HÉ EN
COLLIN D'HARLEVILLE (Jbar-Fhançois) naquit à 1 le 30 mai 1755. L'Inconstant , sa première comédie, donnée en 1780. fut très froidement accueillie ; le mécontentement qu'il en éprouva l'engagea à abandonner le théâtre pour le barreau ; mais la reprise de cette pièce ayant été plus heureuse, Gollin se remit à l'œuvre, et Ct représenter l'Optimiste, que suivirent les Châteaux en Eepagne, le Vieux Célibataire, M, de Crac, et plusieurs autres ouvrages moins importants, qui cependant portent le cachet du talent facile et aimable de leur auteur.
Collin entra à l'Institut en 1795, et mourut le 24 février 1806.
Les Châteaux en Espagne.
M. D'ORLANGE.
Chacun fait des châteaux en Espagne ;
On en fait à la ville, ainsi qu'à la campagne;
On en fait en dormant, on en lait éveillé.
Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé,
Peut se croire un moment seigneur de son village.
Le vieillard, oubliant les glaces de son âge,
Se figure aux genoux d'une jeune beauté,
Et sourit. . . Son neveu sourit de son côté,
En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.
Telle femme se croit sultane favorite ;
Un commis est ministre ; un jeune abbé, prélat;
Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat
GOLLIN D'HARLEVILLE. 391
Qui ne se soit un jour cru maréchal de France; Et le pauvre lui-même est riche en espérance.
VICTOR, «on valet.
Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.
M. D'ORLANGE.
Hé bien ! chacun du moins fut heureux en rêvant ; C'est quelque chose encor que de faire un beau rêve ; À nos chagrins réels c'est une utile trêve ; Nous en avons besoin : nous sommes assiégés De maux dont à la fin nous serions surchargés, Sans le délire heureux qui se glisse en nos veines. Flatteuse illusion ! doux oubli de nos peines ! Oh ! qui pourrait compter les heureux que tu fais! L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits. Délicieuse erreur ! tu nous donnes d'avance Le bonheur que promet seulement l'espérance; Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux, Et tu mets à h place un plaisir : en deux mots, Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes : Et, dès que nous croyons être heureux, nous le sommes.
VICTOR seul.
On peut bien quelquefois se flatter dans la vie : J'ai, par exemple, hier, mis à la loterie, Et mon billet enfin pourrait bien être bon; Je conviens que cela n'est pas certain : oh ! non ; Mais la chose est possible, et cela doit suffire. Puis, en me le donnant, on s'est mis à sourire, Et l'on m'a dit : « Prenec, car c'est là le meilleur. » Si je gagnais pourtant le gros lot, quel bonheur ! J'achèterais d'abord une ample seigneurie... Non, plutôt une bonne et grasse métairie ; Oh ! oui, dans ce canton ; j'aime ce pays-ci ; Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi. J'aurai donc à mon tour des gens à mon service.
392 vers.
Dans le commandement je serai peu novice; Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier, Et me rappellerai ce que j'étais hier.
. Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie. Moi ! gros fermier! J'aurai ma basse-cour remplie De poules, de poussins que je verrai courir : De mes mains chaque jour je prétends les nourrir. C'est un coup-d'œil charmant ! et puis cela rapporte. Quel plaisir quand, le soir, assis devant ma porte, J'entendrai le retour de mes moutons bêlants , Que je verrai de loin revenir à pas lents ! Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses ! Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices. Et mon petit Victor, sur son âne monté, Fermant la marche avec un air de dignité ! Je serai plus heureux que monsieur sur son trône. Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône. Tout bas, sur mon passage, on se dira : « Voilà Ce bon monsieur Victor. » Cela me touchera. Je puis bien m'abuser, mais ce n'est pas sans cause : Mon projet est au moins fondé sur quelque chose, Sur un billet. Je veux revoir ce cher. . . Eh ! mais. . .
Où donc est-il ? tantôt encore je l'avais.
Depuis quand ce billet est-il donc invisible?
Ah ! l'aurais-je perdu ? Serait-il bien possible ?
Mon malheur est certain me voilà confondu.
Que vais-je devenir? Hélas! j'ai tout perdu.
(Le* Châteaux en Eipagmc.J
L'Inconstant*
Inconstant ! ho ! voilà votre mot ordinaire ! Eh ! c'est pour ne pas être inconstant, au contraire, Qu'on me voit sur mes pas revenir tout exprès : J'aime bien mieux changer auparavant qu'après. C'est que je fus trompé, c'est qu'il faut souvent l'être, C'est qu'il est maint état qu'on ne peut bien connaître,
C0LL1N D'HÀRLEVILLE.
A moins que par soi-même on ne l'ait exercé ;
Ce n'est qu'après l'essai qu'on est désabusé.
J'aurai pu me trouver dans cette circonstance,
Sans être pour cela coupable d'inconstance.
Je goûte d'un état ; j'y suis mal , et j'en sors ;
Rien de plus naturel. Quoi ! faudrait-il alors
Végéter sans désirs, sans nulle inquiétude ?
Et , stupide jouet de la sotte habitude ,
Garder par indolence un état ennuyeux ?
N'être heureux qu'à demi quand on peut être mieux ?
Vous mettez à ceci beaucoup trop d'importance;
M'allez-vous quereller pour un peu d'inconstance ?
A tout le genre humain dites-en donc autant :
A le bien prendre , enfin , tout homme est inconstant ,
Un peu plus , un peu moins , et j'en sais bien la cause :
C'est que l'esprit humain tient à si peu de chose ;
Un rien le fait tourner d'un et d'autre côté.
On veut fixer en vain cette mobilité :
Vains efforts ! il échappe , il faut qu'il se promène ,
Ce défaut est celui de la nature humaine.
La constance n'est point la vertu d'un mortel ;
Et pour être constant il faut être éternel.
D'ailleurs, quand on y songe , il serait bien étrange
Qu'il fût seul immobile ; autour de lui tout change ;
La terre se dépouille , et bientôt reverdit ;
La lune tous les mois s'accroît et s'arrondit..
Que dis-je? en moins d'un jour , tour à tour on essuie
Et le froid et le chaud , et le vent et la pluie.
Tout passe , tout finit , tout s'efface ; en un mot ,
Tout change : changeons donc, puisque c'est notre lot
(L'Inconstant.)
Le Pessimiste.
Et moi. . . car à mon tour il faut que je réponde , Et que par mille faits , enfin , je vous confonde ;
Je vous soutiens , morbleu ! qu'ici-bas tout est mal , Tout sans exception , au physique , au moraL Nous souffrons en naissant , pendant la vie entière , Et nous souffrons surtout à notre heure dernière. Nous sentons , tourmentés au-dedans , au-dehors , Et les chagrins de l'âme , et les douleurs du corps. Les fléaux avec nous ne font ni paix ni trêve ; (M la terre s'entr'ouvre , ou la mer se soulève. Nous-mêmes à l'envi déchaînés contre nous , Comme si nous voulions nous exterminer tous , [Nous avons inventé les combats , les supplices. C'était peu de nos maux , nous y joignons nos vices. Aux riches , aux puissants , l'innocent est vendu ; On outrage l'honneur , on flétrit la vertu. Tous nos plaisirs sont faux, notre joie indécente. On est vieux à vingt ans , libertin à soixante. L'hymen est sans amour , l'amour n'est nulle part; Pour le sexe on n'a plus de respect ni d'égard. On ne sait ce que c'est que de payer ses dettes, Et de sa bienfaisance on remplit les gazettes. On fait de plate prose et de plus méchants vers , On raisonne de tout , et toujours de travers; Et dans ce monde enfin , s'il faut que je le dise , On ne voit que noirceur , et misère et sottise.
L'Optimiste.
Voilà ce qui s'appelle un tableau consolant ! Vous ne le croyez pas vous-même ressemblant. De cet excès d'humeur je ne vois point la cause. Pourquoi donc s'emporter , mon ami, quand on cause ? Vous parlez de volcans , de naufrage. . . Eh , mon cher , Demeurez en Touraine , et n'allez poinl sur mer. Sans doute autant que vous je déteste la guerre ; Mais on s'éclaire enfin , on ne l'aura plus guère.
COLLIN d'harleville. 395
Bien des gens, dites-vous, doivent : sans contredit, Ils ont tort; mais pourquoi leur a-t-on fait crédit? L'hymen est sans amour ? Ma femme a la réplique. L'amour n'est nulle part ? Consultez Angélique. Les femmes sont un peu coquettes? Ce n'est rien : Ce sexe est fait pour plaire , il s'en acquitte bien.
Tous nos plaisirs sont faux? Mais quelquefois à table, Je vous ai vu goûter un plaisir véritable. On fait de méchants vers? Eh ! ne les lisez pas : Il en paraît aussi dont je fais très grand cas. On déraisonne? Eh ! oui, parfois un faux système Nous égare... Entre nous, vous le prouvez vous-même ; Calmez donc votre bile , et croyez qu'en un mot, L'homme n'est ni méchant, ni malheureux, ni sot.
Je ne suis point aveugle , et je vois , j'en conviens , Quelques maux, mais je vois encore plus àe biens; Je savoure les biens : les maux, je les supporte. Que gagnez-vous , de grâce , à gémir de la sorte ? Vos plaintes, après tout, ne sont qu'un mal de plus. Laissez donc là, mon cher, des regrets superflus; Reconnaissez du ciel la sagesse profonde , Et croyez que tout est pour le mieux dans le monde.
(VOplimhie.)