à lui pour la première fois ; Et, rempli d'une joie inconnue et profonde , Son cœur croit assister au premier jour du monde.
(Llinagimation.)
ut* Jtrtfti» «e Versailles tttte ttàrty.
Loin de ces vains apprêts, de ces petits pr*dig& , Venez , suivez mon vol au pays des prestiges , A ce pompeux Versatile , à ce riant Marly , Que Louis, la nature et l'art ont embelli. C'est là que tout est grand, que l'art n'est point timide ; Là, tout est enchanté, c'est le palais d'Armide ; C'esfto fitâki d'Alcine , ou ptatçt d'un héros , Noble dans sa retraite et grand dans son repos , Qui cherche «encore à Varatre , à dompter les obstacles , Et ne marche jamais qu'entouré de miracles. Voyez- vous et les eaux , et la terre , et les bois , Subjugués à leur tour, obéir à ses lois ; A ces douze palais d'élégante structure , Ces arbres marier leur verte architecture; Ces bronzes respirer, ces fleuves suspendus ,
En gros bouillons d'écume à grand bruit descendus ,
Tomber, se prolonger dans des canaux superbes;
Là , s'épancher en nappe; ici , monter en gerbes ,
Et dans l'air, s'enflammant aux feux d'un soleil pur,
Pleuvoir en gouttes d'or, d'émeraude et d'azur?
Si j'égare mes pas dans, ces bocages sombres ,
Des Faunes, des Sylvains en ont peuplé les ombres ,
Et Diane et Vénus enchantent ce beau lieu :
Tout bosquet est un temple , et tout marbre est un Dieu;
Et Louis, respirant du fracas des conquêtes ,
Semble avoir invité tout l'Olympe à ses fêtes.
(U$ Jardins.)
Le Café.
il est une liqueur au poëte plus chère ,
Qui manquait à Virgile , et qu'adorait Voltaire.
C'est toi , divin café , dont l'aimable liqueur,
Sans altérer la tête , épanouit le cœur.
Aussi , quand mon palais est émoussé par l'âge ,
Avec plaisir encor je goûte ton breuvage.
Que j'aime à préparer ton nectar précieux !
Nul n'usurpe chez moi ce soin délicieux.
Sur le réchaud brûlant moi seul tournant ta graine,
A l'or de ta couleur fais succéder l'ébène ,
Moi seul contre la noix , qu'arment ses dents de fer,
Je fais , en le broyant, crier ton fruit amer;
Charmé de ton parfum , c'est moi seul qui dans l'onde
Infuse à mon foyer ta poussière féconde ;
Qui , tour à tour calmant , excitant tes bouillons ,
Suis d'un œil attentif tes légers tourbillons.
Enfin de ta liqueur lentement reposée ,
Dans le vase fumant la lie est déposée ;
Ma coupe , ton nectar, le miel américain ,
Que du suc des roseaux exprima l'Africain ,
Tout est prêt : du Japon l'émail reçoit tes ondes,
Et seul tu réunis les tributs des deux mondes. Viens donc , divin nectar, viens donc, inspire-moi : Je ne veux qu'un désert, mon Antigone , et toi. A peine j'ai senti ta vapeur odorante , Soudain de ton climat la chaleur pénétrante Réveille tous mes sens ; sans trouble , sans chaos , Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots. Mon idée était triste , aride , dépouillée ; Elle rit , elle sort richement habillée ; Et je crois , du génie éprouvant le réveil , Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.
(Lu Trois Règiiet.)
Soirée d'hiver.
Le ciel devient-il sombre , eh bieu ! dans ce salon , Près d'un chêne brûlant j'insulte à l'aquilon : Dans cette chaude enceinte , avec goût éclairée , Mille heureux passe-temps abrègent la soirée. J'entends ce jeu bruyant où , le cornet en main , L'adroit joueur calcule un hasard incertain. Chacun sur son damier fixe d'un œil avide Les cases , les couleurs et le plein et le vide ; Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir; Leur pile croît, décroît. Parla crainte et l'espoir Battu, chassé , repris , de sa prison sonore Le dé , non sans fracas , part , rentre , part encore ; Il court, roule, s'abat : le nombre a prononcé. Plus loin , dans ses calculs gravement enfoncé , Un couple sérieux qu'avec fureur possède L'amour du jeu rêveur qu'inventa Palamède , Sur des carrés égaux , différents de couleur , Combattant sans danger , mais non pas sans chaleur, Par cent détours savants conduit à la victoire Ses bataillons d'ébène et ses soldats d'ivoire : Long-temps des camps rivaux le succès est égal ;
Enfin l'heureux vainqueur donne Féchec filai , Se lève, et du vaincu proclame la défaîte; L'autre reste atterré dans sa douleur muette*, Et du terrible mat à regret convaincu , Regarde encor long-temps le coup qui l'a vaincu. Ailleurs c'est le piquet des graves douairières , Le loto du grand-oncle , et le whist des grands-pères. Là , sur un tapis vert , un essaim étourdi Pousse contre l'ivoire un ivoire arrondi.
Mais le souper s'annonce , et l'heure de la table
Rejoint les deux partis : un flacon délectable
Verse avec son nectar les aimables propos,
Et comme son bouchon fait partir les bons mots.
On se lève , on reprend sa lecture ordinaire ,
On relit tout Racine , on choisit dans Voltaire.
Tantôt un bon roman charme le coin du feu ;
Hélas ! et quelquefois un bel esprit du lieu
Tire un traître papier ; il lit, l'ennui circule :
L'un admire en bâillant l'assommant opuscule ,
Et d'un sommeil bien franc l'autre dormant tont haut ,
Aux battements de mains se réveille en sursaut
On rit : on se remet de la triste lecture ;
On tourne un madrigal , on conte une aventure :
Le lendemain promet des plaisirs non moins doux,
Et la gaîté revient , exacte au rendez-vous.
Le <CMn dtfFcn.
Le foyer , des plaisirs est la source féconde : Il fixe doucement notre humeur vagabonde , Au retour du printemps , de nos toits échappés , Nous portons en tous lieux nos esprits dissipés ; Le printemps nous disperse, et l'hiver nous rallie; Auprès de nos foyers notre âme recueillie
Goûte ce doux commerce à tous les cœurs si cher ;
Oui, l'instinct social est l'enfant de l'hivfcr.
En cercle un même attrait rassemble autour de Faire
La vieillesse conteuse et l'enfance folâtre.
Là courent à la ronde et les propos joyeux,
Et la vieille romance et les aimables jeux :
Là , se dédommageant de ses longues absences ,
Chacun vient retrouver ses vieilles connaissances.
Là s'épanche le cœur : le plus pénible aveu,
Longtemps captif ailleurs, s'échappe au coin du feu.
Comme aux jours fortunés des pénates antiques, Le foyer est le dieu des vertus domestiques. Là revienfteftt s'unir les parents, les maris, Qui vivaient séparés sous les mêmes lambris. Là vient se renouer la douce causerie ; Chacun, en la contant, recommence sa vie : L'un redit ses combats, un autre son procès. Cet autre ses amours; d'autres, plus indiscrets, Comme moi d'un ami tentant la patience, De leurs vers nouveau-nés lui font la confidence ; Le foyer du talent e&t aussi le berceau ; Là je vois s'essayer le crayon, le pinceau, Le luth harmonieux, l'industrieuse aiguille. Tantôt c?est un roman qu'on écoute en famille...
Vous dirai-je ces jeux dont les amusements De la jeunesse oisive occupent les moments , Abrègent la soirée et prolongent la veille ? Mais la maternité, de l'œil et de l'oreille, Suit leurs joyeux ébats, tempère la gaîtô, Et la sagesse impose à la témérité.
Ici, sous des genoux qui se courbent en voûte, Une pantoufle agile, en déguisant sa route, Va, vient, et quelquefois, par son bruit agaçant, Sur le parquet battu se trahit en passant. Ailleurs, par deux rivaux la raquette empaumée, Attend, reçoit, renvoie une baUe emplumée,
Qui, toujours arrivant et repartant toujours, Par le même chemin recommence son cours. Des tablettes ailleurs étalent à la vue Des beaux esprits du temps l'innombrable cohue ; Et des journaux malins font passer les auteurs Des bravos du parterre au rire des lecteurs.
Enfin, au coin du feu, nos aimables convives Vont achever du soir les heures fugitives. Autour d'eux sont placés des damiers, des cornets; L'un se plaint d'un échec , et l'autre d'un sonnez. Tour à tour on querelle, on bénit la fortune; Enfin contre l'hiver tous font cause commune.
Suis-je seul, je me plais encore au coin du feu. De nourrir mon brasier mes mains se font un jeu ; J'agace mes tisons; mon adroit artifice Reconstruit de mon feu l'élégant édifice : J'éloigne, je rapproche, et du hêtre brûlant Je corrige le feu trop rapide ou trop lent Chaque fois que j'ai pris mes pincettes fidèles, Partent en pétillant des milliers d'étincelles ; J'aime à voir s'envoler leurs légers bataillons. Que m'importent du nord les fougueux tourbillons ? La neige, les frimats qu'un froid piquant resserre, En vain sifflent dans l'air, en vain battent la terre. Quel plaisir, entouré d'un double paravent, D'écouter la tempête et d'insulter au vent ! Qu'il est doux, à l'abri du toit qui me protège, De voir à gros flocons s'amonceler la neige ! Leur vue à mon foyer prête un nouvel appas : L'homme se plaît à voir les maux qu'il ne sent pas. Mon cœur devient-il triste et ma tête pesante, Hé bien ! pour ranimer ma gaîté languissante, La fève de Moka, la feuille de Canton, Vont verser leur nectar dans l'émail du Japon. Dans l'airain échauffé déjà l'onde frissonne, Bientôt le thé doré jaunit l'eau qui bouillonne,
Ou des grains du Levant je goûte le parfum. Point d'ennuyeux causeur, de témoin importun; Lui seul, de ma maison exacte sentinelle, Mon chien , ami constant et compagnon fidèle , Prend à mes pieds sa part de la douce chaleur. Et toi , charme divin de l'esprit et du cœur , Imagination , de tes vagues chimères Fais passer devant moi les figures légères. A tes songes brijlants que j'aime à me livrer ! Dans ce brasier ardent qui va le dévorer , Par toi ce chêne en feu nourrit ma rêverie ; Quelles mains l'ont planté ? quel sol fut sa patrie ? Sur les monts escarpés bravait-il l'aquilon ? Bordait-il le ruisseau ? parait-il le vallon ? Peut-être il embellit la colline que j'aime : Peut-être sous son ombre ai-je rêvé moi-même. Tout à coup je l'anime ; à son front verdoyant Je rends de ses rameaux le panache ondoyant , Ses guirlandes de fleurs , ses touffes de feuillage , Et les tendres secrets que voila son ombrage. Tantôt environné d'auteurs que je chéris , Je prends, quitte et reprends mes livres favoris; À leur feu tout à coup ma verve se rallume , Soudain sur le papier je laisse errer ma plume , Et goûte, retiré dans mon heureux réduit , L'étude , le repos , le silence et la nuit : Tantôt , prenant en main l'écran géographique , D'Amérique en Asie , et d'Europe en Afrique , Avec Cook et Forster , dans cet espace étroit, Je cours plus d'une mer , franchis plus d'un détroit , Chemine sur la terre , et navigue sur l'onde , Et fais , dans mon fauteuil , le voyage du monde.
(L«« Trois Refîtes.)
A9D TfiftS.
X'Artoste.
De tableaux sérieux quelquefois rembrunie , L'Imagination , pour égayer sa cour , Permet aux Ris légers d'y paraître à leur tour. Un jour que de l'Ennui les vapeurs léthargiques S'exhalaient d'un amas d'écrits soporifiques , D'insipides sonnets , d'odes sans majesté , De poèmes sans art , de chansons sans gaîté , Pour bannir les langueurs de la mélancolie , La déesse appela le Goût et la Folie , Et leur dit d'enfanter un prodige nouveau.
L'Arioste naquit : autour de son berceau , Tous ces légers esprits , sujets brillants des fées , Sur un char de saphir , des plumes pour trophées , Leurs cercles, leurs anneaux , et leur baguette en main , Au son de la guitare , au bruit du tambourin , Accoururent en foule , et, fêtant sa naissance , De combats, de démons bercèrent son enfance. Un prisme pour hochet , sous mille aspects divers , Et sous mille couleurs , lui montre l'univers. Raison , gaîté , folie, en lui tout est extrême ; Il se rit de son art , du lecteur f de lui-même ; Inspire un sentiment qu'il étouffe soudain ; D'un récit commencé rompt le fil dans sa main, Le renoue aussitôt, part, s'élève, s'abaisse. Ainsi, d'un' vol agile essayant la souplesse , Cent fois l'oiseau volage interrompt son essor , S'élève , redescend , et se relève encor , S'abat sur une fleur , se pose sur un chêne. L'heureux lecteur se livre au charme qui l'entraîne ; Ce n'est plus qu'un enfant qui se plaît aux récits De géants , de combats , de fantômes , d'esprits ; Qui , dans le même instant , désire , espère , tremble , S'arrête, s'adoucit, pleure et rit tout ensemble.
(L'Imaginatien.)
Maintes de Mttton.
Salut , clarté du joar , éternelle lumière , Du ciel la fille aînée et la beauté première , Peut-être du très haut rayon co-éternel (Si te nommer ainsi n'outrage pas le ciel) , Salut ! Avant qu' un mot eût enfanté le monde , Eût arraché la terre aux abîmes de Tonde , Eût assis le soleil sur le trône des airs , Et sur le vide immense eût conquis l'univers , Tu brillais de ses feux ; l'insensible matière , En recevant la vie , a senti la lumière , Et comme un voile pur du ciel resplendissant , Tu jetas la clarté sur le monde naissant. Trop long-temps retenu dans les gouffres funèbres , J'ai de mes pas errants parcouru les ténèbres ; De leur voûte brûlante , à leurs antres sans fonds , J'allai , j'interrogeai leurs abîmes profonds. Pour chanter le chaos , l'ombre qui l'enveloppe , Je dédaigne le luth qui charma le Rhodope. Grâce aux muses , du ciel descendu sans effroi , J'ai plongé dans l'abîme et remonté vers toi ; Pour les faibles humains privilège si rarer! Enfin , je viens à toi de la nuit du Tartare : Je viens revoir le ciel , revoir ce monde heureux , Brillant de tes rayons , échauffé de tes feux ; Je sens déjà ta flamme , aliment de la vie ; Mais , hélas ! à mes yeux ta lumière est ravie : En vain leur globe éteint et roulant dans la nuit Cherche aux voûtes des cieux la clarté qui me. fuit Tu ne visites plus ma débile prunelle ; Pourtant des chants sacrés adorateur fidèle , Ma muse, chère au ciel , anime encor ma voix; J'erre encor sur ses pas sous la voûte des bois , Au bord du clair ruisseau , sur la montagne altière,
Que pour d'autres que moi vient dorer la lumière. Mais c'est vous, vous surtout qui m'avez inspiré , Montagne de Sion , et toi , ruisseau sacré , Toi qui , baignant ses pieds avec un doux murmure , Les caches sous les (leurs, les couvres de verdure ! Souvent aussi (des maux trop funestes rapports!) J'évoque ces mortels, fameux par leurs accords , Qui n'ont de tes bienfaits gardé que la mémoire. Votre égal en malheur, que ne le suis-je en gloire , 0 vieux Tiresias, Homère , Thamiris !
Ainsi , de mille objets en silence nourris , Mes vers coulent sans peine , et ma muse féconde Reproduit dans mes chants les merveilles du monde. Mais du moins dans mes maux j'imite leurs concerts, Et mon cœur sans efforts se repeint dans mes vers. Tel, au sein de la nuit et de la forêt sombre, L'oiseau mélodieux chante caché dans l'ombre. Les ans , les mois, les jours , par une sage loi, Tout revient ; mais le jour ne revient pas pour moi. Mes yeux cherchent en vain les fleurs fraîches écloses ; Mes printemps sont sans grâce et mes étés sans roses; J'ai perdu des ruisseaux le cristal argentin , La pourpre du couchant, le rayon du matin, Et les yeux des troupeaux, et ce noble visage Où le Dieu qui fit l'homme a gravé son image.
La nuit engloutit tout Eh bien ! fille des cieux ,
Éclaire ma raison à défaut de mes yeux ,
Épure tout en moi par ta céleste flamme ,
Mets tes yeux dans mon cœur, mets tes yeux dans mon âme,
Et fais que je dévoile en mes vers solennels
Des objets que jamais n'ont vus les yeux mortels.
( Paradis perdu.)
L'Immortalité.
Lorsqu'en mourant le sage cède Au décret éternel dont tout subit la loi ,
Un Dieu lui dit : « J'ai réservé pour moi
L'éternité qui te précède ; L'éternité qui s'avance est à toi. »
Ah ! que dis-je ? écartons ce profane langage .
L'éternité n'admet point de partage :
Tout entière en toi seul Dieu sut la réunir ; Dans lui ton existence à jamais fut tracée ; Et déjà ton être à venir
Était présent à sa vaste pensée.
Sois donc digne de ton auteur ;
Ne ravale point la hauteur
De cette origine immortelle !
Eh ! qui peut mieux enseigner qu'elle A braver des faux biens l'éclat ambitieux ? Que la terre est petite à qui la voit des cieux !
Que semble à ses regards l'ambition superbe? C'est de ces vers rampants , dans leur humble cité , Vils tyrans des gazons, conquérants d'un brin d'herbe , L'invisible rivalité.
Tous ces objets qu'agrandit l'ignorance , Que colore la vanité.
Que sont-ils , aperçus dans un lointain immense, Des célestes hauteurs de l'immortalité?...
Silence , êtres mortels ! vaines grandeurs , silence ! L'obscurité, l'éclat, le savoir, l'ignorance, La force, la fragilité , Tout, excepté le crime et l'innocence,
354 vers.
JSX le respect d'une juste puissance, Près du vaste avenir courte et frêle existence, Aux yeux désenchanteurs de la réalité,
Descend de Isa haute importance
Dans FéterneHe égalité.
Tel le vaste Ajpmnin, de sa cime hautaine , Confondant à nos yeux et montagne et vallon,
D'un monde entier ne fouine qu'une plaine, Et rassemble en un point un immense horizon.
Ah! si ce noble instinct par qui du grand Homère, Par qui des Scipions l'esprit fut enfanté,
N'étaitqu'une vaine chimère, Qu'un vain roman par l'orgueil inventé ;
Aux limites de sa carrière» .
D'où vient que l'homme épouvanté, A l'aspect du néant 9e rejette en arrière?
Pourquoi dans l'instabilité
De cette demeure inconstante,
Nourrit-il cette longue attente
De l'immuable éternité ?
Non, ce n'est point un vain système, C'est un instinct profend vainement combattu, Et sans doute l'Être suprême Dans nos coeurs le grava lui-même Pour combattre le vice et servir la vertu.
Dans sa demeure inébranlable, Assise sur l'éternité, La tranquille immortalité Propice au bon, et terrible au coupable, Du temps qui sous ses yeux marche à pas de géant , Défend Pami de la justice, Et ravit à l'espoir du vice L'asile horrible du néant.
deliixe. 355
Oui, vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre, Des éternelles lois renversez les autels, Lâches oppresseurs de la terre, Tremblez ! vous êtes immortels.
Et vous, vous, du malbear victimes passagères, Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels, Voyageurs d'un moment aux terres étrangères, Consolez-vous ! vous êtes immortels.
Et pourquoi craindre la furie D'un injuste dominateur ?
N'est-il pas une autre patrie Dans l'avenir consolateur ?
Ainsi quand tout fléchit dans l'empire da monde
Hors la grande âme de Caton, Immobile, il entend la tempête qui gronde, Et tient, en méditant l'éternité profonde, Un poignard d'une main, et de l'autre Platon. • . Que tout tombe aux genoux de l'oppresseur du Tibre, Sa grande âme affranchie a son refuge au ciel : Il dit an tyran : Je sais libre ; Au trépas : Je suis immortel.
Allez, portez dans Fume sépulcrale, Où l'attendaient ses immortels aïeux, Portez ce reste glorieux, Vainqueur, «Mit mort qu'il est , du vainqueur de Pharsâle.
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(Voir, pour la Notice, le Volume /er, page 388.)
La Poésie descriptive.
Sans doute il est un art de saisir, d'imiter, De peindre à notre esprit les beautés naturelles ; Et de cet art, qu'en vain la foule veut tenter, J'admire, je chéris les deux brillants modèles. Des muses et des champs amants vrais et fidèles ,
Deux poètes mélodieux , .
Le vainqueur de Thompson !, le rival de Virgile 2, Sur l'Hélicon français ont d'une main habile
Planté ce rameau précieux , Que la culture encor peut rendre plus fertile. Mais l'exemple perdu de ces maîtres fameux Redit trop vainement à l'élève indocile : C'est peu de crayonner; il faut , il faut comme eux Placer des traits choisis dans des cadres heureux. Et n'allez pas surtout, l'un de l'autre copistes, Peintres minutieux , scrupuleux botanistes, Effeuiller chaque rose, ouvrir chaque bouton, User votre palette à peindre un papillon, Des poètes germains la moderne influence Apporta parmi nous cette fausse abondance.