FERS
L'EiiYle.
Au pied du mont où le fils de Latone Tient sou empire , et du haut de son trône Dicte à ses sœurs les savantes leçons , Qui de leurs voix régissent tous les sons; La main du Temps creusa les voûtes sombres , D'un antre noir , séjour des tristes ombres , Où l'œil du monde est sans cesse éclipsé , Et que les vents n'ont jamais caressé.
Là , de serpents nourrie et dévorée , Veille l'Envie, honteuse et retirée ; Monstre ennemi des mortels et du jour , Qui de soi-même est l'éternel vautour, Et qui , traînant une vie abattue , Ne s'entretient que du fiel qui le tue. Ses yeux caves , troubles et clignotants , De feux obscurs sont chargé* en tous temps. Au lieu du sang , dans ses veines circule Un froid poison qui les gèle et les brûle , Et qui de là, porté par tout son corps, En fait mouvoir les horribles ressorts.
Son front jaloux et ses lèvres éteintes Sont le séjour des soucis et des craintes. Sur son visage habite la pâleur; Et dans son sein triomphe la douleur , Qui sans relâche à son âme infectée Fait éprouver le sort de Prométhée.
(JlUgori**.}
Le» Dégoût* du poète.
Muses , gardez vos faveurs pour quelque autre. Ne perdons plus ni mon temps ni le vôtre Dans ces débats où nous nous égayons.
Tenez , voilà vos pinceaux , vos crayons :
Reprenez tout J'abandonne sans peine
Votre Hélicon , vos bois, votre Hippocrène,
Vos vains lauriers d'épine enveloppés ,
Et que la foudre a si souvent frappés.
Car aussi bien , quel est le grand salaire
D'un écrivain au-dessus du vulgaire ?
Quel fruit revient aux plus rares esprits
De tant de soins à polir leurs écrits ,
A rejeter les beautés hors de place ,
Mettre d'accord la force avec la grâce ,
Trouver aux mots leur véritable tour ,
Fuir les longeurs, éviter les redites,
Bannir enfin tous ces mots parasites,
Qui , malgré vous, dans le style glissés ,
Rentrent toujours, quoique toujours chassés ?
Quel est le prix d'une étude si dure ?
Le plus souvent une injuste censure ,
Ou , tout au plus, quelque léger regard
D'un courtisan qui vous loue au hasard ,
Et qui peut-être avec plus d'énergie
S'en va prôner quelque fade élégie.
Et quel honneur peut espérer de moins
Un écrivain libre de tous ces soins,
Que rien n'arrête , et qui , sûr de se plaire ,
Fait , sans travail , tous les vers qu'il veut faire ?
11 est bien vrai qu'à l'oubli condamnés ,
Ses vers souvent sont des enfants mort-nés :
Mais chacun l'aime, et nul ne s'en défie;
A. ses talents aucun ne porte envie.
Il a sa place entre les beaux esprits,
Fait des sonnets, des bouquets pour Iris,
Quelquefois même aux bons mots s'abandonne ,
Mais doucement; et sans blesser personne;
Toujours discret , et toujours bien disant ,
Et , sur le tout, aux belles complaisant.
Que si jamais, pour faire une oeuvre en forme , Sur l'Hélicon Phébus permet qu'il dorme , Voilà d'abord tous ses chers confidents, De son mérite admirateurs ardents , Qui , par cantons répandus dans la ville , Pour l'élever dégraderont Virgile ; Car il n'est point d'auteur si désolé * Qui dans Paris n'ait un parti zélé ; Rien n'est moins rare. Un sot , dit la satire , Trouve toujours un plus sot qui l'admire.
(Épitrë$.)
Du goût dans les jugement* du poète.
Mais dans les vers tous s'estiment docteurs : Bourgeois, pédants, écoliers, colporteurs, Petits abbés, qu'une verve insipide Fait barboter dans l'onde Aganippide, Sont nos Varrons, nos Murets, nos Datiers, Et d'Hélicon seigneurs haut-justiciers.
Hé, mes amis, un peu moins de superbe : Vous avez lu quelque ode de Malherbe; Soit. Richelet jadis en raccourci Vous a de l'art les règles dégrossi ; Je le veux bien. Vous avez sur la scène En vers bouffis fait hurler Melpomène ; C'est un grand point Mais ce n'est pas assez. Ce métier-ci n'est ce que vous pensez ; Minerve à tous ne départ ses largesses. Tous savent l'art, peu savent ses finesses : Et croyez-moi, je n'en parle à travers. Le jeu d'échecs ressemble au jeu des vers. Savoir la marche, est chose très unie ; Jouer le jeu, c'est le finit du génie. Je dis le fruit du génie achevé, Par longue étude et travail cultivé.
Donc si Phébus ses échecs vous adjuge, Pour bien juger, consultez tout bon juge ; Pour bien jouer, hantez les bons joueurs. Surtout craignez le poison des loueurs.
Accostez-vous de fidèles critiques.
Fouillez, puisez dans les sources antiques ; Lisez les Grecs, savourez les Latins.
Je ne dis tous, car Rome a ses Cotins ; J'entends tous ceux qui, d'une aile assurée Quittant la terre, ont atteint l'empyrée. Là trouverez en tout genre d'écrits De quoi former vos goûts et vos esprits ; Car chacun d'eux a sa beauté précise Qui le distingue et forme sa devise.
Le grand Virgife enseigne à ses bergers L'art d'emboucher les chalumeaux légers ; Au laboureur, par des leçons utiles, Fait de Cérès hâter les dons fertiles ; Puis tout à coup, la trompette à la main, Dit les combats du fondateur romain, Ses longs travaux couronnés de victoire, Et des Césars prophétise la gloire.
Ovide, en vers doux et mélodieux, Sut débrouiller l'histoire de sesdiesx : Trop indulgent au feu de son génie , Mais varié, tendre, plein d'harmonie, Savant, utile, ingénieux, profond, Riche, en un mot, s'il était moins fécond. Non moins brillant, quoique sans étincelle, Le seul Horace en tous genres excelle : De Cythérée exalte les faveurs, Chante les dieux, les héros, les buveurs; Des sots auteurs berne les vers ineptes, Nous instruisant par gracieux préceptes Et par sermons de joie antidotes.
Catulle en grâce et naïves beautés
Avant Marot mérita la couronne; Et suis marri ' que le poivre assaisonne Un peu trop fort ses petits madrigaux.
Tibulle enfin sur patins inégaux Faisant marcher la boiteuse élégie2, De Gupidon traite à fond la magie.
Voilà les chefs qu'il vous faut consulter, Lire, relire, apprendre, méditer.
Lors votre goût, conduisant votre oreille, Ne prendra plus le bourdon pour l'abeille, Ni les fredons du chantre Cordouan$ Pour les vraisjrirs du cygne Mantouan *.
Le vrai Héros*
Est-on héros pour avoir mis aux chaînes Un peuple ou deux? Tibère eut cet honneur. Est-on héros en signalant ses haines Par la vengeance ? Octave eut ce bonheur. Est-on héros en régnant par la peur ?
Séjan fit tout trembler, jusqu'à son maître. Mais de son ire éteindre le salpêtre, Savoir se vaincre, et réprimer les flots De son orgueil; c'est ce que j'appelle être Grand par soi-même; et voilà mon héros.
[Épigrammt.)