‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 89 sur 168 · LAMOTTE · texte numérisé non relu

LAMOTTE

Mon cœur, charmé de la première, Est prêt à lui donner sa voix ; Mais l'autre, d'un trait de lumière, Me pénètre et change mon choix.

Phébus me quitte, et la Louange, Confuse de mon peu d'égard, Disparaît, et déjà se venge Avec un dédaigneux regard.

L'autre près de moi prend sa place; . Et, l'arbitre de mes écrits, Elle ôte, elle ajoute, elle efface; A chaque chose met son prix.

Elle veut la raison pour base De mes plus badines chansons, Chicane le mot et la phrase, Va même à critiquer les sons.

Elle orne si bien ma pensée, Et met tant d'art dans mes accords, Qu'enfin la Louange est forcée De me rapporter ses trésors.

J'éprouve aujourd'hui le mélange De leurs différentes faveurs; Et la Critique et la Louange Vivent avec moi comme sœurs.

(PoétUi divertet.)

Les Sac» des destinées.

On n'est pas bien dès qu'on veut être mieux. Mécontent de son sort, sur les autres fortunes

Un homme promenait ses désirs et ses yeux,

Et de cent plaintes importunes

Tous les jours fatiguait les dieux.

Par un beau jour, Jupiter le transporte

Dans les célestes magasins Où, dans autant de sacs scellés par les Destins, Sont par ordre rangés tous les états que porte

La condition des humains.

», Tiens, lui dit Jupiter, ton sort est en tes mains : Contentons un mortel une fois en la vie; Tu n'en es pas trop digne, et ton murmure impie Méritait mon courroux plutôt que mes bienfaits ; Je n'y veux pas ici regarder de si près.

Voilà toutes les destinées :

Pèse et choisis; mais pour régler ton choix,

Sache que les plus fortunées Pèsent le moins : les maux seuls font le poids. — Grâce au seigneur Jupin, puisque je suis à même,

Dit notre homme, soyons heureux. »

Il prend le premier sac, le sac du rang suprême, Cachant les soins cruels sous un éclat pompeux.

« Oh ! oh ! dit-il, bien vigoureux

Qui peut porter si lourde masse :

Ce n'est mon fait. » Il en pèse un second,

Le sac des grands, des gens en place : Là gisent le travail et le penser profond , L'ardeur de s'élever, la peur de la disgrâce, Même les bons conseils que le hasard confond. « Malheur à ceux que ce poids-ci regarde, Cria notre homme, et que le ciel m'en garde ! A d'autres. » Il poursuit, prend et pèse toujours Et mille et mille sacs, toujours trouvés trop lourds : Ceux-ci par des égards et la triste contrainte,

Ceux-là par les vastes désirs;

D'autres par l'envie ou la crainte; Quelques uns seulement par l'ennui des plaisirs.

! LÀMOTTE. 209

« 0 ciel ! n'est-il donc point de fortune légère ?

Disait déjà le chercheur mécontent ; Mais quoi ! me plains-je à tort? J'ai, je crois, mon affaire :

Celle-ci ne pèse pas tant

— Elle pèserait moins encore, Lui dit alors le dieu qui lui donnait le choix ;

Mais tel en jouit qui l'ignore ;

Cette ignorance en fait le poids.

— Je ne suis pas si sot ; souffrez que je m'y tienne, Dit l'homme. — Soit; aussi bien c'est la tienne,

Dit Jupiter. Adieu, mais là-dessus, Apprends à ne te plaindre plus. »

(Fable$.)

Le Perroquet.

Un homme avait perdu sa femme ; II veut avoir un perroquet Se console qui peut. Plein de la bonne dame, Il veut du moins chez lui remplacer son caquet Il court chez l'oiselier. Le marchand de ramages,

Bien assorti de chants et de plumages, Loi fait voir rossignols, serins et sansonnets, Surtout nombre de perroquets.

Le moindre d'entre eux est habile, Crie , « à la cave » , et dit son mot ; L'un fait tous les crisde la ville ; L'autre veut déjeuner, qu'on fouette Margot

Tandis que notre homme marchande, Hésite sur le choix et tout bas se demande I<equel vaudra le mieux , il en aperçoit un Qui rêvait seul, tapi sous une table : « Et toi, dit-il, monsieur l'insociable, Tu ne dis mot; crains-tu d'être importun ?

— Je n'en pense pas moins , répond en sage bête

Le perroquet — Peste, la bonne tête!

Dit l'acheteur. Çà; qu'en voulez-vous? — Tant . — Le voilà. Je suis trop content. »

Il croit que son oiseau va lui dire merveille ;

Mais tout un mois, malgré ses leçons et ses soins, L'oiseau ne lui frappe l'oreille

Que du son ennuyeux : « Je n'en pense pas moins. » «Que maudite soit la pécore, Dit le maître ; tu n'es qu'un sot , Et moi cent fois plus sot encore De t'avoir jugé sur un mot.»

Les deux Statues.

Sur le sommet d'un temple magnifique, On voulut élever l'image de Pallas ; Et pour ce monument, toute une république

Mit en œuvre deux Phidias :

Grand prix pour qui ferait la plus belle statue. On veut choisir : un seul devait avoir l'argent,

Et la gloire par conséquent ;

L'autre rien. Chacun s'évertue,

Fait de son mieux ; honneur et gain Pressent nos ouvriers , leur conduisent la main.

Ils ont bientôt achevé leur ouvrage.

On le porte au parvis : le peuple d'y courir. Alors de tous les yeux l'un ravit le suffrage :

L'autre à peine se peut souffrir.

Celui qu'on admirait brillait de mille grâces;

Tous les traite étaient délicats; Les contours arrondis ; bref, malgré ses menaces,

La critique n'y mordit pas.

L'autre n'était auprès qu'un marbre encore informe; Rien de fini ; chaque trait est grossier ;

Contours monstrueux , taille énorme.

Le peuple renvoyait l'ouvrage à l'atelier.

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