‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 136 sur 168 · M.-J. CHÉNIER · texte numérisé non relu

M.-J. CHÉNIER

Loin du liège importun dont il était pressé , Fait jaillir à longs flots la mousse et l'ambrosie , Et l'oubli des chagrins dont notre âme est saisie. Quelquefois la vengeance égara ses pinceaux : Lorsque de traits hideux il peint les deux Rousseaux , De la satire injuste on méconnaît l'empire , Le rire à peine éclos sur les lèvres expire ; Le bon mot le pljis gai se lit avec douleur : Sacrés par le talent , plus saints par le malheur, Que de titres unis pour désarmer* sa haine ! Mais , tant que sur les bords embellis par la $eine Des charmes du langage on sentira le prix ; Tant que d'un art divin les deux mondes épris, Offrant un libre hommage aux muses de la France, De nos chantres fameux chériront l'élégance , L'avenir sifflera Nonote , Sabatier , Desfontaines, Fréron, Clément, Trublet, Berthier, Et tout ce noir essaim d'immortelles victimes Que le malin Voltaire enchaînait dans ses rimes. Il fut persécuté , même au fond du tombeau : Mais qui peut du génie éteindre le flambeau ?

Plus fort qu'ingénieux , moins plaisant que caustique , Gilbert, de Juvénal émule fanatique, Du plus sot Mahomet Séide infortuné , Expira jeune encore et trop tôt moissonné. Sa muse audacieuse , aux luttes aguerrie , Semble être d'Apollon la prêtresse en furie , Terrible , et s'agitant sur le trépied sacré , Aux approches du dieu par ses cris imploré. Trop heureux si toujours à la raison docile , Laissant à la colère un accès moins facile , Et des siècles futurs prévenant les arrêts , Il n'eût d'un fiel dévot empoisonné ses traits I Mais souvent dans ses vers , pleins d'un affreux courage , L'outrage est un éloge , et l'éloge un outrage. Après avoir vanté Baculard et Fréron ,

Il crut de d'Alembert étouffer le renom ;

Il voulut renverser de sa main trop hardie

Le portique imposant de l'Encyclopédie ;

Du ton de Bossuet Descartes célébré ,

L'éloge d' Antonin par lui-même inspiré ,

Du chantre des Saisons l'élégante harmonie ,

Et les pleurs éloquents que verse Mélanie ,

Rien n'a pu de Gilbert désarmer les dégoûts.

De Voltaire lui-même osant être jaloux ,

Jeune homme , il attaqua sa gloire octogénaire :

Qui vanta Baculard dut décrier Voltaire.

Il prétendit flétrir d'un souffle criminel

Les palmes qui couvraient le veillard solennel;

Mais Œdipe et Brutus, mais Tarerède et Zaïre ,

Mérope , Mahomet , Sémiramis , Alzire ,

Accablèrent bientôt de leur poids glorieux

Le Titan révolté luttant contre les dieux.

Le Parnasse français voyait ternir son lustre ;

Mais , dans nos- derniers temps , déclin d'un âge illustre ,

La satire eut encor quelques adorateurs ,

Des demi-dieux du Pînde heureux imitateurs.

( Esmî $ur la Satire*}

LEMEBCIER,

LEMERCIER(NÉPOMucfeNE-Louis), né à Paris, fit représenter, en 4797, sa tragédie d'Agamemnon, qui est restée son chef-d'œuvre. Depuis, il a publié beaucoup d'autres tragédies qui n'ont pas eu de succès. Mais sa comédie historique de Pinto mérite une mention toute particulière, tant parce que ce fut une innovation véritable sur notre théâtre, que parce qu'elle est fort bien conduite et parfaitement écrite ; Lemercier a fait aussi plusieurs poèmes du genre épique, sur lesquels on peut consulter l'Histoire de lapoésie française à l'époque impériale.

Enfin il a fait à l'Athénée royal un Cours analytique de littérature où il a établi, ce qu'on n'attendait peut-être pas de lui , des rè§ ta» de composition et de style extrêmement sévères et uitrà-dassifkeSt si Ton peut employer ce terme. Ces leçons déterminèrent l'Académie française à admettre Lemercier dans son sein en 1811. Du moins le président Merlin (de Douai) lui dit formellement, dans la réponse qu'il fit à son discours de réception, que s'il n'avait pas sotenneMe-» ment professé une doctrine réparatrice de l'exemple qu'il avait donnés T Académie Imiterait restée fermée, malgré ses titres littéraires.

Lemercier est aujourd'hui regardé comme un des génies les plus originaux du commencement de ce siècle. Malheureusement l'art de la composition et du style lui a trop souvent manqué pour qu'on le puisse mette au premier rang de nos poètes.

Il est mort en 1840.

Apparltton tftr spectre «e ifcptst* à iEgtote.

Thyeste ! tu verras Agamemnon puni; Qu'Oreste même expire à ses destias uni ! Chère ombre, apaise-toi! calmez-vous, Euménides! Vous avez au berceau proscrit les Péiopides :

Orestc u'est-il pas l'héritier de son rang?

Périssent lui, son fils , Electre, et tout son sang!...

Ils mourront sous ce fer , que l'exécrable Atrée

Remit dès mon enfance à ma main égarée,

Lorsqu'un affreux serment , de ma bouche obtenu ,

M'arma contre Thyeste, à moi-même inconnu.

Un dieu seul me ravit à ce noir parricide.

O mon père !. . . pourquoi ton spectre errant, livide ,

Assiège-t-il mes pas? Il me parle, il me suit,

Sous ce même portique , au milieu de la nuit

Ne crois pas qu'une erreur, dans le sommeil tracée ,

De sa confuse image ait troublé ma pensée :

Je veillais sous ces murs, où de son souvenir ^

Ma douleur recueillie osait s'entretenir;

Le calme qui régnait à cette heure tranquille

Environnait d'effroi ce solitaire asile;

Mes regards sans objet dans l'ombre étaient fixés;

Il vint, il m'apparut, les cheveux hérissés,

Pâle , offrant de son sein la cicatrice horrible ;

Dans l'une de ses mains brille un acier terrible ,

L'autre tient une coupe. . . ô spectacle odieux !

Souillée encor d'un sang tout fumant à mes yeux.

L'air farouche , et la lèvre à ses bords abreuvée :

« Prends , dit-il , cette épée à ton bras réservée ;

Voici, voici la coupe où mon frère abhorré

Me présenta le sang de mon fils massacré;

Fais-y couler le sien que proscrit ma colère,

Et qu'à longs traits encor ma soif s'y désaltère. »

Il recule à ces mots , me montrant de la main

Le Tartare profond , dont il suit le chemin.

Le dirai-je? sa voix , perçant la nuit obscure ,

Ce geste, et cette coupe, et sa large blessure,

Ce front décoloré, ses adieux menaçants...

J'ignore quel prestige égara tous mes sens...

Entraîné sur ses pas vers ces demeures sombres ,

Gouffre immense où gémit le peuple errant des ombres,

Page 1