‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 135 sur 168 · M.-J. CHÉNIER · texte numérisé non relu

M.-J. CHÉNIER

Dans la place où leur reine , indignement traînée, Devait sur l'échafaud finir sa destinée. Ils venaient voir mourir ce qu'ils ont adoré. Je vole au-devant d'eux , et , d'espoir enivré , En mots entrecoupés , de loin , tout hors d'haleine , Je m'écrie : « Arrêtez ! sauvez, sauvez la reine ; Grâce , pardon ; je viens, je parle au nom du roi. » Ils ne m'ont répondu que par un cri d'effroi. A ces clameurs succède un plus affreux silence ; J'Interroge : on se tait. Je frémis, je m'avance : Je lis dans tous les yeux; je ne vois que des pleurs : Un deuil universel remplissait tous les cœurs. J'étais glacé de crainte ; et cependant la foule S'entr'ouvre, me fait place, et lentement s'écoule : J'arrive au lieu fatal, j'appelle. . . Il n'est plus temps , O reine, j'aperçois vos restes palpitants ! J'ai vu son sang, j'ai vu cette tête sacrée D'un corps inanimé maintenant séparée.

Ses yeux, environnés des ombres de la mort , Semblaient vers ce séjour se tourner sans effort; Ses yeux où la vertu répandait tous ses charmes, Ses yeux encor mouillés de leurs dernières larmes. Femmes, enfants, vieillards, regardaient en tremblant Ces augustes débris , ce front pâte et sanglant. Des vengeances des ïowFexécuteur farouche, Lui-même consterné, les sanglots à la bouche, Détournait ses regards d'un spectacle odieux, Et s'étonnait des pïetirs qui tombaient de ses yeux. Mille voix condamnaient des juges homicides. J'ai vu des citoyens baisant ces mains Kvidesr , Raconter ses bienfaits, et, les bras étendus , L'invoquer dans le ciel, asile des vertus. Au milieu de l'opprobre on lui rendait hommage. Chacun tenait sur elle un différent langage , Mais tous la bénissaient; tous, avec des sanglots, De ses derniers discours répétaient quelque* mots.

Elle a parlé d'un frère , honneur de sa famille , Du roi, de tous, madame , et surtout de sa fille. A ses tristes sujets elle a fait ses adieux, Et son âme innocente a monté vers les deux.

(Henri y m.)

Le troupeau se rassemble à la voix des bergers ; J'entends frémir du soir les insectes légers ; Des nocturnes zéphirs je sens la douce haleine ; Le soleil , de ses feux , ne rougit plus la plaine, Et cet astre plus doux , qui luit au haut des ci eux , Argenté mollement les flots silencieux.

Mais une voix qui sort du vallon solitaire Me dit : « Viens, tes amis ne sont plus sur la terre ; Viens, tu veux rester libre , et le peuple est vaincu, » Il est vrai : jeune encor, j'ai déjà trop vécu. L'espérance lointaine et les vastes pensées Embellissaient mes nuits tranquillement bercées ; A mon esprit déçu, facile à prévenir, Des mensonges riants coloraient l'avenir. Flatteuse illusion, tu m'es bientôt ravie ! Vous m'avez délaissé , doux rêves de la vie ; Plaisirs , gloire , bonheur, patrie et liberté , Vous fuyez loin d'un cœur vide et désenchanté. Les travaux , les chagrins, ont doublé mes années ; Ma vie est sans couleur , et mes pâles journées M'offrent de longs ennuis l'enchaînement certain, Lugubres comme un soir qui n'eut pas de matin. Je vois le but, j'y touche , et j'ai soif de l'atteindre. Le feu qui me brûlait a besoin de s'éteindre. Ce qui m'en reste encor n'est qu'un morne flamb eau Éclairant à mes yeux le chemin du tombeau. Que je repose en paix sous le gazon rustique ,

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Sur les bords du ruisseau pur et mélancolique ! Vous, amis des humains , et des champs , et des vers, Par un doux souvenir peuplez ces lieux déserts ; Suspendez aux tilleuls qui forment ces bocages Mes derniers vêtements mouillés de tant d'orages ; > Là , quelquefois encore daignez vous rassembler; Là, prononcez l'adieu; que je sente couler Sur le sol enfermant mes cendres endormies Des mots partis du cœur et des larmes amies !

(La Promenait.

La Calomnie.

Narcisse et Tigellin, bourreaux législateurs. De ces menteurs gagés se font les protecteurs : De toute renommée envieux adversaires, Et d'un parti cruel plus cruels émissaires, Odieux proconsuls, régnant par des complots, Des fleuves consternés ils ont rougi les flots. J'ai vu fuir, à leur nom, les épouses tremblantes !... Le Moniteur fidèle , en ses pages sanglantes, Par le souvenir même inspire la terreur, Et dénonce à Clio leur stupide fureur.

J'entends crier encor le sang de leurs victimes ; Je lis en traits d'airain la liste de leurs crimes. Et c'est eux qu'aujourd'hui l'on voudrait excuser ! Qu'ai-je dit ? On les vante ! et l'on m'ose accuser ! Moi, jouet si longtemps de leur lâche insolence, Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence, Seul, attendant la mort quand leur coupable voix Demandait à grands cris du sang et non des lois ! Ceux que la France a vus ivres de tyrannie, Ceux-là même dans l'ombre armant la calomnie, Me reprochent le sort d'un frère infortuné Qu'avec la calomnie ils ont assassiné !

L'injustice agrandit une âme libre et fière.

Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière ,

En vain sèment le trouble entre son ombre et moi :

Scélérats, contre vous elle invoque la loi.

Hélas ! pour arracher la victime aux supplices,

De mes pleurs chaque jour fatiguant vos complices,

J'ai courbé devant eux mon front humilié :

Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans piéé.

Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire.

Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère

Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé ,

Et qui deux jours plus tard périssait égorgé ;

Auprès d'André Chénier avant que de descendre ,

J'élèverai la tombe où manquera sa cendre,

Mais où vivront du moins et son doux convenir,

Et sa gloire, et «esters dictés pour Taveirir.

Là, quand de thermidor le septième journée

Sous les feux du lion ramènera l'année,

O mon frère ! je veine, refîsant tes écrits,

Chanter l'hymne funèbre à (es mânes proscrits.

Là, souvent tu verras près de ton mausolée

Tes frères gémissants, ta mère désolée,

Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs ;

Et ton jeune laurier grandira sons mes {fleure.

Après un long repos la moderne Italie Aux janrodes Médias renaquit embéffie; Et parmi les beau arts en foule rebaissants , La muse satirique «éleva ses aocents, Celui qui de nos preux a dbanté les merveilles, L'Arioste un WMdÉMrt lui consacra «es veMlee; Mais la cour de Ferrare épiait sesdisooors, Et la satire est faible , écrite an«ein des i

M.-J. COÊNIER. kZi

Si des liens dorés aut gêné son audace ,

S'il répand dans ses vers moins de sel que de grâce , .

Du langage toscan la douce urbanité

Brille en plus d'un récit élégamment conté ;

Et , dans ces jolis riens qu'un style heureux décore ,

L'Arioste imparfait est J'Arioste encore.

De Régnier parmi nous Despréaux fut vainqueur.

Gloire au grand Despréaux ! son génie etjon coeur

Au vrai qu'il adora furent toujours fidèles;

Ce modèle à jamais formera les modèles.

Parmi tous les talents qu'éleva Port-Royal ,

Le nerveux , le précis , l'ingénieux Pascal ,

Pliant à tous les tons sa facile éloquence , l

De sa prose classique enrichissait la France.

Despréaux , s'iUustrant par de nouveaux succès ,

Assura les honneurs de l'Hélicon français.

Dans ses vers épurés polissant le langage ,

De l'élégant Malherbe il consomma l'ouvrage,

Des chefs-4'œqvre d'Horace atteignit la hauteur.

Et du premier des arts lut le législateur.

Que dis-je ? il détrôna ces faux rois du Parnasae

Dont l'hôtel Rambouillet encourageait l'audace.

Et qui , des pensions faisant surtout grand cas.

Vendirent à Colbert l'esprit qu'Us n'avaient pas];

Cotin , de plats sonnets iofxxtttnant les belles ,

Parlant , rimant, prêchant sur le ton des ruelles ;

L'âpre et dur Chapelain, qui, «ans goût et sans art,

Tenta de rajeunir k rouille Je Ronsard;

Tu chéris Despréaux, et tu suivis sa trace,

Élève de Virgile et d'Homère et d'iloraee,

Pope, éternel honneur des muses d'Albion.

Soit que , parmi, les dieux , sous les murs d'Ilion »

Tu chantes les combats et le courroux d'Achille;

Soit que, d'un ton.plus doux, la flûte de Sicile

Aux rives de London module sous tes doigts

Des chants que de Windsor ont répétés les bois ; Soit que, tenant en main le compas didactique, En d'épineux sentiers tu guides la critique ; Soit que d'un vain orgueil châtiant les travers, Tu dévoiles à l'homme et l'homme et l'univers ; Soit qu'au pied des autels apportant son délire, L'épouse d'Abailard, revivant sur ta lyre, Exhale en traits de feu son amour et ses pleurs ; Marianl avec art les tons et les couleurs, Partout d'heureux détails enrichissant le style, Même dans l'agrément ne cherchant que l'utile, Économe de mots et prodigue de sens, A l'austère raison tu soumets tes accents ; Et ta muse, à la fois élégante et sensée, En vers pleins et nerveux burine la pensée. Quel prix récompensa tant de nobles travaux ? Du grand homme envié se croyant les rivaux, Le lauréat Cibbert , Blacmore l'emphatique , Philips, abandonnant son chalumeau rustique, Tous les jours contre Pope élevant leurs clameurs, Tentèrent de flétrir ses talents et ses mœurs. Assailli, délaissé, mais fidèle à sa gloire, Pope aux sifflets vengeurs dévoua leur mémoire, A leur haine insolente opposa leurs écrits, Et de Stupidité chanta les favoris.

Sous l'empire indolent de la folle Régence, Voltaire, en l'âge heureux où se mûrit l'enfance, Vit les ris succéder à ces sombres ennuis Dont la pompe attristait le déclin de Louis; Voltaire, de Ghaulieu suivant le doux exemple, Apprit à ses côtés, dans l'école du Temple , Cet art si peu connu d'orner la vérité , D'être sage en riant, d'instruire avec gaîté. Le pétulant sarcasme et la fine ironie, Les bons mots , les bons vers , coulent de son génie. C'est un vin généreux qui , dans l'air élancé ,

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