LAFOSSE
Les postes à surprendre, et d'autres qu'on nous livre ; Les forces qu'on aura, les chefs qu'il faudra suivre ; En quels endroits se joindre , en quels se séparer, Tous ceux dont par le fer on doit se délivrer ; Les maisons des proscrits que , sur notre passage , Nous livrerons d'abord à la flamme , au pillage.
Qu'une pitié surtout indigne de leur cœur A nos tyrans détruits ne laisse aucun vengeur : Femmes , pères , enfants , tous ont part à leurs crimes , Tous sont de nos fureurs les objets légitimes. Il faut qu'en ce repos où s'endort leur orgueil , La foudre les réveille au bord de leur cercueil Et, lorsqu'à nos regards les feux et le carnage De nos fureurs partout étaleront l'ouvrage : Du fruit de nos travaux tous ces palais formés, Par les feux dévorants pour jamais consumés ; Ces fameux tribunaux où régnait l'insolence, Et baignés tant de fois des pleurs de l'innocence , Abattus et brisés, sur la poussière épars ; La terreur et la mort errant de toutes parts; Les cris , les pleurs , enfin toute la violence Où du soldat vainqueur s'emporte la licence ; Souvenons-nous, amis , dans ces moments cruels , Qu'on ne voit rien de pur chez les faibles mortels; Que leurs {dus beaux desseins ont des faces diverses , Et que l'on ne peut plus, après tant de traverses, Rendre , par d'autre voie , à l'État agité , L'innocence , la paix, enfin la liberté.
• {Nanliui CapiMinut. )
REGNARD ( Jrâm-Fhançois) naquit à Paris le 8 férrkr 1655. Il est regaxdé comme le premier de nos poètes comique» après Molière. La jeunesse de Regnard fut très aventureuse; ce n'est qu'à yin#sept ans que, dégoûté des voyages» il se fixa à Paris. Il travailla d'abord pour le théâtre Italien, puis pour la scène française, où il fit représenter le loueur, le Distrait, les Folies amoureuses, (es Mènechmes , qu'il dédia à Boileau , te Légataire universel et quelques autres ouvrages, qui tous furemt applaua» et seront vus en tout temps avec plaisir.
Regnard brille surtout par la gaieté. Son dialogue, toujours naturel , animé et piquant, est semé de saillies heureuses « d'un grand nombre de traits enjoués et plaisants.
Il mourut ie 5 septembre 4710 près de Dourdan.
▼(aMve et fltectw% HECTOR.
Le voicL Ses malheurs sur son front sont écrits : Il a tout le visage et l'air d'un premier pris.
VÀJLÈRE.
Non , l'enfer en courroux et toutes ses furies
N'ont jamais exercé de telles barbaries ;
Je te loue , ô destin, de tes coups redoublés;
Je n'ai plus rien à perdre , et tes vœux sont comblés !
Pour assouvir encor la fureur qui t'anime ,
Tu ne peux rien sur moi : cherche une autre victime.
hegtor , à part.
Il est sec.
VALÈRE
De serpents mon cœur est dévoré ; Tout semble en un moment contre moi conjuré.
(H prend Hector à la cravate.) Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice Accabler un mortel avec ptas d'injustice , Le mieux assassiner? Perdre tous les paris ; Vingt fois le coupe-gorge, et toujours premier pris L Réponds-moi donc , bourreau !
&ECTOR.
Mais ce n'est pas ma faute.
VALÈRE
As-tu vu de tes jours trahison aussi haute? Sort cruel ! ta malice a bien su triompher ; Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffér. Dans l'état où je suis je puis tout entreprendre; Confus , désespéré , je suis prêt à me pendre.
HECTOR
Heureusement pour vous , vous n'avez pas un sou Dont vous piussiez, monsieur» acheter un licou. Voudriez- vous souper?
VAJLÈBE.
Que la foudre t'écrase !
Ah ! charmante Angélique , en L'ardeur qui m'embrase, A vos seules bontés je veux avoir recours : Je n'aimerai que vous; m'aimeidezr-vous toujours? Mon cœur , dans les transports de sa fureur extrême., N'est point si malheureux, pùisqu'enfin il vous aime.
HECTOR à part Notre bourse est à fond; et , par un. sort nouveau , Notre amour recommence à revenir sur l'eau*.
VALÈRE
Calmons le désespoir où la fureur me livre : Approche ce fauteuil
(Hector approche un fouteuil.)
YALÈRE , assis.
Va me chercher un livre.
HECTOR
Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin?
YALÈRE.
Celui qui te viendra le premier sous la main; Il m'importe peu , prends dans ma bibliothèque.
hector sort , et rentre , tenant un livre. Voilà Sénèque.
yalère!
Lis.
HECTOR
Que je lise Sénèque?
YALÈRE.
Oui. Ne sais-tu pas lire?
HECTOR
Hé, vous n'y pensez pas !
Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.
YALÈRE.
Ouvre, et lis au hasard.
HECTOR-
Je vais le mettre en pièces.
YALÈRE.
Lis donc.
HECTOR , lit
« Chapitre VI. Du mépris des richesses. La fortune offre aux yeux des brillants mensongers, Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers; Leur possession trouble , et leur perte est légère : Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire. » Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, 11 avait, comme vous, perdu tout son argent
valère , se levant.
Vingt fois le premier pris ! Dans mon cœur il s'élève
(Il s'assied.) Des mouvements de rage . . . Allons, poursuis, achève.
HECTOR
N'ayant plus de maîtresse , et n'ayant pas un sou , Noçs philosopherons maintenant notre saoul.
VALÈRE
De mon sort désormais vous serez seul arbitre , Adorable Angélique . . . Achève ton chapitre.
HECTOR
«Que faut-il ...»
VALÈRE
Je bénis le sort et ses revers', Puisqu'un heureux malheur me rengage en vos fers. Finis donc.
HECTOR
«Que faut-il à la nature humaine ?
Moins on a de richesse , et moins on a de peine : C'est posséder les biens que savoir s'en passer. » Que ce mot est bien dit ! et que c'est bien penser ! €e Sénèque , monsieur , est un excellent homme. Était-il de Paris ?
VALÈRE
Non , il était de Rome , Dix fois , à carte triple , être pris le premier !
HECTOR
Ah! monsieur , nous mourrons un jour sur un fumier.
VALÈRE
Il faut que de mes maux enfin je me délivre ;
J'ai cent moyens tout prêts pour m'empêcher de vivre :
La rivière , le feu , le poison et le fer.
HECTOR
Si vous vouliez , monsieur , chanter un petit air; Votre maître à chanter est ici : la musique . Peut-être calmerait cette humeur frénétique.
VALÈRE
Que je chante!
HECTOR
Monsieur . . .
190 VEBS.
VALÈRE
Que je chante, bourreau!
Je veux me poignarder ; la vie est un fardeau Qui pour moi désormais devient insupportable.
HECTOR
Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. « Qu'un joueur est heureux ! sa poche est un trésor ; Sous ses heureuses mains le cuivre devient or , » Disiez-vous.
VALÈRE
Ah ! je sens redoubler ma colère.
(Le Joutur.)
ROUSSEAU ( Jbak-Baptists), un de nos plus célèbres poètes lyriques, naquit à Paris le 6 avril 1670. A la mort de Th. Corneille, il se mit sur les rangs pour la place qu'il laissait vacante à l'Académie française; mais un parti puissant poussait La Motte, qui remporta. Quelque temps après, des couplets diffamatoires répandus dans Paris, et surtout dans le café Procope, sous le voile de l'anonyme, excitèrent partout une vive indignation. Les ennemis de Rousseau les lui attribuèrent. Cette accusation n'avait aucune vraisemblance, puisque les vers étaient mauvais et les pensées on ne peut plus communes. Rousseau eut le tort de ne pas se borner à se défendre ; il accusa Saurin de les avoir faits. Celui-ci porta l'affaire devant les tribunaux ; et Rousseau , qui ne put donner la preuve de son accusation, se vit condamné comme calomniateur. Exilé de France par un arrêt du Parlement, il se retira à Bruxelles, où il mourut en 1743. H honora du moins sou exil par son refus de rentrer en France, tant qu'il ne serait pas réhabilité.
J.-B. Rousseau a travaillé pour le théâtre; mais, à l'exception de sa comédie du Flatteur, tous ses ouvrages dramatiques sont aujourd'hui oubliés. C'est sur ses odes sacrées et profanes , ses cantates et ses épigrammes qu'est fondée sa réputation. Nul doute que sa gloire, qui a résisté aux attaques les plus passionnées, ne survive à toutes les révolutions littéraires.
Existence «e Me».
Les deux instruisait la terre A révérer leur auteur :
Tout ce que leur globe enserre Célèbre un Dieu créateur.
Quel plus sublime cantique Que ce concert magnifique De tous les célestes corps!
Quelle grandeur infinie !
Quelle divine harmonie
Résulte de leurs accords ! \
De sa puissance immortelle
Tout parle , tout nous instruit.
Le jour au jour la révèle ,
La nuit l'annonce à la nuit
Ce grand et superbe ouvrage
N'est point pour l'homme un langage
Obscur et mystérieux.
Son admirable structure
Est la voix de la nature
Qui se fait entendre aux yeux.
Dans une éclatante voûte Il a placé de ses mains Ce soleil qui , dans sa route , Éclaire tous les humains.
Environné de lumière , Cet astre ouvre sa carrière Comme un époux glorieux , Qui , dès l'aube matinale , De sa couche nuptiale Sort brillant et radieux.
L'univers, à sa présence, Semble sortir du néant.
Il prend sa course , il s'avance Comme un superbe géant.
Bientôt sa marche féconde Embrasse le tour du monde Dans le cercle qu'il décrit ;
Et , par sa chaleur puissante , La nature languissante Se ranime et se nourrit.
0 que tes œuvres sont belles,
Grand Dieu ! Quels sont tes bienfaits !
Que ceux qui te sont fidèles
Sous ton joug trouvent d'attraits !
Ta crainte inspire la joie ;
Elle assure notre voie,
Elle nous rend triomphants ;
Elle éclaire la jeunesse,
Et fait briller la sagesse
Dans les plus faibles enfants.
(Ode.)
ATenfflement 4e» hommes.
Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille : Rois, soyez attentifs; peuples, prêtez l'oreille, Que l'univers se taise, et m'écoute parler ! Mes chants vont seconder les accords de ma lyre : L'Esprit-Saint me pénètre; il m'échauffe, il m'inspire Les grandes vérités que je vais révéler.
L'homme en sa propre force a mis sa confiance. Ivre de ses grandeurs et de son opulence, L'éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais, ô moment terrible, ô jour épouvantable, Où la mort saisira ce fortuné coupable, Tout chargé des liens de son iniquité !
Que deviendront alors, répondez, grands du monde, Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson? Sujets, amis,, parents, tout deviendra stérile, Et, dans ce jour fatal, l'homme à l'homme inutile Ne paîra point à Dieu le prix de sa rançon.
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes; Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes, Ignorer le tribut que Ton doit à la mort? Non, non : tout doit franchir ce terrible passage ; Le riche et l'indigent, l'imprudent et le sage, Sujets à même loi, subissent même sort
D'avides étrangers transportés d'allégresse,
Engloutissent déjà toute cette richesse,
Ces terres, ces palais, de vos noms ennoblis.
Et que vous reste-t-il en ces moments suprêmes?
Un sépulcre funèbre, où vos noms, où vous-mêmes
Dans l'éternelle nuit serez ensevelis.
Les hommes éblouis de leurs honneurs frivoles, Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles, Ont de ces vérités perdu le souvenir : Pareils aux animaux farouches et stupides, Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides» Et pour eux le présent paraît sans avenir.
Un précipice affreux devant eux se présente, Mais toujours leur raison, soumise et complaisante, Au-devant de leurs yeux met un voile imposteur. Sous leurs pas cependant s'ouvrent les noirs abîmes, Où la cruelle mort, les prenant pour victimes, Frappe ces vils troupeaux dont elle est le pasteur.
Là s'anéantiront ces titres magnifiques, Ce pouvoir usurpé, ces ressorts politiques, Dont le juste autrefois sentit le poids fatal : • Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture ; Et Dieu, de sa justice apaisant le murmure, Livrera ces méchants au pouvoir infernal.
Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes; Quelque élevés qu'ils soient, ils sont ce que nous sommes :
Si vous êtes mortels, ils le sont comme vous, ^ious avons beau vanter nos grandeurs passagères, 11 faut mêler sa cendre aux cendres de ses pères; Et c'est le même Dieu qui nous jugera tous.
,(<Km.)
A une personne convalescente*
J'ai vu mes tristes journées Décliner vers leur penchant Au midi de mes années Je touchais à mon couchant La mort, déployant ses ailes, Couvrait d'ombres éternelles La clarté dont je jouis ; Et, dans cette nuit funeste, Je cherchais en vain le reste De mes jours évanouis.
Grand Dieu, votre main réclame Les dons que j'en ai reçus :
Elle vient couper la trame Des jours qu'elle m'a tissus.
Mon dernier soleil se lève, Et votre souffle m'enlève De la terre des vivants; Gomme la feuille séchée, Qui de sa tige arrachée Devient le jouet des venta.
Gomme un lion plein de rage, Le mal a brisé mes 00; Le tombeau m'ouvre un passage Dans ses lugubres cachots.
Victime faible et tremblante, A cette image sanglante
Je soupire nuit et jour ; Et, dans ma crainte mortelle, Je suis comme l'hirondelle Sous les griffes du vautour.
Ainsi, de cris et d'alarmes Mon mal semblait se nourrir ; Et mes yeux, noyés de larmes, Étaient lassés de s'ouvrir.
Je disais à la nuit sombre :
«0 nuit, tu vas dans ton ombre M'ensevelir pour toujours ! »
Je redisais à l'aurore :
«Le jour que tu fais éclore Est le dernier de mes jours !»
Mon âme est dans les ténèbres, Mes sens sont glacés d'effroi :
Écoutez mes cris funèbres, Dieu juste, répondez-moi.
Mais enfin sa main propice A comblé le précipice Qui s'entrouvrait sious mes pas :
Son secours me fortifie , Et me fait trouver la vie Dans les horreurs du trépas.
Seigneur, il faut que la terre Connaisse en moi vos bienfaits :
Vous ne m'avez fait la guerre .
Que pour me donner la paix.
Heureux l'homme à qui la grâce Départ ce don efficace Puisé dans ses saints trésors; Et qui, rallumant sa flamme, Trouve la santé de l'âme Dans les souffrances du corps !
C'est pour sauver la mémoire De vos immortels secours, C'est pour vous, pour votre gloire Que vous prolongez dos jours.
Non, non, vos bontés sacrées Ne seront point célébrées Dans l'horreur des monuments :
La mort, aveugle et muette, Ne sera point l'interprète De vos saints commandements.
Mais ceux qui de sa menace , Comme moi, sont rachetés, Annonceront à leur race Vos célestes vérités.
J'irai, Seigneur, dans vos temples Réchauffer par mes exemples Les mortels les plus glacés ; Et, vous offrant mon hommage, Leur montrer Tunique usage Des jours que vous leur laissez.
[Odet.)
A PMlomèle.
Pourquoi, plaintive Philomèle, Songer encore à vos malheurs, Quand, pour apaiser vos douleurs, Tout cherche à vous marquer son zèle?
L'univers, à votre retour, Semble renaître pour vous plaire.
Les Dryades à votre amour Prêtent leur ombre solitaire.
Loin de vous l'aquilon fougueux Souffle sa piquante froidure :
La terre reprend sa verdure ; Le ciel brille des plus beaux feux.
Pour vous ramante de Céphale Enrichit Flore de ses pleurs :
Le Zéphir cueille sur les fleurs Les parfums que la terre exhale.
Pour entendre vos doux accents, Les oiseaux cessent leur ramage, Et 1er chasseur le plus sauvage Respecte vos jours innocents.
Cependant votre âme attendrie Par un douloureux souvenir, Des malheurs d'une sœur chérie Semble toujours s'entretenir.
Hélas ! que mes tristes pensées M'offrent des maux bien plus cuisants ! Vous pleurez des peines passées , Je pleure des ennuis présents !
Et, quand la nature attentive Cherche à calmer vos déplaisirs, Il faut même que je me prive De la douceur de mes soupirs.
(Ode,.)
Le soleil dont la violence
Nous a fait languir si longtemps ,
Arme de feux moins éclatants
Les rayons que son char nous lance ;
Et , plus paisible dans son cours ,
Laisse la céleste Balance Arbitre des nuits et des jours.
L'aurore, désormais stérile Pour la divinité des fleurs , De l'heureux tribut de ses pleurs Enrichit un Dieu plus utile; Et sur tous les coteaux voisins On voit briller l'ambre fertile Dont elle dore nos raisins.
C'est dans cette saison si belle Que Bacchus prépare à nos yeux De son triomphe glorieux La pompe la plus solennelle.
Il vint de ses divines mains Sceller l'alliance éternelle Qu'il a faite avec les humains.
Autour de son char diaphane Les ris, voltigeant dans les airs, Des soins qui troublent l'univers Écartent la foule profane.
Tel , sur des bords inhabités , Il vint de la triste Ariane Calmer les esprits agités.
Les Satyres, tout hors d'haleine , Conduisant les Nymphes des bois , Au son du fifre et du hautbois , Dansent par troupe dans la plaine , Tandis que les Sylvains lassés Portent l'immobile Silène Sur leurs thyrses entrelacés.