‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 125 sur 168 · PARNY · texte numérisé non relu

PARNY

La Ghasse «u Taureau Murage.

Le cor lointain a retenti trois fois,

Et le taurau mugit au fond des bois.

De la forêt usurpateur sauvage ,

Il vous attend, volez, adroits guerriers :

Là, des combats vous trouverez l'image ,

Les dangers même, jet de nouveaux lauriers.

Sur le taureau mugissant et terrible, Pleuventles dards, les lances, lesépieux. Il cède, il fuit, revient plus furieux , Plus menacé, mais toujours invincible ; Il fuit encor sous les traits renaissants. Devant ses» pas, au loin retentissants, Des bois émus le peuple se disperse :

Son front écarte ou brise les rameaux.

Dans le torrent il tombe , le traverse ; Et son passage avec fracas renverse Les troncs vieillis et les jeunes ormeaux.

Alkent prévoit ses détours, le devance , Et près d'un chêne il se place en silence. Le dard lancé par sa robuste main Atteint le flanc du monstre , qui soudain , Se retournant, sur lui se précipite.

D'un saut léger l'adroit chasseur l'évite , Et frappe encor le flanc déjà sanglant. Le taureau tombe , et prompt il se relève. Tremblez , Alkent , fuyez en reculant ; A ce front large il oppose son glaive , Succès trompeur ! dans la tête enfoncé , Le fer se rompt : de ses mains frémissantes Alkent saisit les cornes menaçantes , Lutte, combat, repousse, est repoussé , Du monstre évite et lasse la furie , Ranime alors sa vigueur affaiblie ,

Et le taureau sur l'herbe est renversé : Pour les chasseurs sa chute est une fête. L'heureux Àlkent, immobile un instant , Reprend haleine, et fier de sa conquête , Pour l'achever, du monstre palpitant Sa hache enfin coupe l'énorme tête.

Joyeux il part, et suivi des chasseurs, Environné de flottantes bannières, Des chiens hurlants, et des troupes guerrières, De la victoire il goûte les douceurs.

A ces douceurs l'espoir ajoute encore ; Vers le cortège il marche radieux :

Sur lui soudain se fixent tous les yeux ; Et toujours fier il jette aux pieds d'Isaure Le don sanglant, le don le plus flatteur Qu'à la beauté puisse offrir la valeur.

FLORIAN (Jea^-PiebreClabis de) naquit, le 6 mars 1755, au château de Florian (Basses-Cévennes). Il puisa dans sa première éducation, à laquelle présida Gilette deSalgues, sa mère, Castillane d'origine, un goût très vif pour la littérature espagnole, et il sentit l'amour de la poésie s'éveiller en lui pendant le séjour qu'il fit à Feruey auprès de Voltaire. Le nom de Florianet , sous lequel le désignait l'auteur de la Henriade, peint assez bien l'esprit et le talent de Florian , plus délicat qu'étendu, plus fin qu'énergique. Florian a beaucoup écrit. Ses Nouvelles et ses Fables sont aujourd'hui son véritable titre de gloire. Ses fables surtout, quoique le fond ne lui en appartienne pas, sont si ingénieusement et si élégamment tournées, que c'est certainement, après La Fontaine, le meilleur de nos fabulistes.

Florian entra à l'Académie française en 1788, et mourut à Sceaux, en 1794.

La Fable et la Vérité.

La Vérité toute nue Sortit un jour de son puits.

Ses attraits par le temps étaient un peu détruits ;

Jeunes et vieux fuyaient sa vue.

La pauvre Vérité restait là morfondue Sans trouver un asile où pouvoir habiter. Ajses yeux vient se présenter La Fable , richement vêtue , Portant plumes et diamants :

La plupart faux , mais très brillants.

« Eh ! vous voilà ; bonjour , dit-elle ;

Que faites-vous ici seule sur uu chemin ? » La Vérité répond : « Vous le voyez , je gèle.

Aux passants je demande en vain

De me donner une retraite ; Je leur fais peur à tousi Héfta* je le ve» bien ,

Vieille femme n'obtient plus rien.

— Vous êtes pourtant ma cadette ,

Dit la Fable , et sans vanité

Partout je suis fort bien reçue.

Mais aussi , dame Vérité ,

Pourquoi vous moatrer toute nue ?

Gela n'est pas adroit Tenez , arraflgeoas-nous ;

Qu'un même intérêt nous rassemble :

Venezsous mon manteau ; nous marcherons ensemble.

Chez le sage , à cause de vous ,

Je ne serai point rebutée ;

À.Gause de moi chez le&fowh

Vous* ne serez point maltraitée..

Servant par ce moyen chacun selon son goût , Grâce à votre raison et grâce à ma folie ,

Vous verrez , ma sœur, que partout

Nous passerons de compagnie. »

(FabUt.)

Le Calife.

Autrefois dans Bagdad le calife Àimamon

Fit bâtir un palais pios* beau , pius magnifique

Que ne le fut jamais Gelai de Saiomon;

Gent colonnes d'albâtre en formaient te portique ;

L'or, le jaspe, l'azur décoraient le parvis ;

Dans les appartements- embellis de sculpture

Sous des lambris de cèdre on voyait' réuni»-

Et les trésors du luxe et ceux de & natave;

Les fleurs, les diamants* les parfums, la wdufie«y

Los myrtes odorants, leschefo-d'œuvredel'ar^

Et les fontaines jaillissantes

Roulant leurs ondes bondissantes

A côté des- lits de brocart.

Près de ce beau palais, juste devant l'entrée, Une étroite chaumière, antique et délabrée, D'un pauvre tisserand était l'h umble réduit

Là, content du. petit produit D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,

Le bon vieillard, libre, oublié,

Coulait des jours doux et paisibles,

Point envieux, point envié.

J'ai déjà dit que sa retraite

Masquait le devant du palais.

Le visir veut d'abord , sans forme de procès ,

Qu'on abatte la maisonnette ; Mais le calife veut que d'abord on l'achète. Il fallut obéir : on va chez l'ouvrier , On lui porte de l'or. « Non , garder votre somme ,

Répond doucement le pauvre homme ; Je n'ai besoin de rien avec mon atelier ; Et quant à ma maison je ne puis m'en défaire ; C'est là que je suis né , c'estià qu'est mort mon père ;

Je prétends y mourir aussi.

Le calife , s'il veut, peut me chasser d'ici ,

Il peut détruire ma chaumière ;

Mais, s'il le fait, il me verra Venir chaque matin sur la dernière pierre ,

M'asseoir et pteurer ma misère.

Je connais Almamon , son cœur en gémira. » Cet insolent discours excita te colère Du visir , qui voulait punir ce téméraire Et sur-le-champ raser sa chétive maison.

Mais le calife lui dit : « Noir, J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée; Ma gloire tient à sa durée :

Je veux que nos neveux en la considérant Y trouvent de mon règne un monument auguste; En voyant le palais ils diront : Il fut grand ; En voyant la chaumière ils diront : Il fut juste. »

(Fa Met.)

L'Aveugle et le Paralytique.

Aidons-nous mutuellement , Des malheureux la charge en sera plus légère;

Le bien que Ton fait à son frère Pour le mal que Ton souffre est un soulagement. Confucius Ta dit : suivons tous sa doctrine. Pour la persuader aux peuples de la Chine ,

Il leur contait le trait suivant.

Dans une ville de l'Asie

Il existait deux malheureux , L'un perclus , l'autre aveugle, et pauvres tous les deux. Ils demandaient au ciel de terminer leur vie ;

Mais leurs vœux étaient superflus :

Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique , Couché sur un grabat dans la place publique , Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus.

L'aveugle, à qui tout pouvait nuire ,

Était sans guide , sans soutien ,

Sans avoir même un pauvre chien

Pour l'aimer et pour le conduire.

Un certain jour il arriva Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,

Près du malade se trouva ; Il entendit ses cris , son âme en fut émue.

11 n'est tel que les malheureux

Pour se plaindre les uns les autres.

rr j'ai mes maux , lui dit-il, et vous avez les vôtres. Unissons-les, mon frère , ils.seront moins affreux. — Hélas ! dit le perclus , vous ignorez , mon frère ,

Que je ne puis faire un seul pas ;

Vous-mêiqe vous n'y voyez pas :

A quoi nous servirait d'unir notre misère ? — A quoi? répond l'aveugle; écoutez : à nous deux Nous possédons le bien à chacun nécessaire ;

J'ai des jambes et vous des yeux; Moi , je vais vous porter; vous, vous serez mon guide : Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ; Mes jambes , à leur tour, iront où vous voudrez. Ainsi , sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi , Je marcherai pour vous , vous y verrez pour moi. »

(Fable.)

La Mère , l'Enfant et les Sarigues.

Je veux peindre en mes vers des mères le modèle , La sarigue, animal peu connu parmi nous,

Mais dont les soins touchants et doux ,

Dont la tendresse maternelle

Seront de quelque prix pour vous.

Le fond du conte est véritable :

Buffon m'en est garant; qui pourrait en douter? D'ailleurs , tout dans ce genre a droit d'être croyable Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter.

« Maman , disait un jour à la plus tendre mère Un enfant péruvien sur ses genoux assis , Quel est cet animal qui dans cette bruyère

Se promène avec ses petits ?

H ressemble au renard. •— Mon fils , répondit-elle ,

Du sarigue c'est la femelle ; T. il. 17

386 vers.

Nulle mère pour ses enfants N'eut jamais plus d'amour , plus de soins vigilants. La nature a voulu seconder sa tendresse ,

Et lui fit près de l'estomac Une poche profonde , une espèce de sac ,

Où ses petits , quand un da nger les presse ,

Vont mettre à couvert leur faiblesse.

Fais du bruit , tu verras ce qu'ils vont devenir. » L'enfant frappe des mains : la sarigue attentive

Se dresse et d'une voix plaintive Jette un cri ; les petits aussitôt d'accourir,

Et de s'élancer vers la mère , En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire.

La poche s'ouvre , les petits

En un moment s'y sont blottis, Et disparaissent tous ; la mère avec vitesse

S'enfuit emportant sa richesse, La Péruvienne alors dit à l'enfant surpria :

« Si jamais le sort t'est contraire, Souviens-toi du sarigue; imite-le, mon fils : L'asile le plus sûr est le sein d'une mère. »

(FabU$.J

Les Stages et le Léopard*

Des singes dans un bois jouaient à la main chaude :

Certaine guenon mauricaude, Assise gravement, tenait sur ses genoux Le tête de celui qui , courbant son échine , Sur sa main recevait les coups»

On frappait fort , et puis devine.

Il ne devinait point : c'étaient alors des ris , Des sauts , des gambades , des cris»

Attiré par le bruit du fond de sa tanière , Un jeune léopard, prince assez débonnaire ,

Se présente au milieu de nos singes joyeux. Tout tremble à son- aspect. « Continuez vos jeux , Leur dit le léopard ; je n'en Yeux à personne :

Rassurez-vous, j'ai l'âme bonne; Et je viens même ici , comme particulier, A vos plaisirs m'associer.

Jouons , je suis de la partie.

— Ah ! monseigneur, quelle bonté !

Quoi ! votre altesse veut , quittant sa dignité , Descendre jusqu'à nous ! — Oui ; c'est ma fantaisie : Mon altesse eut toujours de la philosophie, Et sait que tous les animaux Sont égaux.

Jouons donc , mes amis ; jouons , je vous en prie. » Les singes enchantés crurent à ce discours , Gomme Ton y croira toujours.

Toute la troupe joviale Se remet à jouer : l'un d'entre eux tend la main ;

Le léopard frappe , et soudain On voit couler du sang sous la griffe royale. Le singe cette fois devina qui frappait , Mais il s'en aUa sans le dire.

Ses compagnons faisaient semblant de rire , Et le léopard seul riait.

Bientôt chacun s'excuse , et s'échappe à la hâte , En se disant entre ses dents : « Ne jouons point avec les grands; Le plus doux a toujours des grilles à la patte. »

(FaUn.f

Le RoMlfaol et le Prince.

Un jeune prince avec son gouverneur Se promenait dans un bocage, Et s'ennuyait, suivant l'usage :

C'est le profit de la grandeur.

Un rossignol chantait sous le feuillage ; Le prince l'aperçoit et le trouve charmant; Et comme il était prince, il veut dans le moment L'attraper et le mettre en cage ; Mais pour le prendre il fait du bruit, Et l'oiseau fuit.

« Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère,

Le plus aimable des oiseaux Se tient-il dans les bois farouche et solitaire, Tandis que mon palais est rempli de moineaux ? — C'est ; lui dit le mentor, afin de vous instruire De ce qu'un jour vous devez éprouver : Les sots savent tous se produire ; Le mérite se cache, il faut l'aller trouver. »

(Fables.)

La Vipère et la Sangsue.

La vipère disait un jour à la sangsue :

« Que notre sort est différent !

On vous cherche, on me fuit ; si l'on peut, on me tue; Et vous, aussitôt qu'on vous prend, Loin de craindre votre blessure, L'homme vous donne de son sang Une ample et bonne nourriture ;

Cependant vous et moi faisons même piqûre. » La citoyenne de l'étang Répond : « Oh ! que nenni, ma chère :

La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire.

Par moi plus d'un malade obtient sa guérison.

Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle.

Entre nous deux, je crois, la différence est belle : Je suis remède et vous poison. »

Cette fable aisément s'explique :

C'est la satire et la critique.

[FaUet.)

riOMAN. 389

Le Voyage.

Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte, Sans songer seulement à demander sa route ; Aller de chute en chute, et se traînant ainsi, Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi ; Voir sur sa tête alors s'amasser les nuages; Dans un sable mouvant précipiter ses pas ; Courir en essuyant orages sur orages, Vers un but incertain on l'on n'arrive pas; Détrompé vers le soir, chercher une retraite; Arriver haletant, se coucher, s'endormir : On appelle cela naître, vivre et mourir. La volonté de Dieu soit faite !

(Frtfia.)

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