‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 51 sur 168 · En est charmé. sans les chercher · texte numérisé non relu

En est charmé. sans les chercher

CORNEILLE (Pierre) naquit à Rouen le 6 juin 1606. Une circonstance heureuse, qui lui fournit l'idée de sa première pièce ( Milite > 1625) , le décida à suivre la carrière du théâtre. Plusieurs comédies qu'il donna ensuite lui méritèrent la protection du cardinal de Richelieu , qui l'admit au nombre des auteurs occupés à écrire des pièces d'après les plans qu'il avait tracés. Bientôt, Corneille, à qui Médée avait révélé une partie de sa force, s'affranchit de la tutelle du cardinal. Devenu libre, il donna en 1636 le Cid, Le succès qu'obtint cette tragédie fut immense, et, comme tous les grands succès, il excita de vives réclamations. Scudéry écrivit ses Observations, e plus tard les Preuves de ses observations, où il demandait que l'Académie jugeât le différend. Richelieu ordonna, en effet, qu'elle fit l'examen du Cid, et le jugement qu'elle publia ajouta au triomphe de Corneille, sans toutefois blesser le cardinal. Horace et Cinna, qui parurent en 1639, Polyeucte en 1640, semblaient devoir mettre le comble à la gloire de leur auteur ; mais il lui était réservé de conquérir des palmes nouvelles en fondant successivement la comédie de caractère , et les pièces-féeries ou tragédies à machines. Le Menteur (4642) ouvrit la carrière où Molière devait s'illustrer dix ans plus tard, et Andromède, qui est de 1650, introduisit, par la réprésentation de prodiges qui saisissent l'imagination , une nouvelle source de plaisirs pour nous. On sait combien Quinaut et les faiseurs d'opéras ont depuis profité de cette invention. La Mort de Pompée, Rodogune, Héraclius, qui précédèrent Andromède , les tragédies de Nico mêde et de Sertorius, qui ne furent représentées qu'après, sont des compositions originales que notre littérature comptera toujours porm i ses chefs-d'œuvre.

Corneille excita de son vivant une telle admiration qu'on lui donna le titre de Grand ; la postérité le lui a confirmé. Mais, comme le remarque Voltaire , c'est plutôt pour le distinguer de son frère qu'on

emploie celte expression ; car il n'est pas dans nos habitudes d'appliquer cette épithète aux poètes ni aux écrivains, et Corneille tout seul dit plus que le Grand Corneille.

Il avait été reçu à l'Académie française en 1647, et mourut à Paris en 1684.

Combat de Rodrigue contre le» Maures*

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles. L'onde s'enflait dessous , et , d'un commun effort , Les Maures et la mer entrèrent dans le port On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille ; Point de soldats au port , point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits , Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris : Ils abordent sans peur ; ils ancrent , ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent Nous nous levons alors , et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants; Les nôtres au signal de nos vaisseaux répondent; Ils paraissent armés ; les Maures se confondent; L'épouvante les prend à demi descendus ; Avant que de combattre , ils s'estiment perdus. Ils couraient au pillage , et rencontrent la guerre. Nous les pressons sur l'eau , nous les pressons sur terre ; Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.

Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient; Leur courage renaît , et leurs terreurs s'oublient ; La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre , et leur rend leur vertu. Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées ; Des plus braves soldats les trames sont coupées, Et la terre et le fleuve , et leur flotte et le port , Sont des champs de carnage où triomphe la mort.

0 combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, Où chacun , seul témoin des grands coups qu'il donnait , Ne pouvait discerner où le sort inclinait ! J'allais de tous côtés encourager les nôtres, Faire avancer les uns, et soutenir les autres; Ranger ceux qui venaient , les pousser à leur tour , Et n'en plus rien savoir jusques au point du jour. Mais enfin sa clarté montra notre avantage ; Le Maure vit sa perte , et perdit le courage ; Et , voyant un renfort qui nous vint secourir , Changea l'ardeur de vaincre en la peur de mourir.

Ils gagnent leurs vaisseaux , ils en coupent les câbles , Nous laissent pour adieux des cris épouvantables , Font retraite en tumulte , et sans considérer Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte ; Le flux les apporta , le reflux les remporte. Cependant que leurs rois engagés parmi nous, Et quelque peu des leurs , tous percés de nos coups , Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. A se rendre moi-même en vain je les convie ; Le cimeterre au poing , ils ne m'écoutent pas ; Mais , voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats , Et que seuls désormais en vain ils se défendent , Ils demandent le chef : je me nomme ; ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en même temps , Et le combat cessa faute de combattants.

(Le Cti.)

Douleur de Sabine.

Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain; J'en ai reçu le titre en recevant sa main ; Mais ce nœud me tiendrait en esclave enchaînée S'il m'empêchait de voir en quels, lieux je suis née.

Albe, où j'ai commencé de respirer le jour, Albe, mon cher pays, et mon premier amour; Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte, Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome , si tu te plaips que c'est là te trahir , Fais-toi des ennemis que je puisse haïr. Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre , Mes trois frères dans l'une , et mon mari dans l'autre , Puis-je former des vœux , et sans impiété Importuner le ciel pour ta félicité ?

Je sais que ton État, encore en sa naissance, Ne saurait, sans la guerre , affermir sa puissance; Je sais qu'il doit s'accroître , et que tes grands destins Ne le borneront pas chez les peuples latins; Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre , Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre : Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur , Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées, D'un pas victorieux franchir les Pyrénées. Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons, Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons , Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule , Mais respecte une ville à qui tu dois Romule. Ingrate , souviens-toi que du sang de ses rois , Tu tiens ton nom , tes murs , et tes premières lois. Albe est ton origine; arrête et considère Que tu portes le fer dans le sein de ta mère. Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants ; Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants, Et , se laissant ravir à l'amour maternelle , Ses vœux seront pour toi , si tu n'es plus contre elle.

( ïïorae e.)

Imprécations de Camille.

Rome , Tunique objet de mon ressentiment! Rome à qui vient ton bras d'immoler mon amant! Rome qui t'a vu naître , et que ton cœur adore ! Rome enfin que je hais, parce qu'elle t'honore! Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés, Saper ses fondements encor mal assurés !

Et , si ce n'est assez de toute l'Italie , Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie; Que cent peuples, unis des bouts de l'univers, Passent , pour la détruire , et les monts et les mers ; Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles, Et de ses propres mains déchire ses entrailles ; Que le courroux du ciel , allumé par mes vœux , Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux ! Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre , Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre , Voir le dernier Romain à son dernier soupir, Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !

(Horace.)

La Monarchie et l'État populaire*

Si l'amour du pays doit ici prévaloir,

C'est son bien seulement que vous devez vouloir;

Et cette liberté , qui lui semble si chère ,

N'est pour Rome , seigneur , qu'un bien imaginaire ,

Plus nuisible qu'utile , et qui n'approche pas

De celui qu'un bon prince apporte à ses États.

Avec ordre et raison les honneurs il dispense ;

Avec discernement punit et récompense ;

Et dispose de tout en juste possesseur ,

Sans rien précipiter de peur d'un successeur.

Mais , quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte :

82 vers.

La voix de la raison jamais ne se consulte ;

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux ;

L'autorité livrée aux plus séditieux.

Ces petits souverains qu'il fait pour une année ,

Voyant d'un temps si court leur puissance bornée ,

Des plus heureux desseins font avorter le fruit ,

De peur de le laisser à celui qui les suit.

Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent ,

Dans le champ du public largement ils moissonnent ,

Assurés que chacun leur pardonne aisément ,

Espérant à son tour un pareil traitement :

Le pire des États, c'est l'État populaire.

(Cinna.)

Songe de Praline.

Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère , La vengeance à la main , l'œil ardent de colère : Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ; Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire Qui , retranchant sa vie , assurent sa mémoire ; Il semblait triomphant , et tel que sur son char Victorieux dans Rome entre notre César.

Après un peu d'effroi , que m'a donné sa vue : « Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due , Ingrate , m'a-t-il dit ; et , ce jour expiré , Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. » A ces mots , j'ai frémi, mon âme s'est troublée. Ensuite , des chrétiens une impie assemblée , Pour avancer l'effet de ce discours fatal, A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père ; Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère ! J'ai vu mon père même , un poignard à la maiu , Entrer le bras levé pour lui percer le sein.

Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images , Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages. Je ne sais ni comment ni quand ils Font tué , Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué. Voilà quel est mon songe.

(Poljeacle.)

Qéopfttre s'antntant ft son dernier forfelt.

Enfin , grâces aux dieux , j'ai moins (f un ennemi i ;

La mort de Séleucus m'a vengée à demi ;

Son ombre, en attendant Rodogune et son frère ,

Peut déjà de ma part les promettre à son père ;

Ils le suivront de près , et j'ai tout préparé

Pour réunir bientôt ce que j'ai séparé.

0 toi qui n'attends plus que la cérémonie

Pour jeter à mes pieds ma rivale punie ,

Et par qui deux amants vont , d'un seul coup du sort ,

Recevoir l'hyménée , et le trône , et la mort ,

Poison , me sauras-tu rendre mon diadème ?

Le fer m'a bien servie; en feras-tu de même ?

Me seras-tu fidèle ? Et toi , que me veux-tu ,

Ridicule retour d'une sotte vertu ,

Tendresse dangereuse autant comme importune 2?

Je ne veux point pour fils l'époux de Rodogune,

Et ne vois plus en lui les restes de mon sang ,

S'il m'arrache du trône, et la met en mon rang.

Reste du sang ingrat d'un époux infidèle ,

Héritier d'une flamme envers moi criminelle ,

Aime mon ennemie, et péris comme lui.

Pour la faire tomber , j'abattrai son appui ;

Aussi bien sous mes pas c'est creuser un abîme ,

Que retenir ma main sur la moitié du crime :

En te faisant mon roi , c'est trop me négliger

Que te laisser sur moi père et frère à venger.

Qui se venge à demi, court lui-même à sa peine :

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