LE BAILLY
Dans le chameau louait uu air soumis ; Un magistrat aimait son maintien grave,
Tandis qu'un avare enchanté Ne cessait d'applaudir à sa sobriété.
Un bossu vint , qui dit ensuite :
• Messieurs , voilà bien des propos ; Mais vous ne parlez pas de son plus grand mérite.
Voyez s'élever sur son dos
Cette gracieuse éminence ;
Qu'il paraît léger sous ce poids !
Et combien sa'figure en reçoit à la fois
Et de noblesse et d'élégance ! »
En riant du bossu , nous faisons comme lui ; A sa conduite en rien la nôtre ne déroge : Et l'homme tous les jours dans l'éloge d'autrui ,
Sans y songer , fait son éloge.
ANDRIEUX ( FBANçois-GoiLLAOME-JEAN-ÔTAmstAS ) naquit à Strasbourg, le 6 mai 1759. Il a donné au théâtre plusieurs comédies agréables : Anaximandre, le Trésor , la Soirée (TAuteuU , le Manteau, et les Etourdis, son chef-d'œuvre ; il fit représenter à la lin desa carrière une tragédie Junius Bratus, qui n'eut pas de succès. On lui doit plusieurs contes qui brillent par le naturel, l'esprit et la grâce. Comme professeur de littérature, Andrieux se fit on noa qui restera longtemps cher à ses nombreux élèves. Nommé, secrétaire perpétuel de l'Académie française, il exerça ses fonctions avec autant de talent que de zèle jusqu'en 1833, époque à laquelle la mort l'enleva aux lettres.
Andrieux avait été l'ami de ColHn d'Harleville. Ce fut même aux instances de celui-ci qu'il dut sa nomination à la seconde classe de l'Institut. Aussi lui conserva-t-il un attachement inaltérable, pendant les vingt-sept ans qu'il lui survécut.
Le Meunier de Sans-Souci.
L'homme est, dans ses écarts, un étrange problème. Qui de nous en tout temps est fidèle à soi-même? Le commun caractère est de n'en point avoir : Le matin incrédule, on est dévot le soir. Tel s'élève et s'abaisse au gré de l'atmosphère , Le liquide métal balancé sous le verre. L'homme est bien variable ; et ces malheureux rois, Dont on dit tant du mal, ont du bon quelquefois. J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore ; J'en citerai pour preuve un trait qui les honore : Il est de ce héros, de Frédéric second,
Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond, Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles, Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles, D'un royaume nouveau la gloire et le soutien, Grand roi, bon philosophe et fort mauvais chrétien.
U voulait se construire un agréable asile, Où, loin d'une étiquette arrogante et futile, Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs, Mais des faibles humains méditer les travers, Et , mêlant la sagesse à la plaisanterie, Souper avec d'Argens, Voltaire et Lamettrie.
Sur le riant coteau par le prince choisi , S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci. Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude ; Et, de quelque côté que vînt souffler le vent, Il y tournait son aile et s'endormait content.
Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom de son propriétaire; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci !... ce doux nom d'un favorable augure Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honora son palais.
Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre ; Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les rois? En cette occasion le roi fut le moins sage; Il lorgna du voisin le modeste héritage.
On avait fait des plans, fort beaux sur le papier, Où le chétif enclos se perdait tout entier. Il fallait sans cela renoncer à la vue, Rétrécir les jardins et masquer l'avenue. Des bâtiments rovaux l'ordinaire intendant
Fit venir le meunier, et d'un ton important :
« Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne ?
— Rien du tout ; car j'entends ne le vendre à personne. // vous faut, est fort bon... mon moulin est à moi , Tout aussi bien , au moins, que la Prusse est au roi.
— Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.
— Faut-il vous parler clair ? — Oui. — C'est que je le garde : Voilà mon dernier mot » Ce refus effronté
Avec un grand scandale au prince est raconté.
Il mande auprès de lui le meunier indocile ;
Presse, flatte , promet ; ce fut peine inutile ,
Sans-Souci s'obstinait. « Entendez la raison ,
Sire , je ne peux pas vous vendre ma maison :
Mon vieux père y mourut ; mon fils y yient de naître ; .
C'est mon Postdam , à moi. Je suis tranchant peut-être :
Ne l'êtes-vous jamais ? Tenez, nulle ducats,
Au bout de vos discours ne me tenteraient pas.
Il vous en faut passer , je l'ai dit , j'y persiste. »
Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric , un moment par l'humeur emporté : « Parbleu , de ton moulin c'est bien être entêté : Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre ! Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre ? Je suis le maître. — Vous !... de prendre mon moulin ? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin. »
Le monarque , à ce mot , revient de son caprice. Charmé que sous son règne on crût à la justice , Il rit, et se tournantvers quelques courtisans : « Ma foi , messieurs , je crois qu'il faut changer nos plans. Voisin , garde ton bien ; j'aime fort ta réplique. »
Qu'aurait-on fait de mieux dans une république ? Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier : Ce même Frédéric , juste envers un meunier , Se permit maintes fois telle autre fantaisie : Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie ; Qu'à peine sur le trône , avide de lauriers,
Épris du vain renom qui séduit les guerriers, Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince : On respecte un moulin, on vole une province.
(ConU* «n vert.)
Procès du sénat de Capoue.
Dans Capoue autrefois, chez ce peuple si doux ,
S'élevaient des partis, l'un de l'autre jaloux :
L'Orgueil, l'Ambition, l'Envie à l'œil oblique ,
Tourmentaient, déchiraient, perdaient la république.
D'impertinents bavards, soi-disant orateurs,
Des meilleurs citoyens ardents persécuteurs ,
Excitent à dessein les hain.es les plus fortes,
Et, pour comble de maux , Annibal est aux portes.
Que faire et que résoudre en ce pressant danger ?
Tu vas tomber , Capoue , aux mains de l'étranger !
Le sénat effrayé délibère en tumulte ;
Le peuple soulevé lui prodigue l'insulte ;
On s'arme , on est déjà près d'en venir aux mains ;
Les meneurs triomphaient. Pour rompre leurs desseins ,
Certain Pacuvius, vieux routier, forte tête ,
Trouva dans son esprit cette ressource honnête :
« Avec vous , sénateurs , je fus long-temps brouillé ;
De mes biens , sans raison , vous m'avez dépouillé ,
Leur dit-il ; mais je vois , dans la crise où nous sommes ,
Les périls de l'État , non les fautes des hommes ,
On égare le peuple , il le faut ramener :
Il est une leçon que je veux lui donner.
J'ai du cœur des humains un peu d'expérience ;
Laissez-moi faire enfin ; soyez sans défiance :
La patrie aujourd'hui me devra son salut. »
lia peur en fit passer par tout ce qu'il voulut.
Il prend cet ascendant et ce pouvoir suprême. . .
Quand chacun consterné tremble et craint pour soi-même»
S'il se présente un homme au langage assuré,
On l'écoute, oh lui cède, il ordonne à son gré :
Ainsi Pacuvius, du -droit d'une âme forte,
Sort du sénat, le ferme, en frit garder la porte,
S'avance sur la place; et son autorité
Calme un instant les flots de ce peuple irrité.
« Citoyens, leur dfe-4!, la 4i?we jwfciee
A vos vœux redoublés se montre enfin propice ;
Elle livre en vos mains tous ces hommes pervers,
Ces sénateurs noircis de cent forfaits divers,
Dont^hacun d'entre vous a reçu quelque offense ;
Je les tiens renfermés, seuls, tremblants, sans défense;
Vous pouvez les punir, vous pouvez vous venger,
Sans livrer de combats, sans courir de danger.
Contre eux tout est permis, tout devient légitime ;
Pardonner est honteux, et proscrire est sublime.
Je suis l'ami dépeuple , ainsi vous m'en croirez ;
Et surtout gardez-vous des avis modérés. »
L'assemblée applaudit à ce début si sage,
Et par un bruit flatteur lui donne son suffrage.
Le harangueur reprend : « Punissez leurs forfaits;
Mais ne trahissez pas vos propres intérêts.
A qui veut se venger, trop souvent il en coûte.
Votre juste courroux, je n'en fais aucun doute,
Proscrit les sénateurs, et non pas te sénat
Ce conseil nécessaire est Fâme de l'État,
Le gardien de nos lois, l'appui d'un peuple fibre.
Aux rives du Vulturne, ainsi qu'aux bords du Tibre,
On hait la servitude, on abhorre les rois. »
Tout le peuple applaudît une seconde feis.
« Voici donc, citoyens, le parti qu'il faut suivre :
Parmi ces sénateurs que le destin vous livre,
Que chacun à son tour, sur la place cité,
tienne entendre l'arrêt qu'il aura mérité ;
Mais avant qu'à nos lois sa peine satisfasse,
Il faudra qu'au sénat un autre le remplace;
Que vous preniez le soin d'élire parmi vous
Un nouveau sénateur, de ses devoirs jaloux, Exempt d'ambition, de faste, d'avarice, Ayant mille vertus saus avoir aucun vice, Et que tout le sénat «oit ainsi composé. Vous voyez, citoyens, que rien n'oat plus airé. » La motion aux voix est d'abord adoptée, Et sans autre examen soudain exécutée.
Les noms des sénateur*, qu'où doit tirer au sort, Sont jetés dans une urne ; et le. premier qui sort Est aux regards du peuple amené sur la place. A son nom, à sa vue, on crie, on le nwnace; Aucun tourment pour lui ne semble trop crad, Et peut-être de tous c'est le plus criminel « Bien, dit Pacuvius , le cri public tu atteste Que tout le monde ici l'accuse et le déteste ; Il faut donc de son rang l'exclure, et décider Quel homme vertueux devra lui succéder.
Pesez les candidats, tenez bien la balance : Voyons, qui nommez-vous? » Il se fit un silence. On avait beau chercher, chacun, excepté soi, Ne connaissait personne à mettre en cet emploi. Cependant, à la fin, quelqu'un de l'assistance, Voyant qu'on ne dit mot, prend un peu d'assurance, Hasarde un nom ; encor le risqua-t-il si bas, Qu'à moins d'être tout près, on ne l'entendit pas. Ses voisins, plus hardis, tout haut le répétèrent. Mille cris à la fois contre lui s'élevèrent. « Pouvait-on présenter un pareil sénateur ? Celui qu'on rejetait était cent fois meilleur. » Le second proposé fut accueilli de même; Et ce fut encor pis quand on vint au troisième. Quelques autres après ne semblèrent nommés Que pour être hués, conspués, diffamés... Le peuple ouvre les yeux, se ravise ; et la foule, Sans avoir fait de choix, tout doucement s'écoule. De beaucoup d'intrigants ce jour devint recueil
L'adroit Pacuvius, qui suivait tout de l'œil : « Pardonnez-moi, dit-il, l'innocent artifice Qui vous fait rendre à tous une exacte justice. . Et vous, jaloux esprits, dont les cris détracteurs D'un blâme intéressé chargeaient nos sénateurs, Pourquoi vomir contre eux les plaintes, les menaces? Eh ! que ne disiez-vous que vous vouliez leurs places? Ajournons, citoyens, ce dangereux procès ; D'Annibal qui s'avance arrêtons les progrès; Éteignons nos débats; que le passé s'oublie, Et réunissons-nous pour sauver l'Italie. » On crut Pacuvius, mais non pas pour longtemps : Les esprits, à Gapoue, étaient fort inconstants. Bientôt se ranima la discorde civile; Et bientôt l'étranger, s'emparant de la ville, Mit sous un même joug et peuple et sénateurs. Français, ce trait s'appelle un avis aux lecteurs.
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