‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 122 sur 168 · ROUCHER · texte numérisé non relu

ROUCHER

De coteaux escarpés où l'automne sourit?

D'abîmes ténébreux ? de cimes éclairées?

De neiges couronnant de brûlantes contrée»?

Et de glaciers*enfùr, vaste et solMe mer,

Où règne sur son trône un éternel hiver ?

Là , pressant sous ses pieds les nuages humidess

Il hérisse les monts de hautes pyramides v

Dont le bleuâtre éclat ., au soleil s'enftemmant , .

Change ces pics glaoés-en roc» da diamant.

Là viennent expirer tous les feux du solstice.

En vain l'astre du jour*, embrassant l'écrerâse,

D'un déluge de flamme assiège ces déserts;

La masse inébranlable insulte au roi des airs.

Mais trop souveht la neige, arrachée à leur rime;

Roule en bloc bondissant, court d'abîme en abîm*,

Gronde comme un tonnerre, et, grossissant toujours >

A travers les rochers fracassés dan& sua cours ,

Tombe dans les vallon», sîy brise, et des campagnes \

Remonte en brume épaisse aasomrnetdes raonte^nes.

(Le» Voit.)

Respect des Romains pour les Morts.

Des sépulcres muets perçant la noire enceinte , Et d'un ami , d'un père , évoquant l'ombre sainte , Ce peuple , enveloppé de sombres vêtements , Trois fois se promenait au fond des monuments , Y brûlait de Saba les parfums salutaires , Et couronnait enfin ces lugubres mystères Par des libations d'un vin religieux Sur l'urne où reposaient les restes précieux.

Ce respect pour les morts , fruit d'une erreur grossière „ Touchait peu , je le sais, une froide poussière Qui tôt ou tard s'envole éparse au gré des vents , Et qui n'a plus enfin de nom chez les vivants ; Mais ces tristes honneurs, ces funèbres hommages,

Ramenaient les regards sur de chères images ;

Le cœur près des tombeaux tressaillait ranimé ,

Et Ton aimait encor ce qu'on avait aimé.

Je l'éprouve moi-même : oui , cent fois , à la vue

Du voile de la mort , d'une tombe imprévue ,

L'image de ma mère enlevée en sa fleur

M'a frappé, m'a rempli d'une sainte douleur :

J'ai cru voir sa vertu , sa jeunesse , ses charmes;

Et ce doux souvenir a fait couler mes larmes.

Astre des nuits , je veux , à ton pâle flambeau , Oui, je veux m'avancer vers ce sacré tombeau ! Guide-moi . . . Vain espoir que mon cœur se propose ! Hélas! trop loin de moi cette cendre repose ! Ma mère ! Oh ! si mon œil revoit le bord chéri Où ton sein me conçut , où ton lait m'a nourri , Où tes soins aux vertus formèrent mon jeune âge , Je voue à ton sépulcre un saint pèlerinage ; J'irai te faire ouïr le cri de mes douleurs, Et, courbé sur ta tombe , y répandre des pleurs.

IMBERT ( Barthélémy ) naquit à Nîmes. Tourmenté du désir de faire parler de lui, . il vint à Paris avec un poëme en poche, comptant bien y être accueilli avec admiration. Il reconnut bientôt qu'on est plus difficile à Paris qu'en province. Toutefois il ne se découragea pas, et se mit dans les rangs nombreux des jeunes gens qui remplissaient le Mercure et les journaux de madrigaux, d'épigrammes, de bouts-rimés et de charades. Bientôt il publia le Jugement de Paris, son chef-d'œuvre ; il avaità peine vingt ans.Le succès de ce poëme lui donna entrée dans la haute société. Admirateur de Dorât, il voulut, comme lui, écrire dans beaucoup de genres, travailla rapidement, ne revit presque jamais ce qu'il avait fait, et ne laissa ainsi aucun ouvrage vraiment supérieur.

La vie d'Imbert est peu connue. Il jouit longtemps d'une existence brillante, sans qu'on ait su d'où lui venait l'argent qu'il dépensait. La révolution en tarit sans doute la source ; car il était dans un état voisin de la misère, lorsqu'il mourut en 1790.

Le Voleur scrupuleux.

Plus scrupuleux qu'on ne l'est d'ordinaire

Dans son métier, un honnête voleur,

Le vendredi, cessait son ministère,

Et dans ses vols, toujours plein de douceur,

Il ne gardait que moitié pour salaire.

Un homme un jour suivait le grand chemin ;

Il court à lui : « Yotre bourse, bonhomme ? »

L'homme obéit; le voleur tend la main,

Voit sept écus, et toujours plus humain,

En prenant trois, lui rend la même somme : .

366 vers.

« Mon Dieu ! dit-il, il faudrait trente sous Pour l'autre écu ; mon cher, les avez-vous ?

— Eh ! non ; gardez, répond le pauvre hère. ..

— Chut ! attendez, reprit l'autre, j'avais. . . Oui, les voilà; tenez, j'aiTOtrc affaire : Le bien d'autrui ne me tente jamais. »

La Carpe.

Certaine carpe encor vivante

Dans la poêle un jour fit le saut, Dans la poêle où grondaient les flots d'une huifeaidente

Le bain lui parut un peu chaud.

La voilà qui combat, s'agite, se tourmente.

Il faut la voir vingt fois se replier; Sa queue, en bondissant, bat la vague écumante De l'huile qui jaillit au front du cuisinier.

La douleur croît, et la pauvrette encore Par de nouveaux efforts luttant et sautillant,

S'élance et tombe en frétillant

Dans un brasier qui la dévore.

Au malheur qui va redoublant,

L'homme bien souvent fait la guerre :

Vains efforts ! c'est un nœud coulant;

Il veut le.rompre,>ille resserre.

Ui PMmetthuibtMlaiflrlt.

Un livre parut, et la Pranee Le trouva bon. L'était-il? jet ne sais. Il est souvent un intervalle immense Entre la gloire et le succès.

La plume de l'auteur (à peine on va m'en croire) Croyait avoir sa place au temple de mémoire. Sur le bureau placée un beau matin, Elle en parlait au fauteuil son voisin,

1MBERT. â67

Et de ses longs travaux lui racontait l'histoire. « Mon cher, il faut le coafesser ; Ah ! qu'on a de peine à.percer, Disait-elle , le jour et la nuit sans relâche* Sur le papier j'ai labouré :

Vingt fois écrit, et vingt fois raturé...

Grâee au ciel, j'ai rempli ma tâche.

Mais quand la gloire, ami, suit, nos travaux, Nous l'avons bien payée. » Il survient à ces niots Un étranger. Soudain la belle Croit recueillir un compliment flatteur ;

Mais on ne parle qu'à l'auteur, Puis on s'en va. « L'impertinent, dit-elle! Mon maître a l'encens, et moi rien! »

Autre visite, encor même entretien.

« O siècle ingrat! «ajouta l'étourdie : Un autre a les honneurs qui n'étaient dus qu'à moi ! Pauvres talents, comme on vous humilie !

— Bavarde éternelle, tais-toi !

Dit gravement le fauteuil qu'elle- ennuie. Tu ne fais qu'obéir toujours aveuglément; A la stupidité ne joins* pas l'insolence. Vit-on jamais peser dans la riaême balance Et l'ouvrier et l'instrument? »

A ce propos j'ai souvenance Du discours d'un certain bedaud,

Tout aussi sot; En deux mots je vais vous le rendre.

Tout un auditoire étonné Vantait cm' brau -sermon que l'on 'venait d'entendre : « Messieurs, dit le.bedaud, c'estanoiqui foi sonné. »

fce 'PoitflHfti «t ta WottelM.

Une mouche un peu trop friande Voletait sur les bords d'un verre de liqueur.

Elle s'y laissa choir : la sottise était grande. Fuyons la friandise, elle porte malheur.

La voilà prise : « Oh ! l'étourdie !

S'écrie alors un papillon léger ; On ne m'y prendrait pas. Autour de ma bougie

J'aime bien mieux courir et voltiger! » Jl voltige à ces mots; bientôt la flamme avide Touche son aile et le fait trébucher ; Il tombe , et ce foyer perfide A l'instant lui sert de bûcher.

Plus qu'il ne vaut , toujours l'homme se prise ; De sa sagesse il fait toujours grand cas , Il parle bien ; mais observez ses pas : Tout en moralisant, il fait une sottise.

L'Habit et l'OreUler.

Un habit fastueux et d'ambre saupoudré

( C'était l'habit d'un petit maître ) De la garde-robe tiré , Sur un lit attendait son maître , Qui ce jour-là courait un bal paré.

A vant que par la voix de l'agile sonnette , Monsieur dès longtemps éveillé Eût annoncé l'instant de sa toilette , Et qu'il lui plût d'être habillé , Que fit l'habit ? Ennuyé ,%so!itaire, Sur ce lit ne sachant que faire, 11 se met lors à babiller.

Babiller! quoi? tout seul? — Non, avec l'oreiller.

— « Çà, lui dit-il, jasons, mon frère, Parlons de notre maître. Ah ! le joli seigneur ! C'est tous les jours jouissances nouvelles. Je le suis en tous lieux ; témoin de son bonheur,

Je puis en donner des nouvelles.

De toilette en toilette il faut voir chaque jour,

Son agréable suffisance

En folâtrant parler d'amour.

Étalant aux soupers ses airs , son élégance , Il est toujours joyeux , tendre et vif tour à tour,

Parle toujours, jamais ne pense,; Voilà ce qui s'appelle un seigneur d'importance ,

Un véritable homme de cour.

Pour lui Paris est la Cocagne ;

Mais j'aime sa gaîté surtout.

Qu'il joue, il n'est jamais à bout ;

Quand il perd, on dirait qu'il gagne.

Cet homme a le cœur net , ou je perds mon honneur ;

Et s'il n'a trouvé le bonheur ,

Il est bien , ma foi , sur la route.

— Oui , ton récit est fidèle sans doute , Dit l'oreiller plus instruit , moins parleur ;

Je veux t'en croire , mais écoute :

Explique-moi ceci. Quand le matin bien las ,

Près de son lit on le ramène ,

Il se couche et ne s'endort pas :

Il soupire, gémit, s'agite, se démène;

Je suis toujours ou trop haut ou trop bas. Tantôt il sort du lit , puis à grands pas

Seul dans sa chambre il se promène.

Et même un jour de lansquenet ,

Tempêtant , jurant de plus belle ,

Entre nous , j'ai vu sa cervelle

Presqu'à deux doigts du pistolet.

Hem ! qu'en dis-tu ? — Que l'apparence est vaine ;

Que son témoignage est trompeur. »

Qui veut bien connaître un acteur ,

Doit l'observer hors de la scène.

Le Fuftll et le Lièvre.

D'un orme épais un chasseur ombragé Dormait couché sur une gerbe ; Tandis que son fusil chargé A ses pieds reposait sur l'herbe.

Sautant et gajnbadant en ses bonds inégaux , Près d'eux passe un lièvre timide ; Tl voit l'arme fatale , et faisant trêve aux sauts , S'enfuit moins gai , mais plus rapide.

Il s'arrête un peu harassé , Derrière un arbre enfoncé dans la plaine; Et de ses quatre pieds l'un sur l'autre pressé , Blottit son corps en boule ramassé, Écoute et retient son haleine.

Mais bientôt curieux , enhardi de nouveau , Sur le eou'l'oreille étendue, Tout doucement allongeant «on museau , Vers le fusil il dirige sa vue.

« Bon , se dit-il en soi ! quoi , c'est-là ce qui tue ! Il ne dit mot! il semble mort!

Pour tuer, il faut qu'il remue.

Mais il ne bouge point. Oh ! oh ! le maître dort »

Lors il hasarde un, pas, puis deux, puis quatre; Puis il court au fusil, , prend un ton cavalier, Le heurte même, et d'un air familier., Près de lui commence à s'ébattre.

« Fuis , atome imprudent et d.' orgueil enivré , Dit le fusil, qui «'ennuie et se lasse ! Ignores-tu queje puisât mongné T'envoyer aux enfers expier ton audace?

Le tigre carnassier , le lion belliqueux

Tremble au seul bruit des foudres que j'enserre ,

Nul ne se joue à mon tonnerre ; Plus faible, au moins sois aussi sage qu'eux.

— Va, ce bruit, «dit le lièvre, en vain frappe l'oreille ; Nous savons tous quel pouvoir est le tien. Nous te Craignons, tant que ton maître veille , Dès qu'il s'endort , tu n'es plus rien. » À quoi servent les lois, appui du citoyen, Lorsque le magistrat sommeille?

et «la Rom.

Dans un jardin public , un rosier au soleil Dressant sa tige ouverte et de fleurs décorée , Avait , hors de son vase , une branche égarée , D'où pendait une rose, au teint frais et vermeil. Un couple d'écoliers la voit et-se^propose

De la cueillir ; mais comment s'arranger ?

Ils étaient d'eux pour une rose.

Ne pouvant donc la partager :

« Disputons+la, dit l'un. Vers la rose chérie, Des ciseaux à la main, nous irons au hasard, Les yeux bandés , en vrai colin-maillard,

Mais surtout point de tricherie.

Le premier qui, les yeux bien clos,

De dix pas allant auprès d'elle ,

Légèrement , d'un seul coup de ciseaux , Aura fait à ses pieds tomber la demoiselle , L'obtiendra seul. » L'avis sur l'heure est adopté. Mais qui doit commencer? l'âge n'est pas un titre

En pareil cas; il faut un autre arbitre. La courte-paille enfin donna la primauté Au plus jeune, à Jeannot. Les yeux clos, vers la tige, Ses ciseaux bien ouverts, Jeannot marche en avant. Arrive, et l'instrument que des doigts il dirige

Se ferme, coupe. . . quoi ? du vent.

Rien de plus ; au rosier la fleur demeure entière.

Entière ? non. £n passant, de sa main Il a touché la rose; une feuille soudain

Tombe en volant sur la poussière.

Qui fut bien sot? ce fut l'enfant.

L'autre prend les ciseaux et marche triomphant.

Encore en vain la fleur est menacée, Des ciseaux meurtriers elle évite les dents ;

Mais de ce choc plus rudement froissée, Sur sa tige ébranlée elle tremble longtemps, Et mainte feuille encore est au loin dispersée, Le premier rentre en lice ; encor même succès.

Son rival reprend de plus belle ;

Mais à chacun de ces essais, La rose perd toujours quelque feuille nouvelle. Jeannot enfin l'emporte ; à ses pieds il abat

La fleur, hélas ! si tourmentée; Triste butin ! car après le combat,

Pas une feuille n'est restée ;

Et le squelette d'une fleur Est le seul prix qui demeure au vainqueur. O vous qui d'un pays vous disputez l'empire, Ainsi, fiers conquérants, votre orgueil se débat Voulez-vous posséder quelque nouvel état ,

Vous commencez par le détruire.

GILBERT (Nicolas- Joseph-Laurent) naquit en 1751. Il s'essaya d'abord, mais sans succès, dans l'héroïde, genre que Colardeau avait mis en faveur. Avide de célébrité, il crut que les concours académiques offraient à son ambition la voie la plus sûre et la plus prompte, et il s'y engagea avec confiance, quoiqu'il eût pour concurrents des écrivains auxquels les prix semblaient être dévolus d'avance. Deux échecs le rebutèrent: et son âme déjà aigrie par le malheur médita une éclatante vengeance. Il s'arma du fouet de la satire, et dans deux ouvrages remarquables, le Dix-huitième siècle et Mon apologie, il flagella de son vers énergique tous les écrivains qui lui semblaient être injustement en possession de la renommée. Le succès de ces deux satires fut immense ; mais elles excitèrent contre le poète des inimitiés violentes et des haines implacables. Fréron et Clément défendirent seuls Gilbert, auquel M. de Beaumont, archevêque de Paris, accorda vainement quelque protection. Les souffrances de toute espèce avaient épuisé les forces du malheureux poète, qui mourut à l'Hôtel-Dieu, dans un accès de fièvre cérébrale, le 12 novembre 1 780 , à l'âge de vingt-neuf ans.

La Poésie moderne*

Fille de la peinture et sœur de l'harmonie , Jadis la poésie, en ses pompeux accords,' Osant même au néant prêter une âme , un corps , Égayait la raison de riantes images, Cachait de la vertu les préceptes sauvages , Sous le voile enchanteur d'aimables fictions; Audacieuse et sage en ses expressions , Pour cadencer un vers qui dans l'âme s'imprime

Sans appauvrir l'idée , enrichissait la rime ,

S'ouvrait par notre oreille un chemin vers nos cœurs ,

Et nous divertissait pour nous rendre meilleurs.

Maudit soit à jamais le pointilleux sophiste

Qui le premier nous dit eii prose d'algébriste :

« Vains rimeurs, écoutez mes ordres absolus.

Pour plaire à ma raison , pensez ; ne peignez plus. »

Dès lors la poésie a vu sa décadence ;

Infidèle à la rime , au sens , à la cadence ,

Le compas à la main , elle va dissertant.

Apollon sans pinceaux n'est plus qu'un lourd pédant.

C'était peu que, changée en bizarre furie,

Melpomène mêlât sur la scène flétrie

Des romans fort touchants; car à peine Fauteur

Pour emporterles morts laisse vivre un acteur ,

Que , soigneux d'évoquer des revenants affables ,

Prodigue de combats, de marches admirables,

Tout poète moderne, avec pompe assommant ,

Fit d'une tragédie un opéra charmant.

La muse de Sophocle , en robe doctorale ,

Sur des tréteaux sanglants professe la morale f.

Là souvent un sauvage orateur apprêté ,

Aussi bien qu'Arouet parle d'humanité 2.

Là des Turcs amoureux , soupirant des maximes ,

Débitent galamment Sénèque mis en rimes 3.

Alzire au désespoir , mais pleine de raison ,

En invoquant la mort -, eommente>le Phédon 4.

Pour expirer en forme , un roi par bienséance

Doit exhaler son âme avec une sentence 5;

Et, chaque personnage «au théâtre produit ,

Héros toujourssouffléipar»raut8Ur(quiile^uit ,

1. Tout ce passage est dirigé est question de rhnmoftalité de couvre Voltaire. l'ame.

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