‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 104 sur 127 · VOI.NEY · texte numérisé non relu

VOI.NEY

tone et grisâtre; un vaste silence régnait sur le désert ; seulement, à de longs intervalles, Ton entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals... L'ombre croissait, et déjà, dans le crépuscule, mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs... Ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse , imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux. I/aspect d'une grande cité déserte , la mémoire des temps passés, la comparaison de Fétat présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m'assis sur le tronc d'une colonne ; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main , tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m'abandonnai à une rêverie profonde.

Ici, me dis'je, ici fleurit jadis une ville opulente ; ici fut le siège d'un empire puissant. Oui, ces lieux, maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte, une foule active circulait dans ces routes aujourd'hui solitai^ res ; en ces murs, où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d'allégresse et de fêtes ; ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers; ces colonnes abattues ornaient la- majesté des temples ; ces galeries écroulées dessinaient les places publiques! Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa subsistance, affluait un peuple nombreux. Là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l'on voyait s'échanger la pourpre de Tyr pour le fil précieux de la Sérique, les tissus moelleux de Cachemire pour les tapis fastueux de la Lydie , l'ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes , l'or d'Ophyr pour l'ètain de Thulé !

£t maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puis, santé , un lugubre squelette ! Voilà ce qui reste d'une vaste domination , un souvenir obscur et vain ! Au concours bruyant qui se pressait sous ces portiques, a succédé une solitude de mort. Le silence des tombeaux s'est substitué au T- L 19

murmure d^ places puMIques. L'opulence d'une cité de commerce s'est changée en une pauTreté hideuse. Les palais des rois sont devenus le repaire des bêtes fauves ; les trovpeaux parquent au seuil des temples^ et les reptiles immondes habitent le sanctuaire des dieux!... Ah ! comment s'est éclipsée tant de gloire ?. . . comment se sont anéantis tant de travaux ?. . . Ainsi donc périssent les ouvrages des hommes ! Ainsi s'évanouissent Iqs empires et les nations !

Et l'histoire des temps passés se retraça vivement à ma pensée ; je me rappelai ces siècles anci^s où vingt peuples fameux existaient dans ces contrées ; je me peignis l'Assyrien sur les rives du Tigre, le Chaldéen sur celles de l'Euphrate , le Perse régnant de l'Indusà la Méditerranée. Je dénombrai les royaumes de Damas et de l'Idumée, de .Térusalem et de Samarie, et les États belliqueux des Philistins, et les républiques commerçantes de la Phénicie. Cette Syrie, me disais-je, aujourd'hui presque dépeuplée , comptait alors cent villes puissantes. Ses campagnes étaient couvertes de villages , de bourgs et de hameaux. De toutes parts l'on ne voyait que champs cultivé» , que chemins fréquentés , qif habitatioBS pressées. Ah ! que sont devenus ces âges d'abondance et de vie ? Que sont devenues tant de brillantes créations de la main de l'homnfie ? Où sont-ils ces remparts de Ninive, ces murs de Babylône , ces palais de Persépolis, ces temples de Balbek et de Jérusalem? Où sont ces flottes de Tyr, ces chantiers d'Arad, ces ateliers de Sidon, et cette multitude de matelots, de pilotes, de marchands, de soldats? et ces laboureurs , et ces moissons, et ces troupeaux , et toute cette création d'êtres vivants dont s'enorgueillissait la surface de la terre ? Hélas ! je l'ai parcourue, cette terre ravagée ! j'ai visité les lieux qui furent le théâtre de tant de splendeur, et je n'ai vu qu'abandon et que solitude... J'ai cherché les anciens peuples et leurs ouvrages, et je n'en ai vu que la trace, semblable à celle que le pied du passant laisse sur la poussSHre. J^es temples se sont écroulés, les palais sont renversés, les ports sont comblés, les villes sont détruites, et la terre, nue

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d'hd»taBls, n'est plus qu'un Men désolé de sépulcres..... Grands dieux ! d'où viennent de si funestes révolutions? Par quels motifs la fortune de ces eontrées a-t-elle si fort changé? Pourquoi tant de villes se sont-elles détruites? Pourquoi cette ancienne population ne s'esth^ point reproduite et perpétuée?

{Les Ruines,)

L' Aspect des pyramides d'Egypte.

La main du temps , et plus encore celle des hommes qui ont ravagé tous les monuments de l'antiquité , n'ont rien pu jusqu'ici contre les pyramides. La solidité de leur construction , et l'énormité de leur masse, les ont garanties de toute atteinte, et semblent leur assurer une durée éternelle. Les voyageurs en parlent tous avec enthousiaisoie, et cet enthousiasme n'est point exagéré. L'on commence à voir ces montagnes factices dix-huit lieues avant d'y arriver. Elles sem- ^blent s'éloigner à mesure qu'on s'en approche; on en est encore à une lieue , et déjà elles dominent tellement sur la tête , qu'on croit être à leur pied ; enfin Ton y touche , et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve; la hauteur de leur sommet, la rapidité de leur pente, l'ampleur de leur surface, le poids de leur assiette, la mémoire des temps qu'elles rappellent , le calcul du travail qu'elles ont coûté, l'idée que ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme , si petit et si faible , qui rampe à leur pied , tout saisit à la fois le cœur et l'esprit d'étonnement , de terreur, d'humiliation , d'admiration , de respect. Mais , il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier transport. Après avoir pris une si grande opinion de la puissance de l'homme, quand on vient à méditer Fobjet de son emploi , on ne jette plus qu'un œil de regret sur son ouvrage ; on s'afflige de penser que , pour construire un vain tombeau , il a fallu tourmenter vingt ans une nation entière ; on gémit sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû coûter les cor-

Yées onéreuses et du transport , et de la coupe, et de Tentassèment de tant de matériaux. On s*indigne contre Textraragance des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages. Ce sentiment revient plus d*une fois en parcourant les monuments de l'Egypte : ces labyrinthes , ces temples, ces pyramides, dans leur massive structure, attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne à Tavarice qui , violant leurs tombeaux, a frustré leur espoir : on accorde moins de pitié à ces ruines; et, tandis que Famateur des arts s'indigne, dans Alexandrie, de voir scier les colonnes des palais pour en faire des meules de moulin , le philosophe , après cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut s'empêcher de sourire à la justice secrète du sort, qui rend au peuple ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet aux plus humbles de ses besoins l'orgueil d'un luxe inutile.

( Foyage em Egxpte.)

Tae du llliaii.

Le Liban , dont le nom doit s'étendre à toute la chaîne du Kesraouân et du pays des Druses , présente tout le spectacle des grandes montagnes. On y trouve à chaque pas ces scènes où la nature déploie tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie , toujours de la variété. Arrive-t-on parla mer, et descend-on sur le rivage, la hauteur et la rapidité de ce rempart qui semble fermer la terre , le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues, inspirent l'étonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte ensuite jusqu'à ces sommets qui bornaient sa vue , l'immensité de l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration.

Mais pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle, il faut se placer sur la cime même du Liban ou du Sannin. Là, de toutes parts, s'étend un horizon sans bornes; là, par

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