‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 133 sur 168 · A. CHÉNIER · texte numérisé non relu

A. CHÉNIER

L'autre inutile et seul , au bout d'un chalumeau ,

En globe aérien , souffle une goutte d'eau.

La reine , en cette cour , qu'anime la Folie ,

Va , vient , chante , se tait , regarde , écoute , oublie ,

Et dans mille cristaux , qui portent son palais ,

Rit de voir mille fois étinceler ses traits.

(Poéêitê dlver$et.)

La Jeune Captive i.

L'épi naissant mûrit * , de la faux respecté ; Sans crainte du pressoir , le pampre 3, tout l'été ,

Boit les doux présents de l'aurore 4 , Et moi , comme lui belle , et jeune comme lui 5 , Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui ,

Je ne veux point mourir encore.

1. Cette pièce, inspirée, dit-on, par un mot de mademoiselle de Coigny , depuis madame la comtesse deSébastiani, morte à Constantinople, dans la fleur de là jeunesse, est regardée avec raison comme le chef-d'œuvre de son auteur. Elle est pleine de sentiment et de poésie, et Ton peut présumer que si A. Chénier avait eu le temps de revoir et de retoucher ses vers, il en aurait fait une élégie irréprochable. Mais au point où il Ta laissée , elle est déparée par des fautes si nombreuses et si fortes , qu'on ne doit la donner comme un modèle à la jeunesse, qu'en y joignant des observations critiques , comme celles que nous allons faire.

2. L'épi , quand il mûrit, n'est plus naissant. Il est né depuis longtemps, bailleurs est-ce bien la peine de dire qu'un épi est né ?

Puisqu'il mûrit , c'est évident.

3. Le pampre ne peut pas craindre le pressoir. C'est une branche

de vigne avec ses feuilles. Il n'a donc à redouter que la serpette du vigneron. Chénier a voulu dire la grappe : mais ce n'est pas la même chose.

A. Boire des présents est détestable. Il faut associer des mots qui puissent marcher ensemble, comme boire les larmes de V aurore > ou s'enrichir de ses pré' sent s, etc.

5. Jamais le pampre n'a pu être un symbole de beauté ni de jeunesse. C'est une faute grave, dans un poêle, de prendre pour objet de sa comparaison ce qui ne nous apporte aucune idée de ce qu'il veut exprimer. On dit tous les jours qu'une jeune fille est droite, élancée, souple comme un jonc 9 parce qu'en effet ces qualités sont caractéristiques. Si l'on disait qu'elle est belle commeunjonc, ou jeune comme un jonc, le mot n'aurait pas le sens commun.

Belle ou jeune comme le pampre t n'en a pas davantage. 18*

Qu'un stoïque > aux yeux secs vole embrasser ia mort 2, Moi , je pleure et j'espère ; au noir souffle du nord

Je plie , et relève ma tête 3.

S'il est des jours amers , il en est de si doux ! Hélas ! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts ?

Quelle mer n'a point de tempête * ?

L'illusion féconde habite dans mon sein ; D'une prison sur moi les murs pèsent en vain ;

J'ai les ailes de l'espérance.

Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel , Plus vive , plus heureuse , aux campagnes du ciel s

Philomèle chante et s'élance.

Est-ce à moi de mourir ? Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille; et ma veille aux remords

Ni mon sommeil ne sont en proie.

Ma bien-venue au jour me rit dans tous les yeux ; dur des fronts abattus mon aspect dans ces lieux

Ranime presque de la joie.

Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars , et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peines Au banquet de la vie à peine commencé

1* Un stoîque n'est pus plu» est : Je plié au souffle du nord, et

français qu'un péripatétique ou (quand il est passé) je relève ma

un académique. Il fallait un stoï~ tète. De sorte qu'il faut couper

rien. les vers de la manière lu plus ba>

2. Embrasser la mort ne s'en- roque «t la plus désagréable à l'otend guère ; etvoler faire quelque reille. Au noir souffle du nordt je chose n'est pas français. plie, — et relhe ma tête.

3. Voilà un exemple de ces A. Images gracieuses , mais an mauvais rejets qui rompent la peu incohérentes.

mesure ou détruisent le sens. On 5. Les campagnes du ciet n'est

croit, en entendant ces vers, qu'ils pas français : il faudrait les plat'

veulent dire : Je plie et relève ma nés du ciel,

tête au souffle du nord. Le sens 0. Cette comparaison, tirée

A..CHÈNIER. M9

Un instant seulement mes lèvres ont pressé

La coupe en mes mains encor pleine.

Je ne suis qu'au printemps, je yeux: voir la moisson» Et , comme le soleil , de saison en saison ,

Je veux achever mon année.

Brillante sur ma tige , et l'honneur du jardin , Je n'ai vu luire encor que les feux du matin ;

Je veux achever ma journée *,

O Mort ! tu peux attendre ; éloigne , éloigne-toi ; Va consoler tes cœurs que la honte , l'effroi ,

Le pâle désespoir dévore.

Pour moi Paies encore a des asiles verts , Les amours des baisers , les muses des concerts ;

Je ne veux pas mourir encore.

i, triste et captif' , ma lyre , toutefois , S*éveiïiait 3 ; écoutant 4 ces plaintes , cette voix ,

Ces vœux 5 d'une jeune captive , Et secouant le joug de mes jours languissants 6 ,

d'un voyageur, est suivie de trois née ? C'est un ouvrier qui parle

autres comparaisons fort dispa- ainsi. La' journée n'est pas une

rates, tirées d'un convive, du limite de temps pour une fleur,

soleil et d'une plante, qui ne se 2. Triste et captif, mis entre

développent ni ne s'amplifient en deux virgules, ne se rapporte à

aucune façon. rien du tout. Chénier veut dire :

1. Les deux tercets de cette J'étais ainsi triste et captif. Mais

stance sembleraient être trans- il est violent de sous-entendre

posés; car il est ridicule, après ainsi à la fois le sujet et le verbe

avoir dit qu'on veut achever son de la proposition.

année , d'ajouter trois vers pour 3. Mauvais rejet,

dire qu'on désire achever sa jour- 4. A quoi se rapporte écou-

née. D'ailleurs, la stance entière tant ? On croirait que c'est à la

est fort incorrecte. Achever Van- lyre. C'est l'auteur sans doute;

née de saison en saison est à peine alors le vers est bien rocailleux,

français. Brillante sur ma tige et 5. Mauvaise énumération. Les

V honneur du jardin ne s'entend plaintes sont plus déterminées que

qu'à l'aide d'une ellipse singulière, les voix. Celles-ci ne forment

moi qui suis brillante sur ma tige donc qu'une répétition maussade,

etc. Lajeune fille se compare donc 6. Qu'est-ce que le joug des

à une fleur; alors comment dit- jour» ? Cette métaphore est inin-

elle qu'elle veut achever sa jour- telligible.

Aux douces lois des vers je pliais les accents ' De sa bouche aimable et naïve.

Ces chants, de ma prison témoins harmonieux , Feront à quelque amant des loisirs studieux 2

Chercher quelle fut cette belle :

La grâce décorait son front et ses discours , , Et , comme elle , craindront de voir finir leurs jours

Ceux qui les passeront près d'elle3.

1. Plier des accents aux lois des vers, ne s'entend pas davantage ; on y peut plier des mois, des phrases, des pensées : pour des accents, c'est impossible.

2. Qu'est-ce qu'un amant des loisirs studieux ? Est-ce un poète ?

un érudit ? un auteur ? on ne sait.

Ce qu'il y a de plus certain, c'est que ces mots sont là pour remplir 1 e vers , et pour rimer.

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