‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 155 sur 168 · G. DELÀ VIGNE · texte numérisé non relu

G. DELÀ VIGNE

Les Chagrins de l'Étude.

L'homme a dit : « Je sais tout , et j'ai tout défini; J'ai pour loi la raison , pour borne l'infini. L'étude me ravit à des hauteurs sublimes ; De ce globe étonné j'ai sondé les abîmes : Cet élément subtil dont il rouie entouré , Ce feu , de tous les corps le principe sacré , L'onde qui les nourrit de ses flots salutaires , N'ont pu contre mes yeux défendre leurs mystères. Est-il quelques secrets cachés au fond des cieux» Que to «rit point pénétrés mon regard curieux ?..« » Moins fier de sa raison , il eût mieux dit peut-être : « J'ai su tout expliquer , ne pouvant tout connaître. ■ L'insensé ! quels combats il s'épuise à livrer, Pour détruire un mensonge ou pour le consacrer ! Que d'efforts malheureux , que de veilles stériles ! Qu'il érige à grands frais de systèmes fragiles ! Ptolémée , illustré par cent travaux divers • Dans un ciel de cristal fait tourner l'univers. D'autres , soumettant tout aux lois de Polymnie, Des siècles étoiles ont noté l'harmonie. Si le temps nous éclaire et les a réfutés, Le temps de mille erreurs a fait des vérités. Tout le savoir humain n'est qu'un grand labyrinthe. L'étude nous conduit dans cette obscure enceinte ; De son fil embrouillé qui s'allonge toujours On suit péniblement les tortueux détours; Le voyageur perdu marche de doute en doute , Et sans se retrouver expire sur la route.

A peine un fajble enfant échappé du berceau À brisé ces liens qui révoltaient Rousseau , Les quatre facultés , dont la voix l'endoctrine , Épouvantent ses yeux de leur manteau d'hermine.

492 vers.

Certes , quand la frayeur hâte ses premiers pas , Le chemin qu'il parcourt a pour lui peu d'appas. Ne maudissiez-vous pas Sophocle et Stésichore , Quand , leurs vers à la main , vous ignoriez encore Que vous deviez un jour , chez nos derniers neveux , Leur disputer l'honneur d'être maudits comme eux ?

Mais du collège enfin foulez aux pieds les chaînes. O liberté, sans toi les plaisirs sont des peines ! Quel destin vous attend , si de la vérité Le flambeau redoutable est par vous présenté ! Que de petits esprits , j aloux des noms célèbres , Prendront contre le jour parti pour les ténèbres î Leur nombre dangereux fait leur autorité ; Les sots depuis Adam sont en majorité.

La Divinité même inspire Anaxagore :

D'un exil flétrissant l'arrêt le déshonore. Les rêves d'Aristote abusaient nos aïeux : Galilée indigaé change l'ordre des cieux ; Sans pitié , loin du centre il rejette la terre , Du soleil par sa marche il la rend tributaire. . . N'a-t-il pas expié, par trois ans de prison, L'inexcusable tort d'avoir trop tôt raison ? Répondez : que servit aux maîtres de la lyre De suivre les écarts d'un immortel délire ? Faut-il d'un seul exemple attrister vos regards ? Le siècle de Louis , le siècle des beaux-arts , N'accorda qu'à regret , vaincu par la prière , Du pain au grand Corneille , une tombe à Molière. Nourrissez donc le feu de vos nobles désirs ; Immolez à l'étude, état, repos, plaisirs; Veillez, jeunes auteurs, pour qu'un jour d'injustice De dix ans de travail renverse l'édifice. Je veux qu'un beau succès couronne votre orgueil ; Un peuple d'ennemis vous suit jusqu'au cercueil. Triste sort des talents ! La noire calomnie Flétrit de ses poisons le laurier du génie ;

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