‹ Modèles de littérature françaiseChapitre 105 sur 127 · VOLNEY · texte numérisé non relu

VOLNEY

un temps clair, la vue s'égare et sur le désert qui confine au golfe Persique, et sur la mer qui baigne TEurope ; l'âme croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errant sur la chaîne successive des montagnes , portent l'esprit en un clin d'oeil d'Antioche à Jérusalem ; tantôt, se rapprochant de tout ce qui les environne , ils sondent la lointaine profondeur du rivage; -enfin l'attention, fixée par des objets distincts, observe avec détail les rochers, les bois, les torrents, les coteaux, les villages et les villes. On prend un plaisir secret à trouver petits ces objets qu'on a vus si grands. On regarde avec complaisance la vallée couverte de nuées orageuses, et l'on sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda si longtemps sur la tête ; on aime à voir à ses pieds ces sonmiets , jadis menaçants, devenus dans leur abaissement semblables aux sillons d'un champ, ou aux gradins d'un amphithéâtre; l'oii est flatté d'être devenu le point le plus élevé de tant de choses, et l'orgueil les fait regarder avec plus de complaisance.

Lorsque le voyageilr parcourt l'intérieur de ces montagnes, l'aspérité des chemins, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices , commencent par l'effrayer. Bientôt l'adresse des mulets qui le portent le rassure, et il examine à son aise les incidents pittoresques qui se succèdent pour le distraire.

Là, comme dans les Alpes, il marche des journées entières pom* arriver dans un lieu qui , dès le départ, est en vue ; il tourne, il descend, il côtoie, il grimpe; et dans ce changement perpétuel de sites, on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas les décorations de la scène. Tantôt ce sont des viDages prêts à glisser sur des pentes rapides, et tellement disposés, que les terrasses d'un rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt c'est un couvent placé sur un cône isolé; ici un rocher, percé par un torrent, est devenu une arcade naturelle; là, un autre rocher, taillé à pic, ressemble à une haute mmaille ; souvent, sur les coteaux, les bancs de pierre, dépouillés et isolés par les eaux , ressemblent à des ruines que l'art aurait disposées. En plusieurs lieux, les eaux, trouvant des couches inclinées, ont miné la

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terre intcrinédiaire, et ont fanné des caveraes ; ttUeurs elles se sont pratiqué des cours souterrains , où coulent des ruisseaux pendant une partie de Tannée.

Quelquefiuis ces incidents pittoresques sont devenus tragiques; on a vu, par des dégels et des trend>lements de terre» des rochers perdre leur équilibre, se renverser sur les maisons voisines et en écraser les habitants. Il y a environ vingt ans qu'un accident semblable ensevelit un village qui n*a laissé aucunes traces. Plus récenunent, et près du même lieu, le terrain d'un coteau, chargé de mûriers et de vignes, s'est détaché par un dégel subit; et, glissant sur le talus du roc qui le portait, il est venu, semblable à un vaisseau qu'on lance du chantier , s'établir tout d'une pièce dans la vattée inférieure.

( V9faf€ tu S^rrU^

mME 022 STAËL,

STAËL'HOLSTËIN ( ânne-Loiiisb<Gbrmaine , baronne de ) naquit à Paris le 22 avril 1766. Fille du célèbre Necker, elle fiartagea les espérances que ce ministre attendait d'une réforme dont les effets, selon lui, devaient tirer la France du gouffre où cent années d'abus et de dilapidations ravalent plongée. Les excès révolutionnaires excitèrent dans l*ftme de madame de Staël une noble indignation ; elle publia une énergique mais inutile défense de Marie-Antoinette. Quand le consulat eut «accédé au directoire « elle prit un moment parti pour le jeune héros dans lequel résidait la force du nouveau gouvernement ; mais elle ne tarda pas à se montrer hostile à Bonaparte , qui Teùla. Elle visita successivement TAUemagne, l'Italie, la Suisse, la Russie, la Suède et l'Angleterre , et ne rentra en France qu'à l'époque de la Restauration. Delphine^ Corinne, l'Allemagne et ia Littérature dans ses rapports avec tei institutions sociales , sont, de tous les ouvrages de cette femme célèbre, ceux qui ont obtenu le plus de succès. Ils sont écrits d'un style &rme et brillant, mais qui n'est pas exempt d'une certaine affectation. Us s'adressent d'ailleurs beaucoup plus à l'imagination qu'à la raison ; et si ce défaut s'excuse ou même s'oublie dans un roman , on voudrait dans des livres foncièrement didactiques, comme la Littérature et Y Allemagne, Toir appuyer les dissertations sur des faits incontestables. C'est >ce qui manque trop souvent à madame de Staël, et qui fait qu'elle est plus estimée des jeunes gens que des érudits.

Elle mourut le U juillet 1817.

ÉraptiOH en TCMive.

Le feu du torrent est d*une couleur funèbre ; néanmoins quand il brûle les vignes ou les arbres , on en voit sortir une flamme claire et brillante ; mais la lave même est sombre , telle qu'on se représente un fleuve de Tenfer ; elle roule lentement

^/tO PBOSE.

comme un sable noir de jour, et ronge la nuit On entend , quand elle approche , un petit bruit d'étincelles , qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la force : le tigre royal arrive ainsi secrètement à pas comptés. Cette lave avance, avance sans jamais se hâter, et sans perdre un instant; si. elle rencontre un mnr élevé, un édifice quelconque qui s'oppose à son passage , elle s'arrête, elle amoncelle devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumineux, et l'ensevelit enfin sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que les hommes ne poissent pas fuir devant elle; mais elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieiDardsqui, la voyant venir lourdement et silencieusement , s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent , que pour la première fois la terre se réfléchit dans le ciel, et lui donne l'apparence d'un éclair continuel : ce ciel, à son tour, se répète dans la mer, et la nature est embrasée par cette triple image du feu.

Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flammes dans les gouffres d'où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein de la terre, et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de soufre , de bitume dont les couleurs ont quelque chose d'infernal Un vert liquide, un jaune brun , un rouge sombre , forment comme une dissonance pour les yeux , et tourmentent la vue , comme l'ooie serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières quand elles appelaient , de nuit , la lune sur la terre.

Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des poètes sont sans doute empruntées de ces lieox. C'est là que l'on conçoit comment les hommes ont cm à l'existence d'un génie malfaisant qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander , en contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de h création , ou bien si quelque principe caché forçait la nature, comme l'homme, à la férocité.

{Corinmr,)

MADAME DE STAËL. tiUi

PompCla.

A Rome , on ne trouve guère que les débris des monuments publics , et ces monuments ne retracent que l'histoire politique des siècles écoulés; mais à Pompéia c'est la vie privée des anciens qui s'offre à vous telle qu'elle était. Le volcan qui a couvert cette ville de cendres , l'a préservée des outrages du temps. Jamais des édifices exposés à l'air ne se seraient ainsi maintenus , et ce souvenir enfoui s'est retrouvé tout entier. Les peintures , les bronzes étaient encore dans leur beauté première , et tout ce qui peut servir aux usages domestiques est conservé d'une manière effrayante. Les amphores sont encore préparées pour le festin du jour suivant ; la farine qui allait être pétrie est encore là. Les restes d'une femme sont encore ornés de parures qu'elle portait dans le jour de fête que le volcan a troublé , et ses bras desséchés ne reihplissent plus le bracelet de pierreries qui les entoure encore. On ne peut voir nulle part une image aussi frappante de l'interruption subite de la vie. Le sillon des roues est visiblement marqué sur les pavés dans les rues , et les pierres qui bordent les puits portent la trace des cordes qui les ont creusées peu à peu. On voit encore sur les murs d'un corps-degarde les caractères mal formés, les figures grossièrement esquissées que les soldats traçaient pour passer le temps, tandis que ce temps avançait pour les engloutir.

Quand on se place au milieu du carrefour des rues , d'où l'on voit de tous côtés la ville qui subsiste encore presqu'en entier, il semble qu'on attende quelqu'un , que le maître soit prêt à venir ; et l'apparence même de la vie qu'offre ce séjour fait sentir plus tristement son éternel silence. C'est avec des morceaux de lave pétrifiée que sont bâties la plupart de ces maisons qui ont été ensevelies par d'autres laves. Ainsi, ruines sur ruines, et tombeaux sur tombeaux. Cette histoire du monde où les époques se comptent de débris en débris, cette vie humaine dont la trace se suit à la lueur des volcans qui

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l'ont consumée , remplit le cœur d'une profonde mélancolie. Qu'il y a longtemps que l'homme existe ! Qu'il y a longtemps qu'il \it , qu'il souffre et qu'il périt ! Où peut-on retrouver ses sentiments et ses pensées ? L'air qu'on respire dans ces ruines en est-il encore empreint , ou sont-elles pour jamais déposées dans le ciel où règne l'immortalité ? Quelques feuiHes brûlées des manuscrits qui ont été trouvés à Herculanum et àJPompéia, et que l'on essaie de déroulera Portici, sont tout ce qui nous reste pour interpréter les malheureuses victimes que le volcan , la foudre de la terre , a dévorées. Mais, en passant près de ces cendres que l'art parvient à ranimer, on tremble de respirer , de peur qu'un souflEle n'enlève cette poussière où de nobles idées sont peut-^tre encore empreintes.

( Corinne.)

Aspect de l'Allenuigne.

L'Allemagne offre encore quelques traces d'une nature non habitée. Depuis les Alpes jusqu'à la mer, entre le Rhin et le Danube , vous voyez un pays couvert de chênes et d£ sapins , traversé par des fleuves d'une imposante beauté , et coupé par des montagnes dont l'aspect est très pittoresque ; mais de vastes bruyères , des sables , des routes souvent négligées, un climat sévère , remplissent d'abord l'âme de tristesse , et ce n'est qu'à la longue qu'on découvre ce qui peut attacher à ce séjour.

Le midi de l'Allemagne est très bien cultivé; cependant il y a toujours dans les plus belles contrées de ce pays quelque chose de sérieux » qui fait plutôt penser au travail qu'au plaisir, aux vertus des habitants qu'aux charmes de la nature.

Les débris des châteaux-forts , qu'on aperçoit sur le haut des montagnes , les maisons bâties de terre , les fenêtres étroites , les neiges qui pendant l'hiver couvrent des plaines à perte de vue, causent une impression pénible. Je ne sais quoi de silencieux , dans la nature et dans les hKHumes, res-

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