CLYTEMNESTRE
Téméraire.
CASSANDRE
Est-ce à toi de m'oser outrager !
Quelle main dans son flanc brûle de se plonger ! Qui conjure sa mort ? quels ennemis perfides Vont tendre sous ses pas leurs pièges homicides! O patrie ! ô Troyens ! pardonnez à ces pleurs Qu'arrache à ma pitié le sort de vos vainqueurs. La sombre Némésis guide ce couple infâme : Nuit perfide!... un poignard dans la main d'une femme, De son époux trahi prête à trancher les jours...
AGAMEMNON
. . . . Renferme un criminel augure.
Je pardonne à l'excès de ton adversité
Ce délire effrayant d'un esprit irrité.
Mais si dans ces discours ta fureur persévère,
Alors peut-être armé d'un courroux plus sévère,
Il me serait aisé d'éclairer le dessein
Qu'a pu former la haine enfermée en ton sein.
CASSANDRE
Ah ! la fatalité sur nous deux étendue Épaissit le bandeau qui te couvre la vue. Le cruel Apollon, qui me poursuit toujours, Rend ainsi les mortels à mes oracles sourds. Que me sert de porter ces voiles, ces symboles, Attributs d'un pouvoir qu'il ôte à mes paroles? Dieu terrible ! il est temps enfin de dépouiller . Ces ornements sacrés que ma mort va souiller. J'ai voulu te sauver ; je vais périr moi-même.
La Parque a de tous deux marqué l'heure suprême, Tous deux on nous immole, et mes restes errante Flottent sans sépulture, en proie aux noirs torrents. Déjà prêt à lever sur nous ses mains impies, Le crime en ce moment nous dévoue aux Furies. Demain tu dormiras- au lit de tes aïeux ; Souviens-toi de ces mots. O toi, du haut des cieux , Dérobe à leurs forfaits ta lumière adorée ! Divin soleil ! exauce une femme éplorée ; Punis nos meurtriers, et fais luire sur eux Le jour de la vengeance accordée à mes vœux.
Moïse aux Juif» révoltes.
J'entends, fils de Jacob, vos cris accusateurs,
Et de l'asile saint je quitte les hauteurs.
Né sujet comme vous du monarque suprême ,
Vous m'appelez; j'accours vous répondre moi-même.
Aux champs de Mizraïm qui fit tomber vos fers?
Moi : qui vous a tracé le chemin des déserts?
Moi : qui sut d'Àmalec abattre la furie?
Moi : qui vous a donné des lois, une patrie?
Moi , dis-je ; et couronnant mes travaux assidus ,
Les richesses peut-être et les rangs me sont dus :
Mais que suis-je ? ni roi, ni pontife, ni juge.
Nu de biens et de titre , ai-je même un refuge ?
Quels soldats vont marcher contre mes ennemis ?
Ma force est l'éternel, à qui je suis soumis.
Homme , pouvais-je rien sans Dieu qui me conseille ,
Qui seul fit tout pour vous, qui parle à mon oreille?
Le chameau voyageur, que son maître conduit,
Ne s'enorgueillit pas de la route qu'il suit
Je ne prétends de vous aucune récompense :
Je cède les honneurs à qui Dieu les dispense;
Il nomme Aaron grand-prêtre, et le choisit sur tous,
En le sanctifiant ; je n'en suis point jaloux.
LEMLRCIER. 443
Du superbe Coré si j'imitais l'audace,
Au sacrificateur je ravirais sa place ;
Mais Dieu n'a pas permis que la soif du pouvoir
Détournât ma vertu de son noble devoir.
Un tyran nuit et jour craint pour sa tyrannie ;
Le soin de la défendre avilit son génie ;
Ses lâches intérêts sont mortels à ses lois ;
Et les fils de ses fils n'entendront point sa voix.
Libre de dignités et tout a la justice ,
Mes décrets immortels sont exempts de caprice :
Qui me les a dictés? Dieu, qui vint me chercher
Dans l'exil où Jéthro se plut à me cacher;
Dieu , qui , de mes destins troublant la nuit profonde ,
Me tira de l'oubli pour éclairer le monde;
Dieu , qui , me condamnant au soin de vous guider,
Lui seul bâtit , renverse, et seul doit commander ;
Dieu, qui met ma faiblesse au-dessus des alarmes ,
Et la ceint de puissance et d'invisibles armes;
Ce grand Dieu , qui soutient le monde de ses bras ,
Et voit comme un néant la terre et nos débats ;
Ce Dieu, présent partout, ce Dieu, dont la parole
Fit de rien l'univers, mit les cieux sur le pôle ;
Qui hrille à l'orient dès que l'aurore luit ,
Dont le jour parle au jour, et la nuit à la nuit;
Dont le cours du soleil publie aux yeux la gloire ,
Et qui daigne , ô Jacob , conserver ta mémoire.
Si j'eusse fait mentir son saint nom profané ,
Moi-même avec mes fils il m'eût exterminé..
Quel séjour si lointain oà son bras ne m'atteigne ?
Les enfers? il s'y venge ; et les cieux ? il y règne.
Ne murmurez donc plus; ah! qu'il n'entende pas
Vos lèvres, vos pensers le blasphémer tout bas ,
De peur qu'ici la foudre, en ses mains toujours prête ,
Ne vous jette sans vie aux pieds de son prophète.
(Moi**.)
B AOUR-LORMI AN ,
BAOUR-LORMIAN (Louis-Piebre-Ma rie-François) naquit à Toulouse. Il publia en 1795 une traduction en vers de la Jérusalem, délivrée , du Tasse ; cet essai passa presque inaperçu. Le jeune poète, docile aux conseils de Delille, eut le courage de se remettre aussitôt à l'œuvre et de recommencer un travail auquel il consacra plus de vingt années. Il fit paraître, en 1800, une imitation en vers des Poésies cCOssian; celte production, remarquable par sa forme harmonieuse et pure, fut accueillie avec une très grande faveur ; la tragédie d'Omasis, représentée en 1807, dut à sa poésie riche et brillante le succès éclatant qu'elle obtint; c'est sans contredit, de toutes les tragédies écrites à l'époque impériale, celle qui rappelle le mieux la versification de Racine.
La tragédie de Mahomet II n'avait pas , à beaucoup près, le même mérite ; le sujet d'ailleurs avait été déjà traité, elle n'eut aucun succès. M. Baour-Lormian renonça dès lors au théâtre, et acheva sa traduction de la Jérusalem délivrée, qu'il fit paraître en 1815, Tannée même de sa réception à l'Académie française.
Il a fait aussi, entre autres ouvrages, des Satires spirituelles et élégamment écrites, qui ont eu plusieurs éditions et dont nous donnons ici un extrait.
Hymne an soleil*
Roi du monde et du jour, guerrier aux cheveux d'or , Quelle main , te couvrant d'une armure enflammée. Abandonna l'espace à ton rapide essor, Et traça dans l'azur ta route accoutumée ? Nul astre à tes côtés ne lève un front rival ; Les filles de la nuit à ton éclat pâlissent ;