‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 119 sur 168 · Saint-Lambert. 2. Delille · texte numérisé non relu

Saint-Lambert. 2. Delille

On ne parla que de pinceaux, D'ombres et de couleurs, d'images , de tableaux. Le titre de poète et le talent d'écrire N'étaient plus attachés qu'au seul art de décrire. Un absurde dédain paraissait rejeter Et le don d'émouvoir et celui d'inventer.

Jeunes élèves du Parnasse , Suivez , étudiez des principes plus vrais ; Par cet exemple instruits , abjurez désormais De ces sophismes vains la ridicule audace ; Et, de l'esprit humain observant les progrès , Rendez à chaque genre et ses droits et sa place. Oui , la Description , effort de tant d'auteurs, N'est que le premier pas des arts imitateurs. Partout la poésie , en ses naissants ouvrages , Des champêtres objets ébaucha les images : Le sauvage lui-même aux plus lointains climats , Trace , dans sa chanson grossière et monotone , Tout ce que sa demeure offre pour lui d'appas , Le sol qui le nourrit , la mer qui l'environne. L'Iroquois peint en vers sa chasse et ses filets , Et sans cesse ramène , en son refrain barbare , Le castor de ses lacs et l'ours de ses forêts. Insensible aux rigueurs de la nature avare , L'habitant de Torno, dans sa hutte enfumé, Chante aussi son pays dont il est seul charmé , Et ses rennes légers , coursiers de Laponie , Emportant un traîneau sur la neige aplanie. Aux bords du Groenland , le pêcheur exilé Vente dans son langage , en couplets modulé , Ses traits et ses harpons , leur atteinte fatale Aux colosses pesant sur la mer boréale , Et les flots revomis de leurs larges naseaux , Et leur sang qui s'épanche en rougissant les eaux.

fEpitr» au coitilt de Schowalow.J

3$8. vebs.

Ce hardi Portugais, Gama, dont te courage. D'un nouvel océan nous ouvrit le passage , De l'Afrique déjà voyait fuir les rochers,; . Un fantôme , du sein de ces mers inconnues

S'élevant jusqu'aux nues , D'un prodige sinistre effraya les nochers.

Il étendait son bras sur l'élément terrible ; Des nuages épais chargeaient son front horrible ; Autour de lui grondaient le tonnerre et les vents ; Il ébranla d'un cri les demeures profondes ,

Et sa voix sur les ondes Fit retentir au loin ces funestes accents :

« Arrête, disait-il, arrête, peuple impie, Reconnais de ces bords le souverain génie, Le Dieu de l'Océan , dont tu foules les flots! Crois-tu qu'impunément , ô race sacrilège !

Ta fureur qui m'assiège ' *

Ait sillonné ces mers qu'ignoraient tes vaisseaux ?

» Tremble , tu vas porter ton audace profane Aux rives de MéUnde , aux bords de Taprofcaae , Qu'en vain si loin de toi placèrent les Destins. Vingt peuples t'y suivront; mais ce nouvel empire

Où tu vas les conduire , N'est qu'un tombeau de plus creusé pour les banaii».

» J'entends des cris de guerre au milieu.de&naafrages» Et les sons de l'airain se mêlant aux t>rages, Et les foudres de l'homme au tonnerre (tes cieux* Les vainqueurs, les vaincus, deviendrontmesiviotiines ;

Au fond de mes abîmes Leurs coupables trésors descendront avec eux. »

Il dit , et se courbant sur les eaux écumantes , Il se plongea soudain dans ces roches bruyantes Où le flot va se perdre , et mugit renfermé. L'air parut s'embraser , et le roc se dissoudre ,

Et les traits de la foudre Éclatèrent trois fois sur recueil enflammé. %

(04* $ur la Navigation.)

Page 1