‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 102 sur 127 · LACÉPÈDE · texte numérisé non relu

LACÉPÈDE

LAGÉPËDE (BBRNABlMÏBRMAlir-ETIBNm ra la. VlLLK-SirB^LEOfr »

comte de) naquit à Agen en d7ô6. Il s'appliqua fort jeune à Tétude de rhistoire naturelle et à celle de la musique, et établit une correspondance active avec Gluck et Buffon,. qui le choisit pour continuateur de son Histoire naturelle, Lacépède a publié V Histoire des quadrupêdêt ovipares, celle des reptiles, des poissons et des cétacés. Son style, qu'on ne peut comparer à celui de Buffon sous le rapport de Télégahice et de rbarmoidet est cependant remarquable par une clarté et une précision qui donnent à toutes ses descriptions beaucoup de charme et d'intérêt.

Lacépède mourut à Paris en 1826.

Lw for«ts et les baUlaiils é» r«9toiu «laelales.

Sous un ciel toujours couvert d'épais nuages, où la clarté du jour pénètre avec peine, s'élèvent de vastes et antiques forêts. L'horreur, le silence et la nuit les habitent ; des arbres, presque aussi vieux que la terre qui les porte , s'y élèvent et s'y amoncellent, pour ainsi dire, sans ordre, les uns contre les autres. Leurs branches touffues et entrelacées n'offrent qu'avec peine des routes tortueuses, que des ronces embarrassent encore; là des cimes énormes succombent sous le poids des années ou par la violence des vents; elles tombent avec effort sur des troncs antiques qui gisaient à leurs pieds , €t recouvraient d'autres troncs à demi pourris. L'on n'entend dans ces affreuses solitudes, dans ce séjour rude et sauvi^e, que des cris rauques et funèbres d'oiseaux voraces, les hurlements des ours qui cherchent une proie, le fracas d'un tor-

h2U PROSE.

rent qui se précipite d'une roche escarpée, rejaillit en vapeur, et fait gronder les échos de ces lieux bruts et incultes, ou 1« bruit des rochers que la main du temps fait rouler au milieu de ces forêts retentissantes.

Là habitent dans des cavernes des hommes durs, féroces. Indomptables, ne vivant que de leur chasse, ne se nourrissant que de sang, et ne désirant que de le boire dans le crâne de leurs ennemis. Lorsque Fhiver vient étendre ses glaces sur ces âpres contrées, qu'il répand à grands flots la neige, que les eaux cessent de coukr, se glacent et durcissent ; que les fleuves sont changés en masse solide, capable de soutenir les plus lourds fardeaux, et que la mer ne présente plus qu'une plaine rigide de glace dure et compacte, ces hommes féroces sortent de leurs tanières. Tout va leur servir de chemin ; ils trouveront même, sur la mer et sur les fleuves, des routes plus sûres, plus courtes et moins embarrassées que celles qui traversent leurs forêts. La massue d'une main et la hache de l'autre, ils partent pour aller au loin surprendre les animaux dont ils se nourrissent, et enlever des bourgades entières pour servir à leurs repas inhumains. Us vont donner la mort ou peut être la recevoir. Pressés par la faim, agités par la férocité, pleins de courage, de cruauté et de force, s'animant par le souvenir de leurs victoires passées, cherchant à s'étourdir sur le danger qui les menace, ils profèrent à haute voix l'expression de leurs sensations profondes et horribles ; ils crient, ils élèvent leurs voix avec effort, et tâchent d'en remplir tous les lieux qu'ils parcourent; un enthousiasme atroce s'empare de leur âme; une espèce de chant sauvage , une chanson barbare sort de' leur bouche avec leurs paroles de mort et de carnage.

( Poétique de la musiqme.)

Les Poissons.

Dans toutes les plages où une quantité de lumière p\n$ abondante pourra pénétrer dans le sein des eaux, les poissons se montrent parés d'un plus grand nombre de riches nuances.

LAGÊPÈDE. &25

En effet, ceux qui resplendissent comme les métaux les plus jolis ou les gemmes les plus précieuses, se trouvent particulièrement dans ces mers renfermées entre les deux tropiques , et dont la surface est si fréquemment inondée des rayons d'un soleil régnant sans nuage au-dessus de ces contrées équatoriales, et pouvant, sans contrainte, y remplir Tatmosphère de sa vive splendeur. On les rencontre aussi, ces poissons décorés avec tant de magnificence , au milieu de ces mers po^ laires où des montagnes de glace et des neiges éternelles, durcies par le froid, réfléchissent, multiplient par des milliers de surfaces, et rendent éblouissante la lumière que la lune et les aurores boréales répandent pendant les longues nuits des zones glaciales , et celle qu'y verse le soleil pendant les longs jours de ces plages byperboréennes.

Si ces poissons, qui habitent au milieu et au-dessous des masses congelées , mais fréquemment illuminées et resplendissantes, remportent par la variété et la beauté de leurs couleurs sur ceux des zones tempérées, ils cèdent cependant en richesse de parure à ceux qui vivent dans les eaux échauffées de la zone torride# Dans ce pays, dont l'atmosphère est brûlante, la chaleur ne doit-elle pas donner une nouvelle activité à la lumière , accroître la force des écailles et donner ainsi naissance à des nuances bien plus éclatantes et bien plus diversifiées ? Aussi, dans ces climats, où tout porte l'empreinte de la puissance solaire, voit-on quelques espèces de poissons montrer jusque sur la portion découverte de la membrane de leurs trachées des éléments d'écaillés luisantes, une sorte de poussière attentée.

Mais ce n'est qu'au milieu des ondes douces ou salées que les poissons peuvent présenter leur décoration élégante ou superbe. Ce n'est qu'au milieu du fluide le plus analogue à leur nature que , jouissant de toutes leurs facultés , ils animent leurs couleurs par tous les mouvements intérieurs que leurs ressorts peuvent produire. Ce n'est qu'au milieu de l'eau qu'indépendamment du vernis huileux et transparent élaboré dans leurs organes , leurs nuances sont embellies par un se-

!i26 PROSE.

ctmd vernis que forment les coaches de liquide au trav^s dmquelles on les aperçoit.

Lorsque ces animaux sont hors du fluide, leurs forces di^ minuent, leur vie s'affaiblit, leurs mouvements se ralentissent, leurs couleurs se fanent, leur suc visqueux se dessècke, les écailles n'étant plus ramollies par cette substance huileuse, ni humectées par Teau, s'altèrent;- les vaisseaux destinés aie» réparer s'obstruent, et les nuances dues aux écailles et au corps même de l'animal, changent et souvent disparaissent^ sans qu'aucune nouvelle teinte indique] la place qu'elles oopaient Pendant que le poisson jouit , au milieu du fluide qu'il préfère, de toute l'activité dont il peut être doué , ses teintes offrent aussi quelquefms des changements fréquent! et rapides, soit dans leurs nuances, soit dans leur ton,* sdt dans l'espace sur lequd elles sont étendues. Des mouvanents violents , des sentiments plus ou moins puissants , t^ que It crainte ou la colère, des émotions soudaines de froid ou d* chaud, peuvent faire naître ces alternatives de couleur, très analogues à celles que nous avons remarquées dans le caméléon, ainsi que dans plusieurs autres animaux; mais il est aisé de voir que ces changements ne peuvent avoir lieu que dans les teintes produites , en tout on en partie, par le sang ou les autres liquides susc^bles d'être pressés ou ralentis dans leur cours.

(tfitflQJrv natmnlh des p9i«ê0nt.)

Le ReqnlD.

Ce formidable squale parvient jusqu'à une longueur de plus de dix mètres (trente pieds ou environ) ; il pèse quelquefois {dus de cinquante myriagrammes (mille livres), et il s'en faut de beaucoup que l'on ait prouvé que l'on doit regarder comme exagérée l'assertion de ceux qui ont prétendu qu'on avait péché un requin du poids de cent quatre-vingt-dix my^ riagrammes (quatre mille livres).

Mais la grandeur n'est pas son seul attribut ; il a reçu aussi la force des armes meurtrières; et, féroce autant que vorace,

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impétoetix dans ses moQTemeiits » avide de sang , insatiable de proie, il est yérîtablement le tigre de la mer. Redierchant sans crainte tout ennemi, poursuivant avec plus d'obstination, attaquant avec plus de rage , combattant avec plus d'acharnement que les autres habitants des eaux , plus dangereux que plusieurs cétacés, qui, presque toujours, sont moins puissants que lui; inspirant même plus d'effi'oi qne les baleines qui, moins bien armées, et douées d'appétits bien différents, ne provoquent presque jamais ni rhomme , ni les grands animaux ; rapide dans sa course, répandu sur tous les dJmats, ayant envahi, pour ain» dire, toutes les mers; pa-rassant souvent au milieu des tempêtes; aperçu facilement par l'éclat phosphorique dont il brille, au nâiMeu des ombres des nuits les plus orageuses: menaçant de sa gueule énorme et dévorante les infortunés navi^teurs exposés aux horreurs du naufrage, leur fermant toute voie de salut, leur montrant en quelque sorte, leur tombe ouverte , et plaçant sons ieurs feux le signal de la destruction ; il n'est pas surprenant qu'il ait reçu le nom sinistre qu'il porte, et qui, réveillant tant d'idées lugubres, rappelle surtout la mort dont il est le minière* Requin est, en effet, une corruption de requiem^ qui désigna depuis longtemps , en Eur(^ , la mort et le repos éternel , et qui a dû être souvent, pour des pas»gers effiayés , l'ex**pression de leur consternation, à la vue d'un squale de plo de trente pieds de longueur, et des victimes déchirées on en** sanglantées par ce tyran des ondes. Terrible emsore lorsqu'on a pu parvenir à l'accabler de chaînes; se débattant avec vio* kfnce au milieu de ses liens; conservant une grande pui»* sance , lors même qu'il est déjà tout baigné de son sang , et pouvant; d'un seul coup de sa queue , répandre le ravage autour de lui à l'instant même où il est près d'expirer, n'estil pas le plus formidable de tous les animaux auxquels la nature n'a pas départi des armes empoisonnées ? Le tigre le plus furieux , afu mttien des saMes bridante ; le crocodtte le phss fort, sur les rivages é^piatorianx; le setpent le pto démesuré,

dans les soKtudes africaines, doivent-ils inspirer autant d'effroi qu'an énorme requin au milieu des vagues agitées?

{Histoire naturette des peiseens^

Le serpent DeviD.

C'est surtout dans les déserts brûlants de l'Afrique qu'exerçant une domination moins troublée, le serpent devin parvient à une longueur plus considérable. On frémit lorsqu'on lit, dans les relations des voyageurs qui ont pénétré dans l'intérieur de cette partie du monde, la manière dont cet énorme serpent s'avance au milieu des herbes hautes et des broussailles, ayant quelquefois plus de dix-huit pouces de diamètre, et semblabfe à une longue et grosse poutre qu'on remuerait avec vitesse. On aperçoit de loin , par le mouvement des plantes qui s'inclinent sur son passage , l'espèce de sillon que tracent les diverses ondulations de son corps ; on voit fuir devant lui les troupeaux de gazelles et d'autres animaux dont il fait sa proie ; et le seul parti qui r%ste à prendre dans ces solitudes immenses, pour se garantit* de sa dent meurtrière et de sa force funeste, est de mettre le feu aux herbes déjà à demi brûlées par Tardeur du soleil. Le fer ne su£St pas contre ce dangereux serpent, lorsqu'il est parvenu à toute sa longueur, et surtout lorsqu'U est irrité par la faim. On ne peut éviter la mort qu'en couvrant un pays immense de flammes qui se propagent avec vitesse au milieu de végétaux presque entièrement desséchés, en excitant ainsi un vaste incendie , et en élevant , pour ainsi dire , un rempart de feu contre la poursuite de cet énorme animal.

Il ne peut être , en effet , arrêté ni par les fleuves qu'il rencontre, ni par les bras de mer dont il fréquente souvent les bords ; car il nage avec facilité , même au milieu des ondes agitées; et c'est en vain, d'un autre côté, qu'on voudrait chercher un abri sur de grands arbres ; il se roule avec {promptitude jusqu'à l'extrémité des cimes les plus hautes : aussi vît* il souvent dans les forêts. Enveloppant les tiges dans les di-

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vers replis de son corps , il se fixe sur les arbres à différentes hauteurs, et y demeure souvent longtemps en embuscade, attendant patiemment le passage de sa proie. Lorsque , pour l'atteindre , ou pour sauter sur un arbre voisin , il a une trop grande distance à franchir, il entortille sa queue autour d'une branche , et suspendant son corps allongé à cette espèce d'anneau , se balançant, et tout d'un coup s'élançant avec force, il se jette comme un trait sur sa victime , ou contre l'arbre auquel il veut s'attacher.

Lorsqu'il aperçoit un ennemi dangereux , ce n'est point avec ses dents qu'il commence un combat qui alors serait trop désavantageux pour lui ; mais il se précipite avec tant de rapidité sur sa «malheureuse victime , l'enveloppe dans tant de contours, la serre avec tant de force , fait craquer ses os avec tant de violence, que, ne pouvant ni s'échapper, ni user de ses armes , et réduite à pousser de vains, mais d'affreux hurlements , elle est bientôt étouffée sous les efforts multipliés de ce monstrueux reptile.

Si le volume de l'animal expiré est trop considérable pour que le devin puisse l'avaler , malgré la grande ouverture de sa gueule, la facilité qu'il a de l'agrandir, et l'extension dont presque tout son corps est susceptible , il continue de presser sa proie mise à mort ; il en écrase les parties les plus compactes; et, lorsqu'il ne peut point les briser avec facilité, il l'entraîne , en se roulant avec elle, auprès d'un gros arbre dont il renferme le tronc dans ses replis; il place sa proie entre l'arbre et son corps; il les environne l'un et l'autre de ses nœuds vigoureux ; et se servant de sa tige noueuse comme d'une sorte de levier, il redouble ses efforts , et parvient bientôt à comprimer en tous sens , et à moudre, pour ainsi dire, le corps de l'animal qu'il a immolé.

Lorsqu'il a donné ainsi à sa proie toute la souplesse qui lui est nécessaire , il l'allonge en continuant de la presser, et diminue d'autant sa grosseur ; il l'imbibe de sa salive , ou d'une sorte d'humeur analogue qu'il répand en abondance. Il pétrit, pour ainsi dire, à l'aide de ses repHs, cette masse devenue in-

forme , ce corps qui n'est plus qn'un composé confus de dxm ramollies et d'os concassés. C'est alors qu'O l'avale en la prenant par la tête , en l'attirant à lui ; et en l'entraînant dans son ventre par de fortes aspirations pludeurs fois répétées; mais^ malgré cette préparation, sa proie est quelquefois si Yofaimineuse , qu'il ne peut l'engloutir qu'à demi ; il faut qu'il ait digéré , au moins en partie , la portion qu'il a déjà fait entrer dans son corps , pour pouvoir y faire pénétrer l'autre ; et l'on a souvent vu le serpent devin, la gueule horriblement ouverte, et remplie d'une proie à demi dévorée, étendu à lerre, et dans une sorte d'inertie qui accompagne presque toujours sa digestion.

VOLMEY,

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