Renversement des mots. Les quet des Beaunais
de Beaune, de ceux qui m'avaient entrepris avant la pièce, enthousiasmé de la scène du sac , cria : « Paix doncl on n'entend rien. — Ce n'est pas faute d'oreilles», lui repartit-on du parterre. Tous les offenses aJors jurèrent ma perte. La pièce finie, ces braves coururent m'attendre au passage. A peine eus-je le nez à l'air, que me voilà relancé de vingt ou trente épées nues. Je ne pus si bien faire que je ne m'en visse bientôt environné. Je n'avais qu'une canne , qu'après un moment de forte résistance, je jetai contre terre, pour désarmer cette meute affamée , et sauver ma carcasse. Mais lorsque je vis qu'on ne m'en faisait pas plus de quartier, donnant à tort et à travers de quinze ou vingt épées nues , j'essuyai la moitié des coups , je m'esquivai et disparus. Me voilà donc seul à l'abri de l'orage, avec un coup de pointe très léger dans le flanc. Minuit sonnait, les rues étaient calmes et désertes, la lune y donnait à plomb. La question était de regagner mon logis : je marchais pas à pas dans l'ombre ; je le voyais enfin : déjà je riais de mon aventure , quand je vis tous mes gens venir à moi flamberge au vent. Il fallut encore fuir ou mourir : je tournai donc gaiement les talons ; et j'eus à peine un peu d'avance , que je m'arrêtai pour les complimenter sur leur grand courage et leur aversion pour les duels. Mes discours redoublèrent leur course , 'eur course redoubla la mienne ; je me fis bientôt perdre de vue , et je commençais à respirer ; mais
Admirez avec moi le sort dont la poursuite Me fait tomber alors au piège que j'évite.
Je me trouvai , pour la troisième fois , bec à bec avec mes chasseurs. S'imaginant alors que je voltigeais autour d'eux pour les braver, ils firent plus d'efforts que jamais pour m'atteindre.
Pour me dérober à la troupe De mes lâches persécuteurs, Pégase, auteur de mes malheurs, Que ne me tendais-tu la croupe !
C'était fait de moi; je n'espérais plus m'échapper : poursuivi, pressé, presque atteint d'une légion d'épées, au travers de rues inconnues, dont les détours me remettaient incessamment au milieu de mes rivaux , sans secours, sans armes, je songeais plus à dire le
iibera i que le lœtatus sum 2, et je faisais , hélas ! de bien tristes inflexions : quand je me vis secouru d'un des plus heureux hasards que mon ange eût pu me choisir. Une jeune demoiselle, regardant par une fenêtre , et me voyant à la tète de tant d'épées , cria qu'on allait m'assassiner. Un homme, son frère, comme je l'ai su depuis, owrit aussitôt sa porte, où j'entrai sans me Taire prier.
1. Délivre-moi. Chant de dou- 2. Je me suis réjoui. Chant 4e leur que l'Église adresse à Dieu joie et de triomphe bien < quand elle prie pour les morts. dans l'Église.
RACINE ( Louis) naquit à Paris le 6 novembre 1692. Il eut Roilin pour professeur. Boileau , qui ne croyait pas à la succession du talent poétique, s'efforça de le détourner de la carrière des lettres; mais Louis Racine, cédant à son penchant, composa dans le couvent des frères de l'Oratoire de Notre-Dame-des-Vertus où il s'était retiré, son poème de la Grâce , qui parut eu 1720. Le succès de ce premier ouvrage lui fit abandonner sa retraite ; le cardinal de FSeury lui procura dans les finances un poste lucratif, et lui fournit ainsi les moyens de se livrer sans inquiétude à ses goûts littéraires» Le poème de lu Religion, qu'il publia en 1742, est l'œuvre sur laquelle est fondée sa réputation. Cet ouvrage enferme de nombreux passages dont le style pur, noble et harmonieux prouve que Louis Racine était non seulement un habile écrivain, mais encore un grand poète. La monotonie de cette belle composition peut être imputée eu partie à la sévérité du sujet.
Louis Racine mourut d'une attaque d'apoplexie le 29 janvier
Preuves de rentstenee «e Bleu.
Oui, c'est un Dieu caché que le J>ieu qu'il faut croire; Mais , tout caché qu'il est , pour révéler sa gloire , Quels témoins éclatants devant moi rassemblés ! Répondez, cieux et mers ; et vous, terre, parlez. Quel bras peut vous suspendre , innombrables étoiles ? Nuit brillante, dis-noHS qui t'a donné tes voiles? 0 cieux , que de grandeur, et quelle majesté ! J'y reconnais un maître à qui rien n'a coûté ,
Et qui dans vos déserts a semé la lumière, Ainsi que dans nos champs il sème la poussière. Toi qu'annonce l'aurore, admirable flambeau, Astre toujours le même, astre toujours nouveau, Par quel ordre, ô soleil, viens-tu du sein de Tonde Nous rendre les rayons de ta clarté féconde? Tous les jours je t'attends, tu reviens tous les jours : Est-ce moi qui t'appelle et qui règle ton cours? Et toi, dont le courroux veut engloutir la terre, Mer terrible, en ton lit quelle main te resserre ? Pour forcer ta prison tu fais de vains efforts ; La rage de tes flots expire sur tes bords. Fais sentir ta vengeance à ceux dont «l'avarice Sur ton perfide sein va chercher son supplice. Hélas ! prêts à périr, t'adressent-ils leurs vœux ? Ils regardent le ciel, secours des malheureux. La nature, qui parle en ce péril extrême, Leur fait lever les mains vers l'asile suprême; Hommage que toujours rend un cœur effrayé Au Dieu que jusqu'alors il avait oublié.
La voix de l'univers à ce Dieu me rappelle : La terre le publie. Est-ce moi, me dit-elle, Est-ce moi qui produis mes riches ornements? C'est celui dont la main posa mes fondements. Si je sers tes besoins, c'est lui qui me l'ordonne ; Les présents qu'il me fait, c'est à toi qu'il les donne ; Je me pare des fleurs qui tombent de sa main ; Il ne fait que l'ouvrir et m'en remplit le sein. Pour consoler l'espoir du laboureur avide, C'est lui qui dans l'Egypte, où je suis trop aride, Veut qu'au moment prescrit, le Nil, loin de ses bords, Répandu sur ma plaine, y porte mes trésors. A de moindres objets tu peux le reconnaître Contemple seulement l'arbre que je fais croître ; Mon suc, dans la racine à peine répandu, Du tronc qui le reçoit à la branche est rendu :
La feuille le demande, et la branche fidèle, Prodigue de son bien, le partage avec elle. De l'éclat de ses fruits justement enchanté, Ne méprise jamais ces plantes sans beauté, . Troupe obscure et timide, humble et faible vulgaire ; Si tu sais découvrir leur vertu salutaire, Elles pourront servir à prolonger tes jours, Et ne t'afflige pas si les leurs sont si courts ; Toute plante, en naissant, déjà renferme en elle D'enfants qui la suivront une race immortelle ; Chacun de ces enfants, dans ma fécondité, Trouve un gage nouveau de sa postérité.
{La Religion.)
Origine des fleuves.
La mer, dont le soleil attire les vapeurs, Par ces eaux qu'elle perd voit une mer nouvelle Se former, s'élever et s'étendre sur elle. De nuages légers, cet amas précieux, Que dispersent au loin les vents officieux, Tantôt féconde pluie, arrose nos campagnes, Tantôt retombe en neige, et blanchit nos montagnes. Sur ces rocs sourcilleux, de frimas couronnés, Réservoirs de trésors qui nous sont destinés, Les flots de l'Océan apportés goutte à goutte Réunissent leur force et s'ouvrent une route. Jusqu'au fond de leur sein lentement répandus, Dans leurs veines errants, à leurs pieds descendus, On les en voit enfin sortir à pas timides, D'abord faibles ruisseaux, bientôt fleuves rapides. Ues racines des monts qu'Annibal sut franchir, Indolent Ferrarais, le Pô va t'enrichir, Impétueux enfants de cette longue chaîne, Le Rhône suit vers nous le torrent qui l'entraîne ; Et son frère, emporté par un contraire chois, Sorti du même sein» va chercher d'autres lois.
Mais enfin, terminant leurs courses vagabondes,
Leur antique séjour redemande leurs ondes.
Us les rendent aux mers; le soleil les reprend :
Sur les monts, dans les champs, l'aquilon nous les rend.
Telle est de l'univers la constante harmonie :
De son empire heureux la discorde est bannie.
Tout conspire pour nous, les montagnes, les mers,
L'astre brillant du jour, les fiers tyrans des airs.
Puisse le même accord régner parmi les hommes !
(La Religion.)
Invention et naissance des arts.
Pour prolongeras jours destinés aux douleurs,
Naissent les premiers arts, enfants de nos malheurs.
La branche en longs éclats cède au bras qui l'arrache :
Par le fer façonné, elle allonge la hache;
L'homme avec son secours, non sans un long effort,
Ébranle et fait tomber l'arbre dont elle sort
Et tandis qu'au fuseau la laine obéissante
Suit une main légère, une main phis pesante
Frappe à coups redoublés l'enclume qui gémit;
La lime mort l'acier, et l'oreille en frémit
Le voyageur qu'arrête un obstacle liquide,
A l'écorce d'un bois confie un pied timide.
Retenu par la peur, par l'intérêt pressé, Il avance en tremblant : le fleuve est traversé. Bientôt ils oseront, les yeux vers les étoiles, S'abandonner aux mers sur la foi de leurs voiles. Avant que dans les pleurs ils pétrissent leur pain, ' Avec de longs soupirs ils ont brisé le grain. Un ruisseau par son cours, le vent par son haleine, Peut à leurs faibles bras épargner tant de peine; Mais ces heureux secours, si présents à leurs yeux, Quand ils les connaîtront, le monde sera vieux. Homme né pour souffrir, prodige d'ignorance, Où vas-tu donc chercher ta stupide arrogance?
Punition de Babylone.
Comment est disparu ce maître impitoyable? Et comment du tribut dont nous fûmes chargés
Sommes-nous soulagés?
Le Seigneur a brisé ce sceptre redoutable Dont le poids accablait les humains languissants, Ce sceptre qui frappait d'une plaie incurable
Les peuples gémissants.
Nos cris sont apaisés, la terre est en silence, Le Seigneur a dompté ta barbare insolence,
Cruel et superbe tyran;
Les cèdres mêmes du Liban
Se réjouissent de ta perte.
« Il est mort, disent-ils ; et, depuis qu'il n'est plus, Jamais de nos débris la montagne couverte Ne nous a vus tomber par le fer abattus. »
Ton aspect imprévu fit trembler les lieux sombres. Tout l'Enfer se troubla : les plus superbes ombres
Coururent pour te voir.
Les rois des nations, descendant de leur trône,
T'allèrent recevoir.
« Toi-même, dirent-ils, ô roi de Babylone, Toi-même comme nous te voilà donc percé î
Sous la poussière renversé,
Des vers tu deviens la pâture,
Et ton lit est la fange impure.
Comment es-tu tombé des cieux ,
Astre brillant, fils de l'Aurore?
Puissant roi , prince audacieux),
La terre aujourd'hui te dévore :
Comment es-tu tombé des cieux ,
Astre brillant, fils de l'Aurore?
Dans ton coeur tu disais : À Dieu même pareil, J'établirai mon trône au-dessus du soleil, Et près de l'aquilon, sur la montagne sainte, J'irai m'asseoir sans crainte.
A mes pieds trembleront les mortels éperdus ; Tu le disais, et tu n'es plus.
Les passants qui verront ton cadavre paraître , Diront, en se baissant pour te mieux reconnaître : Est-ce là le mortel qui troubla l'univers , Par qui tant de captifs soupiraient dans les fers , Qui perdit tant d'États , détruisit tant de villes ,
Sous qui les champs les plus fertiles
Devenaient d'arides déserts?
Tous les rois de la terre ont de la sépulture
Obtenu le dernier honneur;
Privé toi seul de ce bonheur, En tous lieux rejeté , l'horreur de la nature , Homicide d'un peuple à tes soins confié , De ce peuple aujourd'hui tu te vois oublié !
Qu'on prépare à la mort ces enfants misérables , La race des méchants ne subsistera pas. Courez tous à ses fils annoncer le trépas : Qu'ils périssent ! L'auteur de leurs jours déplorables
Les a epuverts de son iniquité.
Frappez; faites sortir de leurs veines coupables Lé reste impur du sang dont ils ont hérité.
VOLTAIRE (Fbançois-Marie A rouet dr) naquit à Ch&lenay, près de Sceaux, le 20 février 1694. Il changea à vingt ans son nom d'Arouet contre celui de Voltaire , pour voir, disait-il s'il lui réussirait mieux. La popularité que ce nom a acquise a certainement dépassé l'espérance qu'avait pu concevoir celui qui le choisit.
Personne n'ignore quelle fut l'universalité des talents de ce grand poète ; il s'exerça dans tous les genres en vers et en prose , et partout il créa des chefs-d'œuvre , ou du moins donna une forme assez nouvelle à ce qu'il a produit, même d'imparfait, pour qu'il ne soit pas oublié.
Ce n'est pas dans un recueil de morceaux choisis, comme celui-ci,
u'on peut apprécier, ni les œuvres de Voltaire, ni son influence sur
son siècle : nous nous bornons à puiser, dans sa riche collection ,
quelques passages qui feront juger de la beauté de son style et de la
variété de ses conceptions.
Voltaire, admis à l'Académie française en 1746 à la place du président Bouhier, mourut à Paris le 30 mai 1778, âgé de quatre-vingtquatre ans.
Mort de Gollgny.
Cependant tout s'apprête , et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénoûment la reine a réservée. Le signal est donné sans tumulte et sans bruit : C'était à la faveur des ombres de la nuit De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière ; Goligny languissait dans les bras du repos , Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. T. il H
Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable. Il se lève , il regarde ; il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités ; Il voit briller partout les flambeaux: et les armes : Son palais embrasé , tout un peuple en alarmes ; Ses serviteurs sanglants , dans la flamme étouffés; Les meurtriers en foule au carnage échauffés, Criant à haute voix : « Qu'on n'épargne personne; C'est Dieu , c'est Médicis , c'est le roi qui l'ordonne ! »
Il entend retentir le nom de Coligny : Il aperçoit de loin le jeune Téligny , Téligny dont l'amour a mérité sa fille , L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille; Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras. Le héros malheureux , sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance , Voulut mourir du moins comme il avait vécu , Avec toute sa gloire et toute sa vertu. Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l'enferme allait briser la porte; Il leur ouvre lui-même , et se montre à leurs yeux , . Avec cet œil serein , ce front majestueux, Tel que , dans les combats, maître de son courage, Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.
A cet air vénérable , à cet auguste aspect , Les meurtriers surpris sont saisis de respect ; Une force inconnue a suspendu leur rage. « Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs , Que le sort des combats respecta quarante ans. Frappez, ne craignez rien : Coligny vous pardonne ; Ma vie est peu de chose , et je vous l'abandonne; J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous. » Ces tigres , à ces mots , tombent à ses genoux :
L'un , saisi d'épouvante , abandonne ses armée ; L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes; Et de ses assassins* ce grand homme entouré, Semblait un roi puissant par son peuple adoré. Besme , qui dans la cour attendait sa victime , Monte , accourt, indigné qu'on diffère son crime ; Des assassins trop lents il veut hâter les coups : Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible ; Lui seul , à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime, et trahir Médicis , Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats, il court d'un pas rapide ; Goligny l'attendait d'un visage intrépide : Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée en détournant les yeux , De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage Ne fît trembler son bras , et glaçât son courage.
Du plus grand des Français tel fut le triste sort : On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort, Son corps percé de coups , privé de sépulture , Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture; Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis : Conquête digne d'elle et digne de son fils ! Médicis la reçut avecindifférenee , Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance , Sans remords, sans plaisir, maîtresse de» ses sens, Et comme accoutumée à de pareils présents.
(Htntiéi*.)
la Mort fe Poty»Urate.
La victime était prête ,<et de fleurs couronnée , L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée ; Polyphonte, l'oeil fixe, et d'un front inhumaia, Présentait à Mérope une odieuse main ;
Le prêtre prononçait les paroles sacrées ;
Et la reine , au milieu des femmes éplorées ,
S'avançait tristement , tremblante entre mes bras,
Au lieu de l'hyménée invoquait le trépas ;
Le peuple observait tout dans un profond silence,
Dans l'enceinte sacrée en ce moment s'avance
Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels;
11 court : c'était iEgiste ; il s'élance aux autels;
Il monte , il y saisit d'une main assurée
Pour les fêtes des dieux la hache préparée.
Les éclairs sont moins prompts ; je l'ai vu de mes yeux,
Je l'ai vu qui frappait ce monstre audacieux.
« Meurs, tyran! disait-il; dieux, prenez vos victimes! »
Erox, qui de son maître a servi tous les crimes ,
Erox , qui dans son sang voit ce monstre nager,
Lève une main hardie , et pense le venger.
iEgiste se retourne , enflammé de furie ;
A côté de son maître il le jette sans vie.
Le tyran se relève ; il blesse le héros;
De leur sang confondu j'ai vu couler les flots. Déjà la garde accourt avec des cris de rage. Sa mère... Ah ! que l'amour inspire de courage ! Quel transport animait ses efforts et ses pas! Sa mère... Elle s'élance au milieu des soldats. « C'est mon fils ! arrêtez ; cessez , troupe inhumaine ! C'est mon fils ! déchirez sa mère et votre reine; Ce sein qui l'a nourri , ces flancs qui l'ont porté ! » A ces cris douloureux , le peuple est agité ; Une foule d'amis, que son danger excite , Entre elle et ces soldats vole et se précipite. Vous eussiez vu soudain les autels renversés , Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés , Les enfants écrasés dans les bras de leurs mères: Les frères , méconnus , immolés par leurs frères; Soldats, prêtres, amis , l'un sur l'autre expirants; On marche , on est porté sur les corps des mourants;
On veut foir, on revient ; et la foule pressée
D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée.
De ces flots confondus le flux impétueux
Roule et dérobe J£gisthe et la reine à mes yeux.
Parmi les combattants je vole ensanglantée ;
J'interroge à grands cris la foule épouvantée.
Tout ce qu'on me répond redouble mon horreur.
On s'écrie : « Il est mort, il tombe, il est vainqueur! »
Je cours , je me consume , et le peuple m'entraîne ,
Me jette en ce palais, éplorée, incertaine ,
Au milieu des mourants , des morts et des débris.
Venez , suivez nfespas, joignez-vous à mes cris :
Venez ; j'ignore encor si la reine est sauvée ,
Si de son digne fils la vie est conservée ,
Si le tyran n'est plus. Le trouble , la terreur ,
Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur.
(Métope.)
Mahomet explique à Zoplre les projets et le bat de son
Si j'avais à répondre à d'autres qu'à Zopire ,
Je ne ferais parler que le dieu qui m'inspire ;
Le glaive et V Alcoran , dans mes sanglantes mains ,
Imposeraient silence au reste des humains :
Ma voix ferait sur eux les effets du tonnerre , 4
Et je verrais leur fronts attachés à la terre.
Biais je te parle en homme ; et , sans rien déguiser ,
Je me sens assez grand pour ne pas t'abuser.
Vois quel est Mahomet Nous sommes seuls, écoute : Je suis ambitieux , tout homme l'est sans doute ; Mais jamais roi, pontife, ou chef, ou citoyen, Ne conçut un projet aussi grand que le mien. Chaque peuple , à son tour, a brillé sur la terre , Par les lois , par les arts , et surtout par la guerre. Le temps de l'Arabie est à la fin venu.
Ce peuple généreux , trop long-temps inconnu , Laissait dans ses déserts ensevelir sa gloire; Voici les jours nouveaux marqués pour la victoire. Vois t du Nord au Midi , l'univers désolé ; La Perse encor sanglante , et son trône ébranlé , L'Inde esclave et timide , et l'Egypte abaissée, Des murs de Constantin la splendeur éclipsée ; Vois l'empire romain tombant de toutes parts , Ce grand corps déchiré , dont les membres épars Languissent dispersés sans honneur et sans vie : Sur ces débris du monde élevons l'Arabie.
Il faut un nouveau culte , il faut de nouveaux fers , Il faut un nouveau dieu pour l'aveugle univers. En Egypte Osiris, Zoroastre en Asie , Chez les Cretois Minos, Numa dans l'Italie , A des peuples sans mœurs , et sans culte et sans rois , Donnèrent aisément d'insuffisantes lois.
Je viens, après mille ans, changer ces lois grossières ; J'apporte un joug plus noble aux nations entières : J'abolis les faux dieux , et mon culte épuré De ma grandeur naissante est le premier degré. Ne me reproche point de tromper ma patrie ; Je détruis sa faiblesse et son idolâtrie. Sous un roi , sous un dieu , je viens la réunir ; Et pour la rendre illustre , il la faut asservir.
{MakomeU)
Losignan à sa fille, pour, la ramener a la religion, de m*
Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gtofre ; J'ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire; Dans un cachot affreux abandonné vingt ans, Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants; Et, lorsque ma famille est par toi réunie, Quand je trouve ma fille, elle est ton ennemie»
VOtTAIRE. 247
Je suis bien malheureux ! C'est ton père, c'est moi,
C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi.
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines» Songe au moins, songe an sang qui coule dans tes veines ; C'est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros, défenseurs de ma loi ; C'est le sang des martyrs. O fille encor trop chère! Connais-tu ton destin ? Sais-tu quelle est ta mère ? Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, Je la vis massacrer par la main forcenée* Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ? Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, T'ouvrent leurs bras sanglants tendus du haut des deux. Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes ; En ces liens où mon bras le servit tant de fois, En ces lieux où son sang te parle par ma voix. Vois ces murs, vois ce temple, envahis par tes maîtres; Tout annonce le dieu qu'ont vengé tes ancêtres. Tourne les yeux : sa tombe est près de ce palais ; C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits , Il voulut expirer sous les coups de l'impie ; C'est là que de la tombe il rappela sa vie. Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,. Tu n'y peux faire un pas sans y trouver ton Dieu ; Et tu n'y peux rester sans renier ton pèse* Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire. Je te vois dans mes bras et pleurer et gémir, Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir ; Je vois la vérité dans ton cœur descendue» Je retrouve ma fille après l'avoir perdue; Et je reprends ma gloire et ma félicité, En dérobant mon sang à l'infidélité.
(Zaïre.)
Existence de Dieu.
Consulte Zoroaslre , et Minos et Solon ,
Et le sage Socrate , et le grand Gicéron ;
Ils ont adoré tous un maître , un juge , un père :
Ce système sublime à l'homme est nécessaire;
C'est le sacré lien de la société ,
Le premier fondement de la sainte équité ,
Le frein du scélérat , l'espérance du juste.
Si les cieux, dépouillés de leur empreinte auguste ,
Pouvaient cesser jamais de la manifester ;
Si Dieu n'existait pas , il faudrait l'inventer.
Que le sage l'annonce , et que les grands le craignent
Rois, si vous m'opprimez , si vos grandeurs dédaignent
Les pleurs de l'innocent que vous faites couler,
Mon vengeur est au ciel : apprenez à trembler.
(Poéêùê iioerttt.)
Essence et majesté de Dieu.
Au milieu des clartés d'un feu pur et durable Dieu mit avant les temps son trône inébranlable. Le ciel est sous ses pieds ; de mille astres divers Le cours toujours réglé l'annonce à l'univers , , La puissance , l'amour avec l'intelligence , Unis et divisés , composent son essence. Ses saints , dans les douceurs d'une éternelle paix , D'un torrent de plaisir enivrés à jamais , Pénétrés de sa gloire, et remplis de lui-même, Adorent à l'envi sa majesté suprême.
Devant lui sont ces dieux , ces brûlants séraphins, A qui de l'univers il commet les destins. Il parle , et de la terre ils vont changer la face : Des puissances du siècle ils retranchent la race*, Tandis que les humains, vils jouets de l'erreur, Des conseils éternels accusent la lenteur.
(Ditcwr» pkUowphiquti.)
Immortalité de l'âme.
Oui , Platon , tu dis vrai : notre âme est immortelle ;
C'est un Dieu qui lui parle , un Dieu qui vit en elle.
Eh! d'où viendrait sans lui ce grand pressentiment,
Ce dégoût des faux biens , cette horreur du néant ?
Vers des siècles sans fin je sens que tu m'entraînes ;
Du monde et de mes sens je vais briser les chaînes ,
Et m'ouvrir loin du corps , dans la fange arrêté ,
Les portes de la vie et de l'éternité.
L'éternité ! quel mot consolant et terrible !
O lumière ! ô nuage ! ô profondeur horrible !
Que dis-je? où suis-je? où vais-je? et d'où suis-je tiré ?
Dans quels climats nouveaux , dans quel monde ignoré
Le moment du trépas va-t-il plonger mon être ?
Où sera cet esprit qui ne peut se connaître ?
Que me préparez-vous , abîmes ténébreux ?
Allons , s'il est un Dieu , Platon doit être heureux.
Il en est un , sans doute , et je suis son ouvrage ;
Lui-même au cœur du juste il empreint son image.
Il doit venger sa cause, et punir les pervers.
Mais comment? dans quel temps? et dans quel univers?
Ici la vertu pleure, et l'audace l'opprime;
L'innocence à genoux y tend la gorge au crime ;
La fortune y domine , et tout y suit son char.
Ce globe infortuné fut formé pour César.
Hâtons-nous de sortir d'une prison funeste.
Je te verrai sans ombre , ô Vérité céleste !
Tu te caches de nous dans nos jours de sommeil ;
Cette vie est un songe , et la mort un réveil.
(Imitation d'Additon./
La Conscience.
Non , le Dieu qui m'a fait ne m'a point fait en vain ; Sur le front des mortels il mit son sceau divin ;
Jene puis ignorer ce qu 'ordonna mon maître ; Il m'a donné sa loi , puisqu'il m'a donné l'être. La morale , uniforme en tout temps, en tout lieu , A des siècles sans fin parle au nom de ce Dieu. C'est la loi de Trajan , de Socrate , et la vôtre : De ce culte éternel la nature est l'apôtre , Le bon sens la reçoit , et les remords vengeurs , Nés dans la conscience , en sont les défenseurs.
J'entends avec Cardan Spinosa qui murmure : « Ces remords, me dit-il, ces cris de la nature , Ne sont que l'habitude et les illusions Qu'un besoin mutuel inspire aux nations. » Raisonneur malheureux , ennemi de toi-même ! D'où nous vient ce besoin ? pourquoi l'Être suprême Mit-il dans notre cœur , à l'intérêt porté, Un instinct qui nous lie à la société ? Les lois que nous faisons , fragiles , inconstantes , Ouvrages du moment, sont partout différentes. Sous le fer du méchant le juste est abattu ; Hé bien ! conclurez-vous qu'il n'est point de vertu. ? Tous les divers fléaux dont le poids nous accable , Du choc des éléments effet inévitable, Des biens que nous goûtons corrompent la douce» ; Mais tout est passager , le crime et le malheur.
De nos désirs fougueux la tempête fatale Laisse au fond de nos cœurs la règle et la morale. C'est une source pure : en vain dans ses canaux Les vents contagieux en ont troublé les eaux; En vain sur sa surface une fange étrangère Apporte , en bouillonnant , un limon qui l'altère ; L'homme le plus injuste et le moins policé S'y contemple aisément quand l'orage est passé. Tous ont reçu du ciel , avec l'intelligence , Ce frein de la justice et de la conscience : De la raison naissante elle est le premier fruit; Dès qu'on la peut entendre , aussitôt elle instruit
Contre-poids toujours prompt à rendre l'équilibre Au cœur plein de désirs , asservi , mais né libre ; Anne que la nature a mise en notre main , Qui combat l'intérêt par l'amour du prochain ; De Socrate en un mot , c'est là l'heureux génie ; C'est là ce Dieu secret qui dirigeait sa vie ; Ce Dieu qui jusqu'au bout présidait à son sort» Quand il but sans pâlir la coupe de la mort Quoi ! cet esprit divin n'est-il que pour Socrate ? Tout le monde a le sien qui jamais ne le flatte.
(Poéiiti dkttfHt.)
Iftrnc» de recherches philosophiques.
La raison te conduit : avance à sa lumière; Marche encor quelques pas, mais borne ta carrière. Aux bords de l'infini tu te dois arrêter ; Là commence un abîme , il le faut respecter. Réaumur, dont la main si savante et si sûre A percé tant de fois la nuit de la nature , M'apprendra-t-il jamais par quels subtils ressorts L'éternel artisan fait végéter les corps? Pourquoi l'aspic affreux , le tigre , la panthère , N'ont jamais adouci leur cruel caractère, Et que , reconnaissant la main qui le nourrit , Le chien meurt en léchant le maître qu'il chérit? D'où vient qu'avec cent pieds, qui semblent inutiles, Cet insecte tremblant traîne ses pas débiles? Pourquoi ce ver changeant se bâtit un tombeau , S'enterre , et ressuscite avec un corps nouveau , Et, le front couronné, tout brillant d'étincelles, S'élance dans les airs» en déployant ses ailes? Le sage Du Faî, parmi ces plants divers, Végétaux rassemblés des bouts de l'univers , Me dira-t-il pourquoi la tendre sensitive Se flétrit sous nos mains, honteuse et fugitive?
Malade , et dans un lit , de douleur accablé ,
Par l'éloquent Silva vous êtes consolé;
Il sait Fart de guérir autant que l'art de plaire.
Demandez à Silva par quel secret mystère
Ce pain, cet aliment dans mon corps digéré,
Se transforme en un lait doucement préparé?
Comment , toujours filtré dans ses routes certaines,
En longs ruisseaux de pourpre il court enfler mes veines.
A mon corps languissant rend un pouvoir nouveau,
Fait palpiter mon cœur et penser mon cerveau ?
Il lève au ciel les yeux , il s'incline , il s'écrie :
« Demandez-le à ce Dieu qui nous donna la vie ! »
(Discours philosophiques.)
Philosophie de Newton*
Le charme tout-puissant de la philosophie
Élève un esprit sage au-dessus de l'envie.
Tranquille au haut des cieux que Newton s'est soumis,
Il ignore en effet s'il a des ennemis.
Je ne les entends plus. Déjà de la carrière
L'auguste vérité vient m'ouvrir la barrière ;
Déjà ces tourbillons, l'un par l'autre pressés,
Se mouvant sans espace, et sans règle entassés ,
Ces fantômes savants à mes yeux disparaissent ;
Un jour plus pur me luit, les mouvements renaissent,
L'espace , qui de Dieu contient l'immensité,
Voit rouler dans son sein l'univers limité,
Cet univers si vaste à notre faible vue ,
Et qui n'est qu'un atome , un point dans l'étendue.
Dieu parle, et le chaos se dissipe à sa voix ;
Vers un centre commun tout gravite à la fois.
Ce ressort si puissant, l'âme de la nature,
Était enseveli dans une nuit obscure :
Le compas de Newton , mesurant l'univers ,
Lève enfin ce grand voile, et les cieux sont ouverts.
il découvre à mes yeux , par une main savante , De l'astre des saisons la robe étincelante : L'émeraude, l'azur, le pourpre, le rubis1, Sont l'immortel tissu dont brillent ses habits. Chacun de ses rayons , dans sa substance pure , Porte en soi la couleur dont se peint la nature , Et confondus ensemble ils éclairent nos yeux, Ils animent le monde , ils remplissent les cieux. Confidents du Très-Haut , substances éternelles , Qui brûlez de ses feux , qui couvrez de vos ailes Le trône où votre maître est assis parmi vous , Parlez, du grand Newton n'étiez- vous pas jaloux? La mer entend sa voix. Je vois l'humide empire S'élever, s'avancer vers le ciel qui l'attire ; Mais un pouvoir central arrête ses efforts; La mer tombe, s'affaisse, et roule vers ses bords 2. Comètes, que l'on craint à l'égal du tonnerre, Cessez d'épouvanter les peuples de la terre ; Dans une ellipse immense achevez votre cours; Remontez, descendez près de l'astre des jours ; Lancez vos feux, volez, et revenant sans cesse, Des mondes épuisés ranimez la vieillesse 3 ; Et toi, sœur du soleil, astre qui, dans les deux, Des sages éblouis trompais les faibles yeux, Newton de ta carrière a marqué les limites ; Marche, éclaire les nuits ; tes bornes sont prescrites *; Terre, change de forme ; et que la pesanteur En abaissant le pôle élève l'équateur 5; Pôle immobile aux yeux, si lent dans votre course, Fuyez le char glacé des sept astres de l'Ourse; Embrassez dans le cours de vos longs mouvements Deux cents siècles entiers par-delà six mille ans 6.
(Épilrt à madame DuckâleUt.)
i. Les couleurs primitives. A. Même sujet.